Du gouvernement de coalition

Du gouvernement de coalition1

Mao Zedong

24 avril 1945

I. LES REVENDICATIONS FONDAMENTALES DU PEUPLE CHINOIS

Notre Congrès s’ouvre dans les circonstances suivantes: Après une lutte résolue, héroïque et inflexible, poursuivie pendant près de huit années contre l’agresseur japonais et marquée par des difficultés, des privations et des sacrifices sans nombre, notre peuple se trouve aujourd’hui en présence d’une situation nouvelle — des victoires décisives ont été remportées dans la guerre juste et sacrée menée à travers le monde contre les agresseurs fascistes, et l’heure est proche où le peuple chinois, de concert avec les pays alliés, infligera une défaite définitive à l’envahisseur japonais. Mais la Chine n’est toujours pas unie, elle traverse encore une crise grave. Que devons-nous faire dans ces circonstances? Il est hors de doute qu’il faut de toute urgence former un gouvernement démocratique provisoire de coalition qui unisse les représentants de tous les partis et groupements politiques, ainsi que des personnalités sans-parti, pour procéder à des réformes démocratiques, surmonter la crise actuelle, mobiliser et unifier toutes les forces antijaponaises du pays et, par une action énergique menée en coordination avec les opérations militaires des pays alliés, écraser les agresseurs japonais et permettre au peuple chinois de se libérer de leur emprise. Ensuite, il faudra convoquer, sur une large base démocratique, une assemblée nationale et constituer définitivement un gouvernement démocratique, qui sera aussi un gouvernement de coalition, avec une participation encore plus représentative des différents partis et groupements politiques ainsi que des personnalités sans-parti; sa tâche sera de guider le peuple libéré dans l’édification d’un nouvel Etat indépendant, libre, démocratique, unifié, fort et prospère. Bref, il faut prendre la voie de l’union et de la démocratie, écraser l’envahisseur et édifier une Chine nouvelle.

Nous pensons que c’est seulement ainsi qu’on pourra refléter les revendications fondamentales du peuple chinois. L’essentiel de mon rapport sera donc consacré à l’examen de ces revendications. Faut-il ou non former en Chine un gouvernement démocratique de coalition? C’est une question qui préoccupe le peuple chinois et l’opinion démocratique des pays alliés. Je m’y arrêterai donc tout particulièrement.

En huit années de guerre de résistance, le Parti communiste chinois a surmonté bien des difficultés et remporté d’immenses succès; mais, dans l’état actuel des choses, notre Parti et notre peuple se heurtent encore à de sérieux obstacles. La situation présente exige de notre Parti qu’il travaille avec une efficacité accrue à l’accomplissement de ses tâches pressantes, qu’il s’attache continuellement à vaincre les difficultés et qu’il lutte pour la réalisation des revendications fondamentales du peuple chinois.

II. LA SITUATION INTERNATIONALE ET LA SITUATION INTÉRIEURE

Le peuple chinois est-il en mesure de faire passer dans la réalité ces revendications fondamentales? Cela dépendra de son niveau de conscience politique, de sa cohésion et de ses efforts. De toute façon, la situation internationale et la situation intérieure présentent aujourd’hui des conditions qui lui sont extrêmement favorables. S’il sait les utiliser judicieusement, s’il déploie des efforts énergiques, résolus et persévérants, il n’y a aucun doute qu’il parviendra à vaincre l’agresseur et à édifier une Chine nouvelle. Le peuple chinois doit redoubler d’efforts dans sa lutte pour l’accomplissement de ses tâches sacrées.

Quelle est actuellement la situation internationale?

Sur le plan militaire, l’armée soviétique s’est lancée à l’assaut de Berlin, les forces alliées de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis et de la France, opérant en coordination avec elle, attaquent les débris des troupes hitlériennes, et le peuple italien s’est soulevé. Tout cela permettra d’en finir une fois pour toutes avec Hitler. Et alors, la défaite de l’agresseur japonais ne tardera pas. Contrairement aux prévisions des réactionnaires chinois et étrangers, les forces d’agression fascistes seront écrasées, et les forces démocratiques populaires seront victorieuses. Le monde prendra la voie du progrès et non celle de la réaction. Nous devons, bien entendu, garder toute notre vigilance et savoir que le cours des événements peut comporter temporairement des détours, parfois fort dangereux. Dans de nombreux Etats, les forces de la réaction sont encore puissantes, elles ne veulent pas que le peuple de leurs propres pays et celui des autres s’unissent, progressent et se libèrent. Qui perd cela de vue commettra des erreurs politiques. Néanmoins, le cours général de l’histoire est d’ores et déjà tracé, il ne changera pas. Ce n’est un mal que pour les fascistes et pour les réactionnaires des différents pays qui, en fait, les soutiennent, tandis que c’est un bien pour les peuples et pour les forces démocratiques organisées de tous les pays. Le peuple, le peuple seul, est la force motrice, le créateur de l’histoire universelle. Le peuple soviétique s’est constitué en une force puissante et il joue le rôle principal dans l’écrasement du fascisme. C’est grâce à ses efforts, conjugués avec ceux des peuples des autres pays alliés en lutte contre le fascisme, qu’il est devenu possible de l’écraser. La guerre a instruit le peuple, et le peuple gagnera la guerre, la paix et aussi le progrès.

