Série A
Cinq cas sont rassemblés ici. Il s’agit d’Algériens ou d’Européens ayant présenté, après des faits bien précis, des troubles mentaux de type réactionnel.
CAS No 1.
Impuissance chez un algérien
consécutive au viol de sa femme
B… est un homme de 26 ans. Il nous est adressé par le Service sanitaire du Front de libération nationale pour migraines rebelles et insomnies. Ancien chauffeur de taxi, a milité depuis l’âge de 18 ans dans les partis nationalistes. À partir de 1955, devient membre d’une cellule FLN. À plusieurs occasions, il utilise son taxi pour le transport de tracts et de responsables politiques. Devant l’aggravation de la répression, le FLN décide de porter la guerre dans les centres urbains, B… est alors amené à conduire des commandos à proximité des points d’attaque, et assez souvent à les attendre.
Un jour, cependant, en pleine ville européenne, après une action relativement importante, un bouclage extrêmement sérieux l’oblige à abandonner son taxi et, en ordre dispersé, le commando se, disloque. B… qui arrive à échapper au dispositif de l’adversaire, se réfugie chez un ami, et quelques jours après, sans avoir reparu à son domicile, gagne sur instruction de ses responsables le maquis le plus proche.
Pendant plusieurs mois, il va être sans nouvelles de sa femme et de sa petite fille âgée de vingt mois. Il apprendra par contre que la police l’a, des semaines entières, recherché dans la ville. Après deux ans de séjour au maquis, il reçoit de sa femme un message où elle lui demande de l’oublier. Elle est déshonorée. Il ne doit plus envisager de reprendre la vie commune avec elle. Terriblement inquiet, il demande à son commandant l’autorisation de se rendre clandestinement à son domicile. Ce qui lui est refusé. Par contre, des mesures sont prises pour qu’un membre du FLN contacte la femme et les parents de B…
Deux semaines après, un rapport détaillé arrive au commandant de l’unité de B…
Sitôt après la découverte de son taxi abandonné (deux chargeurs de mitraillette y avaient été trouvés) des soldats français accompagnés de policiers s’étaient rendus à son domicile. Le trouvant absent, ils emmenèrent sa femme qu’ils gardèrent pendant plus d’une semaine.
Elle est interrogée sur les fréquentations de son mari, et pendant deux jours assez brutalement giflée. Mais le troisième jour, un militaire français – elle est incapable de préciser si c’est un officier – fait sortir les autres et la viole. Quelque temps après, un deuxième, en présence cette fois des autres, la viole en lui disant : « Si tu revois un jour ton salaud de mari, n’oublie surtout pas de lui dire ce qu’on t’a fait. » Elle reste encore une semaine sans subir de nouvel interrogatoire. Après quoi on la raccompagne à son domicile. Ayant raconté son histoire à sa mère, celle-ci la convainc de tout dire à B… Aussi, dès le premier contact établi avec son mari, lui avoue-t-elle son déshonneur.
Le premier choc passé, engagé par ailleurs dans une action de tous les instants, B… reprend le dessus. Pendant plusieurs mois il entend de multiples récits de femmes algériennes violées ou torturées ; il aura l’occasion de voir des maris de femmes violées et ses malheurs personnels, sa dignité de mari bafoué restent au second plan.
En 1958, il est chargé d’une mission à l’extérieur. Au moment de rejoindre son unité, une distractivité inhabituelle et des insomnies inquiètent ses camarades et ses supérieurs. Son départ est retardé, et une visite médicale décidée. C’est à ce moment que nous le voyons. Bon contact immédiat. Visage mobile, un peu trop peut-être. Les sourires sont légèrement exagérés. Euphorie de surface : « Ça va… ça va… Je me sens mieux maintenant. Donne-moi quelques fortifiants, des vitamines, et laisse-moi remonter. » Par en dessous perce une anxiété de base. Est hospitalisé aussitôt.
Dès le deuxième jour, l’optimisme-écran s’effondre, et c’est un déprimé pensif, anorexique, qui garde le lit, que nous avons devant nous. Il fuit les discussions politiques et manifeste un désintérêt marqué pour tout ce qui concerne la lutte nationale. Il évite d’écouter les nouvelles ayant trait à la guerre de libération. L’abord de ses difficultés est très laborieux, mais au bout de quelques jours, nous pouvons reconstituer son histoire.
