La proposition du Comité Central du POSDR à la 2e Conférence socialiste
Lénine
Février-Mars 1916
Publié en allemand le 22 avril 1916 dans le n° 4 du « Bulletin. Internationale Sozialistische Kommission zu Bern » ; en russe le 10 juin 1916 dans le n° 54-55 du « Social-Démocrate»
(Thèses sur les points suivants de l’ordre du jour : 5, 6, 7a, 7b et 8, lutte pour la fin de la guerre, position sur les problèmes de la paix, sur l’activité parlementaire et la lutte de masse, sur la convocation du Bureau socialiste international).
La CSI1, en annonçant la convocation de la 2e conférence, a invité les organisations à discuter ces questions et à lui faire parvenir leurs propositions. Les thèses ci-après constituent la réponse de notre parti à cette invitation.
1. De même que toute guerre n’est que la continuation, par les moyens de la violence, de la politique poursuivie depuis de longues années, parfois des dizaines d’années durant, avant la guerre, par les États belligérants et les classes qui y dominent, de même la paix qui termine toute guerre ne peut être qu’un bilan enregistrant les changements de force réels intervenus au cours et du fait de la guerre considérée.
2. Aussi longtemps que resteront intacts les fondements des rapports sociaux actuels, c’est-à-dire bourgeois, la guerre impérialiste ne peut conduire qu’à une paix impérialiste, c’est-à-dire à renforcer, à étendre et intensifier l’oppression des nations et des pays faibles par le capital financier, qui a grandi d’une façon prodigieuse non seulement avant, mais aussi pendant cette guerre. Le contenu objectif de la politique poursuivie avant et pendant la guerre par la bourgeoisie et les gouvernements des deux groupes de grandes puissances mène au renforcement de l’oppression économique, de l’asservissement national, de la réaction politique. C’est pourquoi la paix qui terminera cette guerre, quelle qu’en soit l’issue, ne peut que consacrer cette aggravation de la situation économique et politique des masses, pour autant que subsiste le régime social bourgeois.
Admettre qu’une paix démocratique puisse découler d’une guerre impérialiste, c’est, sur le plan théorique, substituer une platitude à l’étude historique de la politique pratiquée avant et pendant cette guerre ; et c’est, sur le plan pratique, tromper les masses populaires en obscurcissant leur conscience politique, en camouflant et exaltant la politique réelle des classes dominantes qui prépare la paix à venir, en dissimulant aux masses l’essentiel, à savoir : l’impossibilité d’une paix démocratique sans une série de révolutions.
3. Les socialistes n’excluent pas la lutte pour des réformes. Ils doivent maintenant aussi voter, par exemple, dans les parlements pour toute amélioration, si minime soit-elle, de la situation des masses, pour l’augmentation des secours aux habitants des régions dévastées, pour l’atténuation de l’oppression nationale, etc. Mais prêcher les réformes comme le moyen de résoudre les questions que l’histoire et la situation politique réelle posent de façon révolutionnaire, c’est une pure et simple mystification bourgeoise. Or, telles sont précisément les questions que la guerre actuelle met à l’ordre du jour. Ce sont les questions fondamentales de l’impérialisme, c’est-à-dire de l’existence même de la société capitaliste, les questions d’un sursis pouvant être apporté à l’effondrement du capitalisme par un nouveau partage du monde en fonction des nouveaux rapports de forces entre les « grandes » puissances, qui se sont développées, durant ces dernières dizaines d’années, non seulement avec une rapidité extraordinaire, mais aussi – ce qui est particulièrement important – d’une façon extrêmement inégale. Une activité politique efficace, modifiant le rapport des forces dans la société et ne se contentant pas de tromper les masses avec des mots, n’est possible aujourd’hui que sous l’une des deux formes suivantes : on peut ou bien aider « sa » bourgeoisie nationale à piller les autres pays (et appeler cette aide « défense de la patrie » ou « salut du pays »), ou bien aider la révolution socialiste du prolétariat, en appuyant et en développant l’effervescence qui commence à se manifester parmi les masses dans tous les pays belligérants, en soutenant le courant naissant de grèves, de manifestations, etc., en développant et en accentuant ces prémisses encore faibles de la lutte révolutionnaire de masse, afin de les transformer en un assaut général du prolétariat visant au renversement de la bourgeoisie. De même que tous les social-chauvins trompent aujourd’hui le peuple en estompant la question de la politique réelle, c’est-à-dire impérialiste, poursuivie par les capitalistes dans cette guerre, sous des phrases hypocrites sur l’agression « malhonnête » et la défense « honnête » de tel ou tel groupe de rapaces capitalistes, de même les belles phrases sur la « paix démocratique » servent uniquement à tromper le peuple, car elles tendent à faire croire que la paix future, que préparent dès à présent les capitalistes et les diplomates, pourrait éliminer « purement et simplement » l’agression « malhonnête » et rétablir des rapports « honnêtes », au lieu de continuer, de développer et de consacrer la même politique impérialiste, c’est-à-dire la politique de pillage financier, de brigandages coloniaux, d’oppression nationale, de réaction politique, d’aggravation sous toutes ses formes de l’exploitation capitaliste. Les capitalistes et leurs diplomates ont justement besoin en ce moment de tels serviteurs « socialistes » de la bourgeoisie pour abasourdir, abrutir et endormir le peuple avec de belles phrases sur la « paix démocratique », pour dissimuler sous ces phrases la politique réelle de la bourgeoisie, pour empêcher que les masses ne prennent conscience de la vraie nature de cette politique, et pour les détourner ainsi de la lutte révolutionnaire.
4. C’est bien à cette duperie et à cette hypocrisie bourgeoises que se ramène le programme de paix « démocratique » que sont en train de rédiger les représentants les plus en vue de la IIe Internationale. Par exemple, Huysmans au congrès d’Arnheim2 et Kautsky dans la Neue Zeit, ces hommes qui comptent parmi les représentants les plus autorisés, les plus officiels et les plus « théorisants » de cette Internationale, ont formulé ce programme de la façon suivante : renonciation à la lutte révolutionnaire jusqu’au moment où les gouvernements impérialistes auront conclu la paix, et, en attendant, répudiation verbale des annexions et des contributions de guerre, droit des nations à disposer d’elles-mêmes, démocratisation de la politique extérieure, cours d’arbitrage pour l’examen des conflits internationaux entre Etats, désarmement, États-Unis d’Europe((Voir l’article de Lénine «
- La CSI (Internationale Sozialistische Kommission) avait été désignée à la conférence de Zimmerwald en septembre 1915. Elle comprenait : Angelica Balabanoff (PSItalien), Robert Grimm(SPSuisse), Odino Morgari (PSI) et Charles Naine (SPS).[↩]
- Le congrès d’Arnheim du Parti social-démocrate hollandais se tint les 8 et 9 janvier 1916.[↩]