Cette situation nouvelle est toute différente de celle que nous avons connue pendant la Première guerre mondiale. L’Union soviétique n’existait pas et, dans de nombreux pays, le peuple n’avait pas le niveau de conscience politique qu’il a atteint aujourd’hui. Les deux guerres mondiales représentent deux époques totalement différentes.

Cependant, avec la défaite des pays agresseurs fascistes, la fin de la Seconde guerre mondiale et l’instauration de la paix dans le monde, la lutte ne cessera pas pour autant. Les forces fascistes qui subsistent en bien des endroits ne manqueront pas de susciter encore des troubles. Dans le camp de ceux qui luttent contre l’agression fasciste, il existe des forces qui s’opposent à la démocratie et qui oppriment d’autres nations; elles continueront d’opprimer les peuples de divers pays, ainsi que les peuples des colonies et des semi-colonies. C’est pourquoi, même une fois la paix mondiale instaurée, les luttes seront encore nombreuses dans une grande partie du monde, entre les masses antifascistes et ce qui reste des forces fascistes, entre les forces démocratiques et les forces antidémocratiques, entre les forces de libération nationale et les forces d’oppression nationale. C’est seulement après de longs efforts, lorsque auront été détruits les vestiges des forces fascistes, les forces antidémocratiques et toutes les forces impérialistes, que les peuples pourront remporter la victoire la plus large. Ce jour n’arrivera pas très rapidement ni très aisément, mais il arrivera sûrement. La victoire dans la Seconde guerre mondiale antifasciste ouvrira la voie à la victoire des peuples dans leurs luttes d’après-guerre. L’issue victorieuse de ces luttes pourra seule assurer une paix solide et durable.

Quant à la situation à l’intérieur du pays, comment se présentent-elle actuellement?

La longue guerre que soutient la Chine a exigé et exigera encore de son peuple de lourds sacrifices; mais, en même temps, c’est elle qui l’a trempé. Plus qu’aucune des grandes luttes qu’il a menées au cours des cent dernières années, elle a contribué à élever sa conscience politique et à promouvoir son union. Le peuple chinois a devant lui non seulement le puissant ennemi de la nation, mais aussi les puissantes forces réactionnaires de l’intérieur qui soutiennent en fait cet ennemi. Voilà un aspect de la question. Mais l’autre aspect, c’est que la conscience politique du peuple est plus élevée que jamais, et que, par ailleurs, de puissantes régions libérées ont été créées tandis qu’un mouvement démocratique à l’échelle nationale grandit de jour en jour. Telles sont les conditions favorables qui existent à l’intérieur du pays. Si les défaites ou les revers subis par notre peuple au cours des luttes qu’il a menées durant ces cent dernières années s’expliquent par l’absence de certaines conditions indispensables, tant sur le plan international que sur le plan national, la situation n’est plus la même aujourd’hui: toutes les conditions nécessaires sont réunies. Il est maintenant entièrement possible d’éviter la défaite et de remporter la victoire. Si nous savons unir tout notre peuple dans une lutte énergique et lui donner une bonne direction, nous serons victorieux.

Le peuple chinois a maintenant une confiance beaucoup plus grande dans sa capacité de s’unir pour vaincre l’agresseur et pour édifier une Chine nouvelle. Le moment est venu où il surmontera toutes ses difficultés et fera triompher ses revendications fondamentales, dont l’importance historique est immense. Y a-t-il le moindre doute à ce sujet? Je ne le pense pas.

Telle est aujourd’hui la situation générale, sur le plan international et intérieur.