Pendant son séjour à l’extérieur, tente une aventure sexuelle qui échoue. Pensant qu’il s’agit de fatigue, normale après des marches forcées et des périodes de sous-alimentation, recommence deux semaines plus tard. Nouvel échec. En parle à un camarade qui lui conseille de la vitamine B 12. En prend sous forme de comprimés. Nouvelle tentative, nouvel échec. De plus, quelques instants avant l’acte, envie irrésistible de déchirer une photo de sa petite fille. Une telle liaison symbolique pouvait évoquer l’existence de pulsions incestueuses inconscientes. Cependant, plusieurs entretiens et un rêve (le malade assiste à la rapide putréfaction d’un petit chat avec dégagement d’odeurs insupportables) nous conduisent dans une tout autre direction. « Cette fille, nous dit-il un jour (il s’agit de sa petite fille), a quelque chose de pourri en elle. » À partir de cette période, les insomnies deviennent très pénibles, et malgré une dose assez importante de neuroleptiques se développe un état d’excitation anxieuse qui trouble considérablement le Service. Il nous parle alors pour la première fois de sa femme en riant et nous dit : « Elle a goûté du Français. » C’est à ce moment que nous reconstituons toute l’histoire. La trame des événements est explicitée. Il nous apprend qu’avant chaque tentative sexuelle il pense à sa femme. Toutes ses confidences nous paraissent d’un intérêt fondamental.
« Je me suis marié avec cette fille alors que j’aimais ma cousine. Mais les parents de la cousine ont arrangé le mariage de leur fille avec quelqu’un d’autre. Alors j’ai accepté la première femme que mes parents m’ont proposée. Elle était gentille, mais je ne l’aimais pas. Je me disais toujours : tu es jeune… attends un peu, et quand tu trouveras le bon numéro, tu divorceras et tu feras un bon mariage. Aussi étais-je peu attaché à ma femme. Avec les événements, je me suis éloigné d’elle encore davantage. À la fin, je venais prendre mes repas et dormir sans presque lui parler.
« Au maquis, quand j’ai appris qu’elle avait été violée par des Français, j’ai d’abord ressenti de la colère contre ces salauds Puis j’ai dit : « Oh, ce n’est pas grave ; elle n’a pas été tuée. Elle pourra recommencer sa vie. » Et plusieurs semaines après, je me suis rendu compte qu’elle avait été violée parce qu’on me recherchait. En fait, c’est pour la punir de son silence qu’elle fut violée. Elle aurait parfaitement pu indiquer au moins un nom de militant à partir duquel on pouvait retrouver, détruire le réseau, et peut-être même m’arrêter. Ce n’était donc pas un simple viol, par désœuvrement ou par sadisme comme j’ai eu l’occasion d’en voir dans les douars, c’était le viol d’une femme têtue, qui acceptait tout au lieu de vendre son mari. Et ce mari, c’était moi. Cette femme m’avait sauvé la vie, et avait protégé le réseau. C’était à cause de moi qu’elle était déshonorée. Pourtant elle ne me disait pas : « Voici ce que j’ai enduré pour toi. » Elle me disait au contraire : « Oublie-moi, refais ta vie, je suis déshonorée. »
« C’est à partir de ce moment que j’ai décidé en moi-même de reprendre ma femme après la guerre, car il faut te dire que j’ai vu des paysans essuyer les larmes de leurs femmes qui avaient été violées sous leurs yeux. Cela m’a beaucoup ébranlé. Je dois t’avouer d’ailleurs qu’au début je ne pouvait comprendre leur attitude. Mais, de plus en plus, nous avons été amenés à intervenir dans ces histoires pour expliquer aux civils. J’ai vu des civils volontaires pour épouser une jeune fille violée par les militaires français et devenue enceinte. Tout cela m’a amené à repenser le problème de ma femme.
« J’ai décidé de la reprendre, mais j’ignore encore comment je réagirai en la voyant. Et souvent, en regardant la photo de ma fille, je pense qu’elle aussi est déshonorée. Comme si tout ce qui venait de ma femme était pourri. S’ils l’avaient torturée, s’ils lui avaient brisé toutes les dents, cassé un bras, cela ne m’aurait rien fait. Mais cette chose, est-ce qu’on peut l’oublier ? Et était-elle obligée de me mettre au courant de tout cela ? »
Il me demande alors si sa « faiblesse sexuelle » est à mon avis causée par ses tracas.
