Discours prononcé à une conférence de cadres de la région libérée du Chansi-Soueiyuan

Discours prononcé à une conférence de cadres de la région libérée du Chansi-Soueiyuan

Mao Zedong

1er avril 1948

Camarades! Aujourd’hui, je voudrais vous parler principalement de quelques problèmes relatifs à notre travail dans la région libérée du Chansi-Soueiyuan, et puis de quelques problèmes concernant notre travail dans l’ensemble du pays.

I

A mon avis, le travail de réforme agraire et de consolidation du Parti effectué depuis une année dans la région dirigée par le Sous-bureau du Chansi-Soueiyuan du Comité central du Parti communiste chinois a été couronné de succès.

Ceci peut être considéré sous deux aspects. D’une part, l’organisation du Parti du Chansi-Soueiyuan a combattu des déviations de droite, elle a entraîné les masses dans la lutte, elle a achevé ou est en train d’achever le travail de réforme agraire et de consolidation du Parti parmi une population de deux millions et plusieurs centaines de milliers d’habitants sur un total d’un peu plus de trois millions d’habitants que compte la région. D’autre part, elle a corrigé quelques déviations “de gauche” survenues au cours de ces mouvements et, de ce fait, elle a engagé l’ensemble de son travail dans la voie d’un sain développement. Sous ces deux aspects, je considère le travail de réforme agraire et de consolidation du Parti dans la région libérée du Chansi-Soueiyuan comme un succès.

“Désormais”, dit le peuple de la région libérée du Chansi-Soueiyuan, “personne n’osera plus se conduire en féodal, personne n’osera plus malmener les gens, personne n’osera plus se livrer à la corruption.” Telle est la conclusion qu’il tire de notre travail de réforme agraire et de consolidation du Parti. Quand il dit: “personne n’osera plus se conduire en féodal”, il entend que, grâce à la lutte engagée sous notre direction, il a détruit ou est en train de détruire le système d’exploitation féodale dans les nouvelles régions libérées et ses derniers vestiges dans les régions libérées anciennes et semi-anciennes. Quand il dit: “personne n’osera plus malmener les gens, personne n’osera plus se livrer à la corruption”, il fait allusion au phénomène grave que constituait l’existence d’un certain degré d’impureté dans la composition de classe ou dans le style de travail de nos organisations du Parti et de nos organismes gouvernementaux; nombre de mauvais éléments s’y étaient insinués; nombre d’individus avaient développé un style de travail bureaucratique, avaient abusé de leur pouvoir et malmené les gens, et avaient employé des méthodes coercitives et autoritaires dans l’exécution des tâches, suscitant par là le mécontentement des masses; ou encore ils s’étaient rendus coupables de corruption ou avaient porté atteinte aux intérêts des masses; cette situation a radicalement changé après une année de travail pour la réforme agraire et la consolidation du Parti.

Un des camarades ici présents m’a dit: “Ce qui était funeste pour nous est maintenant écarté, ce qui nous manquait jusqu’ici, nous l’avons maintenant.” Par ce qui était funeste, il entendait le phénomène grave d’une certaine impureté dans la composition de classe ou dans le style de travail des organisations du Parti et des organismes gouvernementaux, et le mécontentement que cela provoquait parmi les masses. Ce phénomène a été complètement éliminé. Par ce qui nous manquait jusqu’ici, et que nous avons maintenant, il faisait allusion aux ligues de paysans pauvres, aux nouvelles unions paysannes, aux assemblées des représentants du peuple à l’échelon de l’arrondissement ou du village et à la nouvelle atmosphère qui prévaut à la campagne par suite de la réforme agraire et de la consolidation du Parti.

Je trouve que ces échos correspondent à la réalité.

Tel est le grand succès du travail de réforme agraire et de consolidation du Parti dans la région libérée du Chansi-Soueiyuan. C’est le premier aspect de notre succès. C’est seulement sur cette base que l’organisation du Parti du Chansi-Soueiyuan a pu accomplir en une année un immense travail au service de l’armée, pour soutenir la grande Guerre de Libération populaire. Sans les succès obtenus dans le travail de réforme agraire et de consolidation du Parti, il aurait été difficile de mener à bien, sur le plan militaire, une tâche d’une telle ampleur.