III. LES DEUX LIGNES DANS LA GUERRE DE RÉSISTANCE CONTRE LE JAPON

LA CLÉ DES PROBLÈMES QUI SE POSENT EN CHINE

En abordant la situation intérieure, nous devons aussi soumettre à une analyse concrète la guerre de résistance de la Chine contre le Japon.

La Chine est l’un des cinq grands Etats du monde en guerre contre le fascisme, et le principal pays en lutte contre l’envahisseur japonais sur le continent asiatique. Si le rôle du peuple chinois est des plus importants dans la guerre contre le Japon, il sera tout aussi considérable pour le maintien de la paix dans le monde d’après-guerre et il sera décisif pour le maintien de la paix en Orient. Engagée dans la Résistance depuis huit ans déjà, la Chine a déployé, pour se libérer et pour aider ses alliés, des efforts magnifiques, qui sont essentiellement fournis par le peuple. Sur le front, un grand nombre d’officiers et de soldats combattent et versent leur sang; à l’arrière, les ouvriers, les paysans, les intellectuels et les milieux industriels travaillent avec acharnement; les ressortissants chinois à l’étranger envoient des dons pour soutenir la guerre; tous les partis politiques antijaponais, à l’exception des éléments opposés au peuple, y apportent leur contribution. Bref, depuis huit longues années, notre peuple verse son sang et sa sueur dans la lutte héroïque qu’il mène contre l’agresseur japonais. Mais, pendant des années, les réactionnaires chinois n’ont cessé de répandre des rumeurs et de duper l’opinion, afin de cacher au monde le vrai rôle que joue le peuple chinois dans la guerre. Par ailleurs, personne encore n’a établi un bilan complet de l’expérience qu’il a acquise dans ses huit années de résistance. Il appartient donc à notre Congrès de dresser un bilan approprié qui servira à éduquer le peuple et qui fournira à notre Parti une base pour l’élaboration de sa politique.

Dès qu’on s’apprête à faire ce bilan, on voit clairement qu’il existe en Chine deux lignes directrices différentes: l’une permet de vaincre l’agresseur japonais, tandis que l’autre, loin de le permettre, à certains égards aide en fait l’agresseur et sape la Guerre de Résistance.

La politique réactionnaire adoptée par le gouvernement du Kuomintang, politique de résistance passive au Japon et de répression active à l’égard du peuple, a entraîné des revers militaires, la perte d’une grande partie de notre territoire, une crise financière et économique, l’oppression et la misère pour le peuple, tout en nuisant à l’union nationale. Cette politique a fait obstacle à la mobilisation et à l’unification de toutes les forces antijaponaises du peuple chinois pour la poursuite efficace de la guerre, ainsi qu’à la prise de conscience et à l’union de notre peuple. Cependant, cette prise de conscience et cette union n’ont cessé de progresser, tout en suivant une voie sinueuse sous le double joug de l’agresseur japonais et du gouvernement du Kuomintang. Manifestement, il existe depuis longtemps en Chine deux lignes: la ligne d’oppression du peuple et de résistance passive, qui est celle du gouvernement du Kuomintang, et la ligne propre à assurer la prise de conscience et l’union du peuple chinois en vue d’une guerre populaire. C’est là que réside la clé de tous les problèmes chinois.

L’HISTOIRE SUIT UNE ROUTE SINUEUSE

Pour aider à comprendre pourquoi cette question des deux lignes est la clé de tous les problèmes qui se posent en Chine, il est nécessaire de retracer l’histoire de notre Guerre de Résistance.

La guerre du peuple chinois contre l’agresseur japonais a suivi une route sinueuse. Elle a commencé en 1931. Le 18 septembre de cette année-là, l’agresseur occupa Chenyang et, en quelques mois, s’empara des trois provinces du Nord-Est. Le gouvernement du Kuomintang adopta une politique de non-résistance. Cependant, dirigées ou aidées par le Parti communiste chinois, et contrairement à la volonté du gouvernement du Kuomintang, les masses populaires et les troupes patriotes de ces provinces, s’organisant d’abord en Détachements de Volontaires antijaponais, puis en Armée coalisée antijaponaise, se lancèrent héroïquement dans la guerre de partisans, qui, à un certain moment, prit une grande ampleur; malgré bien des difficultés et des revers, elle ne put être étouffée par l’ennemi. En 1932, lorsque l’envahisseur attaqua Changhaï, un groupe de patriotes du Kuomintang, à la tête de la XIXe Armée de Route, entreprit de résister, défiant ainsi une fois de plus la volonté du gouvernement du Kuomintang. En 1933, les Japonais envahirent le Jehol et le Tchahar. Alors, pour la troisième fois, un groupe de patriotes du Kuomintang brava le gouvernement de ce parti, et, coopérant avec le Parti communiste, constitua l’Armée alliée antijaponaise pour résister à l’ennemi. Seuls le peuple chinois, le Parti communiste, les groupements démocratiques et les patriotes vivant à l’étranger apportèrent leur soutien à toutes ces actions militaires contre le Japon. Le gouvernement du Kuomintang, conformément à sa politique de non-résistance, ne leur en accorda aucun; au contraire, il fit échouer les actions entreprises à Changhaï et dans le Tchahar contre l’envahisseur, et liquida le gouvernement populaire créé en 1933 dans le Foukien par la XIXe Armée de Route.