Réponse : « Cela n’est pas impossible. »
Il s’assied alors sur le lit :
« Qu’est-ce que tu ferais si cela t’arrivait ?
– Je ne sais pas…
– Reprendrais-tu ta femme ?
– Je pense que oui…
– Ah, tu vois… Tu n’es pas tout à fait sûr… »
Se prend la tête dans les mains et après quelques instants quitte la chambre.
À partir de ce jour, accepte progressivement d’entendre des discussions politiques, tandis que les migraines et l’anorexie régressent considérablement.
Au bout de deux semaines, rejoint son unité en me disant.
« À l’indépendance, je reprendrai ma femme. Si cela ne marche pas, je reviendrai te voir à Alger. »
CAS No 2
Pulsions homicides indifférenciées
chez un rescapé d’une liquidation collective
S…. 37 ans, fellah. Habite un douar dans le Constantinois. Ne s’est jamais occupé de politique. Depuis le début de la guerre, sa région est le lieu de batailles violentes entre les forces algériennes et l’armée française. S… a ainsi l’occasion de voir des morts et des blessés. Mais il continue à se tenir à l’écart. De temps à autre, comme l’ensemble du peuple, les paysans de son village viennent en aide aux combattants algériens de passage.
Mais un jour, au début de 1958, a lieu une embuscade meurtrière non loin du douar. Les forces ennemies montent une opération et assiègent le village, d’ailleurs vide de soldats. Tous les habitants sont réunis et interrogés. Personne ne répond. Quelques heures après, un officier français arrive en hélicoptère et dit : « Ce douar fait trop parler de lui ; détruisez-le ! » Les soldats commencent à mettre le feu aux maisons tandis que les femmes qui tentent de ramasser quelques vêtements ou de sauver quelques réserves sont refoulées à coups de crosse. Certains paysans profitent de la confusion qui règne pour s’enfuir. L’officier donne l’ordre de rassembler les hommes restants et les fait conduire près d’un oued où le massacre commence. Vingt-neuf hommes sont tués à bout portant. S… est blessé de deux balles qui lui traversent respectivement la cuisse droite et le bras gauche, cette dernière blessure lui occasionnant une fracture de l’humérus.
S… s’évanouit et reprend connaissance au milieu d’un groupe de l’ALN. Il est soigné par le service sanitaire et évacué quand il lui devient possible de se déplacer. En cours de route, son comportement de plus en plus anormal ne cesse d’inquiéter l’escorte. Il réclame un fusil, alors qu’il est civil et impotent, et refuse de marcher devant qui que ce soit. Il ne veut personne derrière lui. Une nuit, il s’empare de l’arme d’un combattant et maladroitement tire sur les soldats endormis. Est désarmé assez brutalement. Désormais il aura les mains liées, et c’est ainsi qu’il arrive au Centre.
Il commence par nous dire qu’il n’est pas mort et qu’il a joué un bon tour aux autres. Petit à petit, nous arrivons à reconstituer l’histoire de son assassinat manqué. S… n’est pas anxieux, mais plutôt surexcité, avec des phases d’agitation violente, accompagnées de hurlements. Il casse peu, mais fatigue tout le monde par son incessant bavardage, et le Service est en alerte permanente à cause de sa volonté affirmée de « tuer tout le monde ». Au cours de son hospitalisation, il va s’attaquer, avec des armes de fortune, à près de huit malades. Les infirmiers et les médecins ne sont pas épargnés. On arrive même à se demander si l’on ne se trouve pas en présence d’une de ces formes larvées d’épilepsie caractérisée par une agressivité globale presque toujours en érection.
Une cure de sommeil est entreprise. À partir du troisième jour, un entretien quotidien va nous permettre de mieux comprendre la dynamique du processus pathologique. Le désordre intellectuel s’estompe progressivement. Voici quelques passages des déclarations du malade :
« Dieu est avec moi… mais alors, il n’est pas avec ceux qui sont morts… J’ai eu une sacrée chance… Dans la vie, il faut tuer pour ne pas être tué… Quand je pense que je ne connaissais rien de leurs histoires… Il y a des Français parmi nous. Ils se déguisent en Arabes. Il faut tous les tuer. Donne-moi une mitraillette. Tous ces soi-disant Algériens sont des Français… et ils ne me laissent pas tranquille. Dès que je veux m’endormir, ils entrent dans ma chambre. Mais maintenant, je les connais. Tout le monde veut me tuer. Mais je me défendrai. Je les tuerai tous sans exception. Je les égorgerai les uns après les autres, et toi aussi avec. Vous voulez me descendre, mais il faudra vous y prendre autrement. Cela ne me fera rien de vous abattre. Les petits, les grands, les femmes, les enfants, les chiens, les oiseaux, les ânes … tout le monde y passera… Après, je pourrai dormir tranquille … »
Tout cela est dit dans un langage haché, l’attitude demeurant hostile, hautaine, méprisante.
