Chose étrange et monstrueuse

Chose étrange et monstrueuse

Lénine

   Ecrit le 28 février 1918. Paru dans la Pravda n° 37 – 28 février et n° 38 – 1er mars 1918

   Le 24 février 1918, le Bureau de la région de Moscou1 de notre Parti a voté une motion de défiance au Comité central et refusé de se soumettre à ses décisions « qui seront liées à l’application des clauses du traité de paix avec l’Autriche-Allemagne » ; il a déclaré, dans un « texte explicatif » joint à cette motion, estimer qu’« il n’est guère possible d’éviter une scission prochaine du Parti »2.

   Tout cela n’a rien de monstrueux, ni même d’étrange. Il est tout à fait naturel que des camarades qui sont en net désaccord avec le Comité central sur la question d’une paix séparée lui adressent un blâme catégorique et expriment la conviction qu’une scission est inévitable. C’est là le droit le plus légitime des membres du Parti, et cela se conçoit parfaitement.

   Mais voilà ce qui est étrange et monstrueux. La motion est accompagnée d’un « texte explicatif ». Le voici en entier :

   « Le Bureau de la région de Moscou estime qu’il n’est guère possible d’éviter une scission prochaine du Parti et il s’assigne pour tâche de contribuer à l’union de tous les éléments communistes révolutionnaires conséquents, qui luttent également contre les partisans de la conclusion d’une paix séparée et contre tous les éléments opportunistes modérés du Parti. Dans l’intérêt de la révolution internationale, nous estimons opportun de courir le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets qui devient désormais purement formel. Comme par le passé, nous considérons comme notre tâche essentielle la diffusion des idées de la révolution socialiste dans tous les autres pays, l’application résolue de la dictature ouvrière, la répression impitoyable de la contre-révolution bourgeoise en Russie. »

   Nous avons souligné les mots qui sont… étranges et monstrueux.

   C’est en ces mots qu’est le nœud de la question.

   Ils poussent jusqu’à l’absurde la ligne suivie par les auteurs de la résolution. Ils font ressortir en toute clarté la racine de leur erreur.

   « Dans l’intérêt de la révolution internationale, il est opportun de courir le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets »… C’est étrange, car il n ’y a même pas de lien entre les prémisses et la conclusion. « Dans l’intérêt de la révolution internationale, il est opportun d’accepter une défaite militaire du pouvoir des Soviets » ; cette thèse serait vraie ou fausse, mais on ne pourrait pas la qualifier d’étrange. Premier point.

   Le second lieu : le pouvoir des Soviets « devient désormais purement formel ». Voilà qui n’est plus seulement étrange, mais franchement monstrueux. Il est évident que nos auteurs se sont empêtrés dans une confusion inextricable. Débrouillons l’écheveau.

   Sur le premier point, les auteurs pensent sans doute qu’il est opportun, dans l’intérêt de la révolution internationale, d’accepter une défaite militaire éventuelle, qui entraînerait la perte du pouvoir des Soviets, c’est-à-dire la victoire de la bourgeoisie en Russie. En exprimant cette idée, les auteurs reconnaissent indirectement la justesse de ce que j’ai dit dans mes thèses (du 8 janvier 1918, publiées dans la Pravda du 24 février((Voir Lénine, « 

  1. Le Bureau de la région de Moscou du P.O.S.D.R. groupait en 1917 et au début 1918 les organisations du parti bolchevik de la région industrielle centrale, dont faisaient partie les provinces suivantes : Moscou, Iaroslavl, Tver, Kostroma, Vladimir, Voronèje, Smolensk, Nihni-Novgorod, Toula, Riazan, Tambov, Kalouga et Orel. Durant la polémique sur la signature du traité de Brest-Litovsk, le Bureau et les organisations du parti furent majoritairement en faveur du groupe des Communistes de Gauche (Boukharine, Ossinski, Lomov, Stoukov, Sapronov, Mantsev, Iakovléla, etc.).[↩]
  2. Note de Lénine – Voici le texte intégral de la résolution : Après avoir délibéré sur l’activité du Comité central, le Bureau de la région de Moscou du P.O.S.D.R. marque sa défiance à l’égard du Comité central, en raison de sa ligne politique et de sa composition, il insistera à la première occasion sur son renouvellement. De plus, le Bureau de la région de Moscou ne se considère pas obligé de se soumettre à tout prix aux décisions du Comité central qui seront liées à l’application des clauses du traité de paix avec l’Autriche-Allemagne. » La résolution avait été adoptée à l’unanimité.[↩]