Pourquoi adopta-t-il une politique de non-résistance? La principale raison en est que le Kuomintang avait, en 1927, rompu la coopération avec le Parti communiste et brisé l’unité du peuple chinois.

En 1924, le Dr Sun Yat-sen, acceptant les propositions du Parti communiste chinois, convoqua le Ier Congrès national du Kuomintang auquel participèrent les communistes, définit les trois thèses politiques fondamentales — alliance avec la Russie, alliance avec le Parti communiste, soutien aux paysans et aux ouvriers —, fonda l’Académie militaire de Whampou et créa un front uni national qui groupait le Kuomintang, le Parti communiste et le peuple de tous les milieux. Aussi, en 1924-1925, les forces réactionnaires furent-elles balayées dans le Kouangtong; en 1926-1927, l’Expédition du Nord se déroula avec succès: la majeure partie des bassins du Yangtsé et du fleuve Jaune fut occupée, le gouvernement des seigneurs de guerre du Peiyang fut battu, et la lutte de libération du peuple prit une ampleur sans précédent dans l’histoire de la Chine. Mais, à la fin du printemps et au début de l’été 1927, au moment décisif où l’Expédition du Nord était en plein développement, le front uni national du Kuomintang, du Parti communiste et du peuple de tous les milieux, qui représentait la cause de la libération du peuple chinois, de même que tous ses principes politiques révolutionnaires furent détruits par la politique antipopulaire de trahison que poursuivaient les autorités du Kuomintang, politique d’“épuration du Parti” et de répression sanglante. Les alliés d’hier — le Parti communiste chinois et le peuple chinois — furent considérés comme des ennemis, et les ennemis d’hier — les impérialistes et les féodaux — comme des alliés. Ainsi, un coup perfide fut porté à l’improviste au Parti communiste et au peuple chinois, et notre grande révolution, si pleine de vie et de force, fut enterrée. Dès lors, à l’union se substitua la guerre civile, à la démocratie la dictature, à une Chine radieuse une Chine enveloppée de ténèbres. Mais le Parti communiste et le peuple chinois ne se laissèrent ni effrayer, ni soumettre, ni exterminer. Ils se relevèrent, essuyèrent le sang, ensevelirent les camarades tombés au combat et poursuivirent la lutte. Levant haut le grand drapeau de la révolution, ils entreprirent de résister par les armes. Dans de vastes régions de la Chine, ils instaurèrent le pouvoir du peuple, procédèrent à la réforme du système agraire, créèrent une armée populaire, l’Armée rouge chinoise; ils conservèrent ainsi, puis développèrent les forces révolutionnaires du peuple chinois. Les trois principes du peuple révolutionnaires du Dr Sun Yat-sen, rejetés par les réactionnaires du Kuomintang, furent maintenus par le peuple, le Parti communiste et d’autres démocrates.

Après l’invasion des trois provinces du Nord-Est par le Japon, le Parti communiste proposa, en 1933, aux forces du Kuomintang qui attaquaient les bases révolutionnaires et l’Armée rouge la conclusion d’un armistice en vue d’une résistance commune à l’envahisseur; cette proposition comportait les trois conditions suivantes: arrêter les attaques, accorder au peuple les libertés démocratiques, armer le peuple. Mais les autorités du Kuomintang la repoussèrent.