Après trois semaines, l’excitation disparaît, mais une réticence, une certaine tendance à la solitude nous font craindre une évolution plus grave. Cependant, après un mois, il demande à sortir pour apprendre un métier compatible avec son infirmité. Il est alors confié au Service social du FLN. Revu six mois après. Va bien.
CAS No 3
Psychose anxieuse grave à type de dépersonnalisation
après le meurtre forcené d’une femme
Dj…, ancien étudiant, militaire dans l’ALN, 19 ans. Quand il arrive au Centre, sa maladie remonte à plusieurs mois. Sa présentation est caractéristique : fortement déprimé, les lèvres sèches, les mains constamment moites. D’incessants soupirs soulèvent sa poitrine. Insomnie tenace. Deux tentatives de suicide depuis le début des troubles. Pendant la conversation, adopte des attitudes d’écoute hallucinatoire. Parfois le regard se fixe pendant quelques instants sur un point de l’espace tandis que le visage s’anime, donnant l’impression à l’observateur que le malade assiste à un spectacle. Pensées floues. Quelques phénomènes connus en psychiatrie sous le nom de barrage : un geste ou une phrase ébauchés sont brusquement interrompus sans raison apparente. Mais surtout, un élément va particulièrement retenir notre attention : le malade nous parle de son sang répandu, de ses artères qui se vident, de son cœur qui a des ratés. Il nous supplie d’arrêter l’hémorragie, de ne plus tolérer qu’on vienne le « vampiriser » jusqu’à l’hôpital. De temps à autre, n’arrive plus à parler et demande un crayon. Écrit : « Je n’ai plus de voix, toute ma vie s’en va. » Cette dépersonnalisation vécue nous fait penser à une évolution très grave.
Plusieurs fois au cours de nos conversations, le malade nous parle d’une femme qui, la nuit venue, vient le persécuter. Ayant appris auparavant que sa mère est morte, qu’il l’aimait beaucoup, que rien ne saurait le consoler de cette perte (la voix s’est considérablement assourdie à ce moment et quelques larmes sont apparues), je dirige l’investigation sur l’image maternelle Comme je lui demande de décrire cette femme obsédante, persécutrice même, il me déclare que ce n’est pas une inconnue, qu’il la connaît très bien puisque c’est lui qui l’a tuée. La question se pose alors de savoir si nous sommes en présence d’un complexe de culpabilité inconscient après la mort de la mère comme Freud en a décrit dans Deuil et mélancolie. Nous demandons au malade, puisqu’il connaît si bien cette femme, puisque aussi bien c’est lui qui l’aurait tuée, de nous parler plus longuement. C’est ainsi que nous reconstituons l’histoire suivante.
