Préface à l’édition russe de 1907 des lettres de Marx à Kugelmann
Lénine
5 février 1907
Imprimé en 1907, dans la brochure Karl Marx : « Lettres à L. Kugelmann ». Sous la rédaction et avec une préface de N. Lénine. Edition « NovaïaDouma » . St Pétersbourg
En publiant une brochure avec toutes les lettres de Marx à Kugelmann, qui ont paru dans l’hebdomadaire social-démocrate allemand Neue Zeit , nous nous sommes proposé de mieux faire connaître Marx et le marxisme au public russe. Dans sa correspondance, Marx donne une très large place, comme il fallait s’y attendre, à ses affaires personnelles. Pour un biographe, c’est là une documentation de la plus haute valeur. Mais pour le vaste public et pour la classe ouvrière de Russie en particulier, les passages de cette correspondance qui traitent de questions théoriques et politiques sont infiniment plus importants. Chez nous précisément, à l’époque révolutionnaire que nous traversons, il est particulièrement instructif d’approfondir cette documentation : elle nous montre en effet comment Marx réagit directement devant tous les problèmes du mouvement ouvrier et de la politique mondiale. La rédaction de Neue Zeit dit avec raison que « nous sommes élevés au-dessus de nous-mêmes par les contacts avec l’œuvre d’hommes dont la pensée et la volonté se sont formées au cours de grands bouleversements sociaux ». Pour un socialiste russe, en 1907, cette connaissance est doublement indispensable car elle fournit une masse d’indications très précieuses sur les tâches immédiates des socialistes dans toutes les révolutions que traversent leur pays. La Russie traverse justement un de ces « grands bouleversements ». La politique de Marx dans les années relativement orageuses 1860-1870 doit très souvent servir de modèle direct à la politique social-démocrate dans la révolution russe contemporaine.
Aussi nous permettrons-nous de souligner, très brièvement d’ailleurs, les passages les plus importants, au point de vue théorique, de la correspondance de Marx, et de nous arrêter plus longuement sur sa politique révolutionnaire de représentant du prolétariat.
La lettre du 11 juillet 1868 (édition russe, page 42 et suiv.) présente un intérêt tout particulier pour l’intelligence complète et profonde du marxisme. Marx y expose très nettement, sous forme de notes polémiques contre les économistes vulgaires, comment il comprend ce que l’on appelle la théorie de la valeur « du travail ». Ce sont précisément les objections à la théorie de la valeur de Marx qui viennent le plus naturellement à l’esprit des lecteurs les moins préparés du Capital et qui sont reprises avec beaucoup de zèle par de médiocres représentants de la « science universitaire » bourgeoise, ce sont ces objections qui sont analysée ici par Marx, brièvement, simplement, avec une remarquable clarté. Marx montre ici la voie qu’il a suivie et qu’il faut suivre pour parvenir à expliquer la loi de la valeur. Il nous enseigne sa méthode à partir des objections les plus ordinaires. Il explique la relation qu’il y a entre une question en apparence purement théorique et abstraite comme la théorie de la valeur et, d’autre part, les « intérêts des classes dirigeantes » qui exigent la « perpétuation de la confusion ». Il ne reste qu’à souhaiter que tous ceux qui commencent à étudier Marx et à lire Le Capital lisent et relisent la lettre que nous indiquons, lorsqu’ils travailleront sur les premiers chapitres du Capital, qui sont les plus difficiles.
Au point de vue théorique, il y a d’autres passages très intéressants dans ces lettres : ceux où Marx donne son appréciation sur divers écrivains. En lisant ces lignes alertes et passionnées, où se révèle l’intérêt brûlant que portait Marx à tous les grands courants d’idées et à leur analyse, on croit entendre la parole même du génial penseur. Outre certaines appréciations jetées en passant sur Dietzgen, l’attention des lecteurs doit se porter sur ce que Marx dit des proudhoniens. La « brillante » jeunesse intellectuelle, issue de la bourgeoisie, qui se rallie « au prolétariat » dans les périodes d’essor du mouvement social, sans pouvoir assimiler le point de vue de la classe ouvrière et travailler avec persévérance et sérieux, « dans le rang » des organisations prolétariennes, est dessinée ici en quelques traits d’une netteté saisissante1.
- Lettre de Marx à Kugelmann en date du 9 octobre 1866.[↩]