Dès lors, le gouvernement du Kuomintang poursuivit avec une fureur accrue sa politique de guerre civile, tandis que s’élevait, de plus en plus impérieuse, la voix du peuple chinois qui réclamait la cessation de la guerre civile et l’union pour la résistance au Japon. Toutes sortes d’organisations populaires patriotiques se formèrent à Changhaï et en beaucoup d’autres endroits. De 1934 à 1936, sous la direction de notre Comité central, les forces principales de l’Armée rouge, qui se trouvaient au nord et au sud du Yangtsé, se déplacèrent et, après avoir subi mille épreuves, arrivèrent dans le Nord-Ouest, où elles firent jonction avec les unités de l’Armée rouge qui y opéraient déjà. C’est au cours de ces deux années que, pour répondre à la situation nouvelle, le Parti communiste chinois établit et appliqua une ligne politique nouvelle et complète, celle de la création d’un front uni national antijaponais, avec comme objectif de combat l’union pour la résistance au Japon et la fondation d’une république de démocratie nouvelle. Le 9 décembre 1935, la grande masse des étudiants de Peiping déclencha, sous la direction de notre Parti, un héroïque mouvement patriotique; elle créa l’Avant-garde pour la Libération de la Nation chinoise2 et étendit le mouvement à toutes les grandes villes du pays. Le 12 décembre 1936, à la tête de l’Armée du Nord-Est et de la XVIIe Armée de Route, deux groupes patriotes du Kuomintang, partisans de la Résistance, s’unirent et s’opposèrent courageusement à la politique réactionnaire des autorités du Kuomintang, politique de compromis avec l’envahisseur et de répression sanglante à l’intérieur du pays; ainsi eut lieu le célèbre Incident de Sian. D’autres patriotes, au sein du Kuomintang, étaient également mécontents de la politique pratiquée par les autorités de ce parti. Aussi celles-ci se virent-elles contraintes de renoncer à leur politique de guerre civile et de faire état des exigences du peuple. Le règlement pacifique de l’Incident de Sian marqua un tournant: des rapports de coopération s’établirent à l’intérieur du pays dans des circonstances nouvelles, et ce fut le début de la guerre de résistance à l’échelle nationale. En mai 1937, peu de temps avant l’Incident de Loukeoukiao, notre Parti convoqua une conférence nationale de portée historique, qui approuva la nouvelle ligne politique appliquée depuis 1935 par le Comité central.

Durant la période qui s’étend de l’Incident de Loukeoukiao, survenu le 7 juillet 1937, à la chute de Wouhan, en octobre 1938, le gouvernement du Kuomintang fut relativement actif dans la guerre contre le Japon. Au cours de cette période, les attaques de grande envergure lancées par l’envahisseur japonais et la montée de l’indignation patriotique du peuple chinois obligèrent le gouvernement du Kuomintang à faire de la lutte contre l’envahisseur l’élément principal de sa politique, ce qui permit, dans des conditions relativement favorables, un essor de la résistance antijaponaise de toute l’armée et de tout notre peuple et engendra, pour quelque temps, une atmosphère nouvelle d’enthousiasme général. Tout le peuple, y compris les communistes et les démocrates, fondait à cette époque de grands espoirs sur le gouvernement du Kuomintang: il attendait de ce gouvernement qu’il procédât à des réformes démocratiques et mît en pratique les tr ois principes du peuple révolutionnaires du Dr Sun Yat-sen, à un moment où la nation était en péril et où l’élan populaire prenait son essor. Mais ces espoirs furent déçus. Même au cours de ces deux années de résistance relativement active, les autorités du Kuomintang continuèrent de s’opposer à la mobilisation des larges masses pour une guerre populaire, et de freiner les efforts spontanés de notre peuple qui cherchait à s’unir pour mener des activités antijaponaises et démocratiques. Quoiqu’il eût quelque peu modifié son attitude envers le Parti communiste chinois et les autres partis et groupements politiques antijaponais, le gouvernement du Kuomintang refusa cependant de les traiter sur un pied d’égalité et limita leur activité par tous les moyens possibles. Il ne voulut pas relâcher les nombreux détenus politiques qui avaient été arrêtés pour leur activité patriotique. Et surtout, il continua de maintenir la dictature oligarchique qu’il avait établie après avoir déclenché la guerre civile en 1927, ce qui rendait impossible la création d’un gouvernement démocratique de coalition jouissant de l’appui de toute la nation.

Dès le début de cette période, nous, communistes, nous avons montré l’existence de deux lignes dans la Guerre de Résistance: ou une guerre générale, menée par le peuple, et qui conduit à la victoire, ou une guerre partielle, qui maintient le peuple opprimé, et qui conduit à la défaite. Nous avons également indiqué que la guerre serait longue, que de nombreuses difficultés et privations seraient inévitables, mais que, grâce à ses efforts, le peuple chinois remporterait la victoire finale.