D’autre part, l’organisation du Parti du Chansi-Soueiyuan a corrigé quelques déviations “de gauche” survenues au cours de son travail.Il y eut principalement trois déviations de cet ordre. Premièrement, dans de nombreux endroits, en déterminant l’appartenance de classe, on a mis à tort dans la catégorie des propriétaires fonciers ou des paysans riches de nombreux travailleurs qui n’ont pas pratiqué du tout l’exploitation féodale ou qui ne l’ont pratiquée que dans une faible mesure; de ce fait, on a eu tort de porter l’attaque sur un secteur trop large, oubliant ce principe stratégique des plus importants: nous pouvons et devons rallier à nous dans la réforme agraire environ 92 pour cent des familles ou environ 90 pour cent de la population des régions rurales, c’est-à-dire tout le peuple travailleur de la campagne, afin de constituer un front uni contre le système féodal. A présent, cette déviation est corrigée. En conséquence, la population est grandement rassurée et le front uni révolutionnaire est plus solide. Deuxièmement, au cours de la réforme agraire, on a empiété sur les intérêts des entreprises industrielles et commerciales appartenant aux propriétaires fonciers et aux paysans riches; au cours de la lutte pour déceler les agissements contre-révolutionnaires dans le domaine économique, on a dépassé les limites prescrites; en politique fiscale, on a porté préjudice à l’industrie et au commerce. Telles étaient les déviations “de gauche” à l’égard de l’industrie et du commerce. Maintenant, elles sont également corrigées, ce qui permet à l’industrie et au commerce de se relever et de se développer. Troisièmement, au cours de l’âpre lutte menée depuis une année pour réaliser la réforme agraire, l’organisation du Parti du Chansi-Soueiyuan n’a pas su s’en tenir fermement, sans équivoque, à la politique du Parti qui défend strictement de frapper et de tuer sans discrimination, de sorte qu’en certains endroits des propriétaires fonciers et des paysans riches ont été mis à mort pendant la réforme agraire sans que cela fût nécessaire, et les mauvais éléments de la campagne furent à même de profiter de la situation pour se venger en assassinant un certain nombre de travailleurs. Certes, nous considérons qu’il est absolument nécessaire et juste que soient condamnés à mort, par les tribunaux populaires et les autorités démocratiques, les grands criminels qui ont combattu de façon active et grave la révolution démocratique populaire et ont saboté la réforme agraire, c’est-à-dire les contre-révolutionnaires et les tyrans locaux coupables des plus grands forfaits. Sans cela, l’ordre démocratique ne pourrait être institué. Mais il est défendu de mettre à mort de simples sous-ordres du Kuomintang, le commun des propriétaires fonciers et des paysans riches ou les individus dont la culpabilité est de moindre importance. En outre, il est interdit aux tribunaux populaires et aux autorités démocratiques d’user de violence physique dans l’interrogatoire des criminels. Les déviations de cet ordre qui se sont produites depuis un an dans la région du Chansi-Soueiyuan sont également corrigées.

Toutes ces déviations ayant été dûment corrigées, nous sommes fondés à dire que l’ensemble du travail dirigé par le Sous-bureau du Chànsi-Soueiyuan du Comité central est engagé dans la voie d’un sain développement.

La méthode de travail fondamentale, qui doit être ancrée dans l’esprit de tout communiste, c’est de déterminer notre ligne de conduite d’après les conditions réelles. L’examen des erreurs commises montre qu’elles sont toutes dues au fait que nous n’avons pas tenu compte de la situation réelle telle qu’elle existait à un moment et en un lieu donnés, et que nous nous sommes montrés subjectifs en déterminant notre ligne de conduite pour le travail. Que tous nos camarades en tirent la leçon.

Pour ce qui est de la consolidation des organisations de base du Parti, vous avez, en vous conformant à la directive du Comité central sur le travail de réforme agraire et de consolidation du Parti dans les régions libérées anciennes et semi-anciennes1, utilisé l’expérience acquise dans le district de Pingchan, de la région libérée du Chansi-Tchahar-Hopei, c’est-à-dire que vous avez invité, parmi les masses, des éléments actifs hors Parti à participer aux réunions de cellules du Parti au cours desquelles vous avez développé la critique et l’autocritique pour en finir avec l’état d’impureté dans la composition de classe ou dans le style de travail des organisations du Parti, permettant à celui-ci de resserrer ses liens avec les masses populaires. Cela vous mettra à même de mener à bonne fin tout le travail de consolidation des organisations du Parti.

En ce qui concerne les membres du Parti et les cadres qui ont commis des fautes, mais peuvent encore être éduqués et qui ne doivent pas être confondus avec les incorrigibles, il ne faut pas les abandonner mais les éduquer tous, quelle que soit leur origine de classe. Il est heureux aussi que vous ayez appliqué ou appliquiez maintenant ce principe.