LA GUERRE POPULAIRE

Au cours de cette période, les forces principales de l’Armée rouge chinoise dirigée par le Parti communiste, qui avaient été transférées dans le Nord-Ouest, prirent une nouvelle dénomination et devinrent la VIIIe Armée de Route de l’Armée révolutionnaire nationale de Chine; quant aux détachements de partisans de l’Armée rouge, qui étaient restés au nord et au sud du Yangtsé, ils prirent, eux aussi, une nouvelle dénomination et devinrent la Nouvelle IVe Armée de l’Armée révolutionnaire nationale; la première alla se battre en Chine du Nord, la seconde en Chine centrale. Pendant la période de la guerre civile, l’Armée rouge chinoise conserva et développa les traditions démocratiques de l’Académie militaire de Whampou et de l’Armée révolutionnaire nationale du temps de l’Expédition du Nord. Ses effectifs avaient atteint à un moment donné plusieurs centaines de milliers d’hommes. Mais, par suite de la sauvage répression exercée par le gouvernement du Kuomintang dans nos bases d’appui du Sud et des pertes éprouvées au cours de la Longue Marche, et pour d’autres raisons encore, ils avaient diminué au point de ne plus compter, au début de la Guerre de Résistance contre le Japon, que quelques dizaines de milliers d’hommes. Aussi d’aucuns dédaignaient-ils cette armée, estimant que, dans la Guerre de Résistance, il fallait compter essentiellement sur le Kuomintang. Mais le peuple est le meilleur juge; il savait que la VIIIe Armée de Route et la Nouvelle IVe Armée, quoique peu nombreuses, étaient des troupes de haute qualité, qu’elles seules étaient capables de mener une guerre authentiquement populaire, et qu’une fois arrivées sur le front de la Résistance et unies aux larges masses du lieu elles auraient devant elles des perspectives illimitées. Le peuple voyait juste, puisque au moment où je présente ce rapport notre armée compte déjà 910.000 hommes; quant à la milice populaire, dont les membres ne sont pas détachés de la production agricole, elle dépasse 2.200.000 hommes. Il est vrai que notre armée régulière le cède de beaucoup en nombre aux forces dont dispose le Kuomintang (et qui comprennent des unités contrôlées par l’autorité centrale et des unités dépendant des autorités locales), mais si l’on considère l’importance des effectifs japonais et fantoches qu’elle combat et l’étendue de ses zones d’opérations, si l’on pense à sa capacité combative, si l’on tient compte de l’appui que lui apportent dans ses opérations les masses populaires, si l’on envisage enfin ses qualités politiques, son unité interne et sa cohésion, elle est bien devenue la force principale dans la guerre de résistance que mène la Chine contre le Japon.

Cette armée est forte parce que les hommes qui la composent obéissent à une discipline consciente; ils se sont unis et combattent non pour les intérêts d’une poignée de gens ou d’un groupe restreint, mais pour les intérêts des larges masses populaires, pour les intérêts de la nation tout entière. Se tenir fermement aux côtés du peuple chinois, servir de tout cœur le peuple chinois, tel est l’unique dessein de cette armée.

Guidée par un tel dessein, cette armée va toujours de l’avant, intrépide et décidée à triompher de n’importe quel ennemi. Jamais elle ne se laissera soumettre. Quelles que soient les circonstances, et aussi difficiles qu’elles puissent être, elle se battra jusqu’au dernier homme.

Guidée par un tel dessein, cette armée connaît une remarquable cohésion dans ses rapports internes comme dans ses relations extérieures. A l’intérieur de l’armée, la cohésion règne dans les rapports entre officiers et soldats, entre supérieurs et subordonnés, entre le travail militaire proprement dit, le travail politique et les services de l’Intendance; à l’extérieur, elle règne dans les relations entre l’armée et le peuple, entre l’armée et les organes du pouvoir, entre nos troupes et les troupes amies. Tout ce qui peut nuire à cette cohésion doit être banni.

Guidée par un tel dessein, cette armée applique une politique juste afin de gagner à elle les officiers et les soldats de l’ennemi; elle agit de même dans le traitement des prisonniers de guerre. Tous ceux qui se rendent à nous, qui passent de notre côté ou qui, après avoir déposé les armes, désirent participer à la lutte contre l’ennemi commun seront les bienvenus et recevront une éducation appropriée. Il n’est permis à personne de tuer, de maltraiter ou d’humilier un prisonnier de guerre.

Guidée par un tel dessein, cette armée a élaboré une série de principes stratégiques et tactiques indispensables à la guerre populaire. Elle sait mener la guerre de partisans avec mobilité et souplesse, en s’adaptant aux conditions concrètes d’une situation changeante; elle sait également mener la guerre de mouvement.

Guidée par un tel dessein, cette armée a créé un système de travail politique indispensable à la guerre populaire et qui vise à promouvoir la cohésion dans ses rangs, l’union avec les troupes amies ainsi que l’union avec le peuple, à provoquer la désagrégation de l’armée ennemie et à assurer la victoire dans les combats.

Guidée par un tel dessein, cette armée tout entière peut, dans les conditions de la guerre de partisans, entreprendre, comme elle l’a déjà fait, la production des céréales et d’autres biens de première nécessité, en utilisant les intervalles entre les combats, ainsi que les heures libres qui suivent l’entraînement, ce qui lui permet de subvenir elle-même, totalement, pour moitié ou pour une petite partie, à ses propres besoins et de surmonter ainsi les difficultés économiques, d’améliorer ses conditions matérielles et d’alléger la charge du peuple. Elle a en outre exploité toutes les possibilités pour créer dans ses bases d’appui un grand nombre de petites usines d’armement.

De plus, cette armée est forte parce qu’elle est appuyée dans ses opérations par les vastes organisations armées des masses que sont les forces populaires d’autodéfense et la milice populaire. Dans les régions libérées de Chine, toute la jeunesse ainsi que les adultes des deux sexes s’organisent en forces populaires d’autodéfense antijaponaises, sur la base du volontariat et des principes démocratiques, et sans se détacher de la production. Les éléments d’élite de ces forces d’autodéfense, à l’exception de ceux qui rejoignent l’armée et les détachements de partisans, s’organisent en milice populaire. Sans l’appui de ces forces armées des masses, il serait impossible de vaincre l’ennemi.

Enfin, cette armée est forte parce qu’elle se compose de deux parties, les forces principales et les unités territoriales; les premières peuvent à tout moment être appelées à exécuter des opérations qui ne se limitent pas à une seule région, tandis que les secondes ont uniquement pour tâche de défendre leur propre région ou d’y porter des coups à l’adversaire, de concert avec la milice populaire et les forces d’autodéfense. La population approuve entièrement cette juste répartition des tâches. Si l’on ne procédait pas de cette manière, si, par exemple, on ne prêtait attention qu’aux forces principales en négligeant le rôle des unités territoriales, il serait également impossible, dans les conditions où se trouvent les régions libérées de Chine, de vaincre l’ennemi. Les unités territoriales ont formé un grand nombre d’équipes de travail armées, composées d’hommes bien entraînés et, partant, mieux préparés au travail militaire et politique, ainsi qu’au travail de masse; de grands succès ont été remportés par ces équipes, qui, en pénétrant profondément dans les régions occupées, ont porté des coups à l’ennemi, soulevé les masses populaires contre l’envahisseur japonais et appuyé par là même les opérations menées de front dans les régions libérées.

Sous la direction du pouvoir démocratique, un appel a été lancé, dans les régions libérées de Chine, à toute la population civile en lutte contre l’envahisseur pour qu’elle se groupe dans des organisations d’ouvriers, de paysans, de jeunes ou de femmes, dans des organisations culturelles, professionnelles ou autres, qui, pour soutenir l’armée, accompliront avec ardeur les tâches les plus variées. Il s’agit non seulement d’encourager la population à s’enrôler, à transporter les vivres pour le compte de l’armée, à prendre soin des familles des combattants, à aider l’armée à résoudre ses difficultés matérielles, mais également de mobiliser les détachements de partisans, la milice populaire et les forces d’autodéfense, afin qu’ils déclenchent et développent un mouvement pour l’exécution de coups de main et la pose de mines, qu’ils accomplissent des missions de reconnaissance, liquident traîtres et espions, transportent et protègent les blessés, apportant ainsi une aide directe aux opérations de l’armée. En même temps, toute la population des régions libérées travaillera avec ardeur à l’édification dans les domaines politique, économique et culturel, ainsi que dans le domaine de la santé publique. L’essentiel est de mobiliser toute la population pour la production des céréales et des articles de consommation courante, et, d’autre part, d’obtenir de tous les organismes et de toutes les écoles, à l’exception de ceux qui se trouvent dans des circonstances particulières, qu’ils participent durant les heures libres au travail productif en vue de pourvoir à leurs propres besoins et qu’ils s’associent ainsi au mouvement déclenché dans le même but par la population civile et par l’armée. On pourra alors susciter un immense élan pour la production, qui permettra de soutenir une guerre de résistance prolongée. Dans les régions libérées, les dégâts causés par l’ennemi sont extrêmement sérieux; et les inondations, la sécheresse, les dommages occasionnés par les insectes nuisibles y sont fréquents. Mais, sous la direction du pouvoir démocratique, la population a surmonté et surmonte avec méthode toutes ces difficultés. Des succès sans précédent ont été obtenus dans le grand mouvement de masse lancé en vue de combattre les sauterelles et les inondations et de secourir les sinistrés, c’est cela qui nous a permis de soutenir si longtemps la Guerre de Résistance. Bref, tout pour le front, tout pour la défaite de l’envahisseur japonais et la libération du peuple chinois, tel est le mot d’ordre général, telle est la politique générale pour l’armée et la population civile des régions libérées de Chine.