Dans la lutte contre le système féodal, une expérience des plus précieuses est d’avoir institué, sur la base des ligues de paysans pauvres et des unions paysannes, les assemblées des représentants du peuple à l’échelon de l’arrondissement et du village (ou du canton). Seule une assemblée qui repose sur la volonté de masses vraiment larges est une véritable assemblée des représentants du peuple. Il est maintenant possible de voir se constituer des assemblées de ce genre dans toutes les régions libérées. Une fois établie, une telle assemblée doit devenir l’organe local du pouvoir populaire; elle doit être investie de toute l’autorité qui lui revient, de même que le conseil gouvernemental qu’elle a élu. La ligue des paysans pauvres et l’union paysanne deviendront alors ses auxiliaires. Notre idée était de ne mettre sur pied des assemblées des représentants du peuple dans les régions rurales qu’après avoir, en gros, achevé la réforme agraire. Maintenant que votre expérience et l’expérience acquise dans d’autres régions libérées ont prouvé qu’il est possible et nécessaire d’instituer, en pleine lutte de la réforme agraire, ces assemblées à l’échelon de l’arrondissement et du village, avec les conseils gouvernementaux élus par elles, vous devez continuer de procéder ainsi. Il doit en être de même pour toutes les régions libérées. Lorsqu’on aura généralisé l’institution des assemblées des représentants du peuple à l’échelon de l’arrondissement et du village, on pourra mettre sur pied celles de l’échelon du district. Quand les assemblées des représentants du peuple à l’échelon du district et au-dessous auront été instituées, il sera facile de mettre sur pied celles des échelons au-dessus du district. Les assemblées des représentants du peuple aux différents échelons doivent, autant que possible, englober des représentants de toutes les couches démocratiques de la population — ouvriers, paysans, artisans et autres travailleurs individuels, membres des professions libérales, intellectuels, industriels et commerçants de la bourgeoisie nationale, hobereaux éclairés. Bien entendu, il ne faut pas chercher à composer tant bien que mal une représentation au complet; il faut faire la distinction entre régions rurales avec bourgs et régions rurales sans bourgs, entre bourgs de grandeur différente, entre villes et régions rurales, et accomplir d’une façon naturelle et non mécanique la tâche d’unir toutes les couches démocratiques.

Au cours de la grande lutte de masse pour la réforme agraire et la consolidation du Parti, des dizaines de milliers d’éléments actifs et de cadres ont été éduqués et formés. Ils sont liés aux masses et ils constituent un capital extrêmement précieux pour la République populaire de Chine. Dorénavant, nous devons intensifier nos efforts pour les éduquer, de sorte qu’ils fassent constamment des progrès dans leur travail. En même temps, il faut les mettre en garde contre l’orgueil et la suffisance que pourraient leur donner les succès et les éloges.

En raison de tout cela, en raison des succès obtenus dans ces différents domaines, nous pouvons dire que la région libérée du Chansi-Soueiyuan est aujourd’hui mieux consolidée que jamais. Les autres régions libérées qui ont travaillé dans le même sens se sont également consolidées.

II

Les causes des succès remportés dans la région libérée du Chansi-Soueiyuan, pour autant qu’il s’agit de la direction, sont principalement les suivantes:

1. En s’aidant du travail accompli par le camarade Kang Cheng dans le village administratif de Haokiapo, du district de Linhsien, au printemps et en été de 1947, le Sous-bureau du Chansi-Soueiyuan a tenu en juin dernier une conférence des secrétaires des comités préfectoraux du Parti. La conférence critiqua les déviations de droite qui avaient existé auparavant dans le travail, mit en pleine lumière le fait grave qu’on s’était écarté de diverses manières de la ligne du Parti et décida d’adopter la politique d’entreprendre consciencieusement le travail de réforme agraire et de consolidation du Parti. Dans l’ensemble, la conférence fut un succès. Sans elle, un aussi vaste mouvement de réforme agraire et de consolidation du Parti n’aurait pu réussir. La conférence présente néanmoins les insuffisances que voici: elle n’a pas différencié les lignes de conduite selon les conditions particulières aux différentes régions libérées, anciennes, semi-anciennes et nouvelles; elle a adopté une politique gauchiste dans la détermination de l’appartenance de classe; dans la question des moyens à utiliser pour détruire le système féodal, elle a trop insisté sur la détection des biens enfouis par les propriétaires fonciers; au sujet de la conduite à tenir vis-à-vis des revendications des masses, elle a, sans procéder à une analyse lucide du problème, mis en avant, de façon vague, le mot d’ordre “Faire tout ce que veulent les masses”. Ce dernier point, qui est le problème des relations entre le Parti et les masses, il faut le comprendre ainsi: le Parti doit guider les masses dans la réalisation de toutes leurs idées justes en fonction des circonstances, il doit éduquer les masses pour qu’elles corrigent les idées fausses qui se sont manifestées dans leurs rangs. La conférence a insisté seulement sur le fait que le Parti doit réaliser les idées des masses, mais elle a négligé le fait que le Parti doit aussi éduquer et diriger les masses, négligence qui eut par la suite une influence néfaste sur les camarades de certains districts et aggrava leurs erreurs de suivisme((Voir la note introductive à “

  1. Cette directive du Comité central du Parti communiste chinois fut émise le 22 février 1948. Elle fit le bilan de l’expérience acquise au cours du travail de réforme agraire et de consolidation du Parti dans les différentes régions libérées, elle fixa une série de mesures politiques et de méthodes pour la réforme agraire et la consolidation du Parti et rectifia surtout les déviations “de gauche” survenues au cours de l’exécution de ces deux tâches dans certaines régions.[↩]