Voilà la véritable guerre populaire, la seule qui nous permette de vaincre l’ennemi de la nation. Si le Kuomintang subit des défaites, c’est qu’il s’oppose frénétiquement à la guerre populaire.

Lorsque l’armée des régions libérées de Chine sera dotée d’armes modernes, elle sera encore plus puissante et elle pourra écraser définitivement l’envahisseur japonais.

LES DEUX FRONTS DE LA GUERRE

En Chine, la Guerre de Résistance s’est engagée dès le début sur deux fronts: celui du Kuomintang et celui des régions libérées.

Après la chute de Wouhan en octobre 1938, l’envahisseur japonais cessa son offensive stratégique contre le front du Kuomintang et transféra progressivement ses principales forces armées sur le front des régions libérées. En même temps, exploitant les dispositions défaitistes qui se manifestaient au sein du gouvernement du Kuomintang, il fit connaître son désir d’arriver avec lui à une paix de compromis, et, adoptant une politique destinée à duper la nation chinoise, il amena le traître Wang Tsing-wei à quitter Tchongking et à créer à Nankin un gouvernement fantoche. Dès lors, le gouvernement du Kuomintang commença à modifier sa politique: il en déplaça progressivement le centre de gravité, le faisant passer de la résistance au Japon à la lutte contre les communistes et lé peuple. Cette modification se manifesta avant tout dans le domaine militaire. Pour conserver ses forces, le gouvernement du Kuomintang adopta une politique de résistance passive à l’égard du Japon et fit supporter le poids principal de la guerre aux régions libérées, en laissant l’agresseur entreprendre de vastes offensives contre elles, tandis que lui-même “observait le combat des tigres du haut de la montagne”.

En 1939, le gouvernement du Kuomintang adopta les “Mesures pour la limitation de l’activité des partis hérétiques”, mesures réactionnaires qui retiraient au peuple et aux partis et groupements politiques antijaponais les quelques droits qu’ils avaient pu conquérir au début de la guerre. Dès lors, dans les régions du Kuomintang, tous les partis et groupements démocratiques, et, en tout premier lieu, le Parti communiste chinois furent rejetés dans la clandestinité. Dans les provinces contrôlées par le Kuomintang, les prisons et les camps de concentration s’emplirent de communistes, de jeunes patriotes et d’autres militants démocrates. En cinq ans, de 1939 à l’automne 1943, le gouvernement du Kuomintang déclencha trois grandes “campagnes anticommunistes”((A propos des trois campagnes anticommunistes lancées par Tchiang Kaï-chek, voir “

  1. Rapport politique présenté par le camarade Mao Zedong au VIIe Congrès du Parti communiste chinois.[↩]
  2. L’Avant-garde pour la Libération de la Nation chinoise était une organisation de la jeunesse révolutionnaire; elle avait été créée sous la direction du Parti communiste chinois, en février 1936, par les jeunes progressistes qui avaient participé au Mouvement du 9 Décembre 1935. Quand la Guerre de Résistance contre le Japon eut éclaté, un grand nombre de ses membres s’y engagèrent et prirent part à la création de bases d’appui sur les arrières de l’ennemi. Dans les régions du Kuomintang, les organisations de l’Avant-garde pour la Libération de la Nation chinoise furent dissoutes en 1938 par le gouvernement de Tchiang Kaï-chek, alors que dans les régions libérées elles furent incorporées dans l’Association de la Jeunesse pour le Salut de la Nation, organisation qui groupait un nombre encore plus grand de jeunes.[↩]