« De la ville où j’étais étudiant, je suis monté au maquis. Après plusieurs mois, j’ai eu des nouvelles de chez moi. J’ai appris que ma mère avait été tuée à bout portant par un soldat français et deux de mes sœurs emmenées chez les militaires. Jusqu’à présent, j’ignore ce qu’elles sont devenues. J’ai été terriblement ébranlé par la mort de ma mère. Mon père étant mort depuis plusieurs années, j’étais le seul homme de la famille, et ma seule ambition a toujours été d’arriver à quelque chose pour améliorer l’existence de ma mère et de mes sœurs. Un jour, nous sommes allés dans une propriété de colons où le gérant, actif colonialiste, avait déjà abattu deux civils algériens. Nous sommes arrivés chez lui dans la nuit. Mais il n’était pas là. Il n’y avait dans la maison que sa femme. En nous voyant, elle se mit à nous supplier de ne pas la tuer : « Je sais que vous venez pour mon mari, dit-elle, mais il n’est pas là… combien de fois lui ai-je dit de ne pas se mêler de politique. » On décida d’attendre le mari. Mais moi, je regardais la femme et je pensais à ma mère. Elle était assise dans un fauteuil et semblait absente. Je me demandais pourquoi on ne la tuait pas. Et à un moment, elle s’aperçut que je la regardais. Et elle se jeta sur moi en criant : « Je vous en prie… ne me tuez pas… J’ai des enfants. » L’instant d’après elle était morte. Je l’avais tuée avec mon couteau. Le chef me désarma et donna l’ordre de partir. J’ai été interrogé par le chef de secteur quelques jours plus tard. Je croyais que j’allais être tué, mais je m’en fichais . Et puis, je commençai à vomir après les repas, et à mal dormir. Ensuite, cette femme est venue chaque soir me réclamer mon sang. Et le sang de ma mère où est-il ? »
Le soir venu, dès que le malade se couche, la chambre « est envahie de femmes », toutes les mêmes. C’est une réédition en multiples exemplaires d’une seule femme. Elles portent toutes un trou béant dans le ventre. Elles sont exsangues, pâles et affreusement maigres. Ces femmes harcèlent le jeune malade et exigent qu’il leur rende leur sang répandu. À ce moment, un bruit d’eau qui coule emplit la chambre, s’amplifie jusqu’à évoquer le tonnerre d’une cascade, et le jeune malade voit le parquet de la chambre s’imbiber de sang, son sang, tandis que les femmes deviennent de plus en plus roses, et que leur plaie commence à se fermer. Baigné de sueur et terriblement angoissé, le malade se réveille et demeure agité jusqu’à l’aube.
Le jeune malade est soigné plusieurs semaines et les phénomènes oniroïdes (cauchemars) ont pratiquement disparu. Cependant, une grande faille se maintient dans sa personnalité. Dès qu’il pense à sa mère, en double ahurissant surgit cette femme éventrée. Aussi peu scientifique que cela puisse sembler, nous pensons que seul le temps pourra apporter quelque amélioration dans la personnalité disloquée du jeune homme.
CAS No 4
Un gardien de police européen déprimé rencontre
en milieu hospitalier une de ses victimes,
un patriote algérien atteint de stupeur
A…. 28 ans, marié, sans enfant. Nous apprenons que depuis plusieurs années, ils se soignent, sa femme et lui, malheureusement sans succès, pour avoir des enfants. Il nous est adressé par ses supérieurs pour troubles de comportement.
Le contact immédiat se révèle assez bon. Spontanément, le malade nous parle de ses difficultés ; entente satisfaisante avec sa femme et avec ses beaux-parents. Bons rapports avec ses camarades de travail ; ayant par ailleurs l’estime de ses supérieurs. Ce qui l’embête, c’est que la nuit il entend des cris qui l’empêchent de dormir. Et de fait, il nous apprend que, depuis plusieurs semaines, avant de se coucher il ferme les volets et calfeutre les fenêtres (nous sommes en été), au grand désespoir de sa femme qui étouffe de chaleur. De plus, il remplit ses oreilles de coton, afin d’atténuer la violence des cris. Quelquefois même, en pleine nuit, il allume le poste TSF ou met de la musique pour ne pas entendre ces nocturnes clameurs. Dès lors, A… va nous exposer très longuement son drame :
Depuis plusieurs mois, il est affecté à une brigade anti-FLN. Au début, il était chargé de la surveillance de quelques établis sements ou cafés. Mais après quelques semaines, il travaillera presque constamment au commissariat. C’est alors qu’il a l’occasion de pratiquer des interrogatoires, ce qui ne va jamais sans « bousculades ». « C’est qu’ils ne veulent rien avouer. »
« Des fois, explique-t-il, on a envie de leur dire que s’ils avaient un peu pitié pour nous, ils parleraient sans nous obliger à passer des heures pour leur arracher mot par mot les renseignements. Mais allez leur expliquer quelque chose. À toutes les questions posées, ils répondent « Je ne sais pas ». Même leurs noms. Si on leur demande où ils habitent, ils disent « Je ne sais pas ». Alors bien sûr… on est obligé d’y aller. Mais ils gueulent trop. Au début, ça me faisait rigoler. Mais après, cela commença à me secouer. Aujourd’hui, rien qu’en entendant quelqu’un crier, je peux vous dire où il en est, à quel stade on en est de l’interrogatoire. Le gars qui a reçu deux coups de poing et un coup de matraque derrière l’oreille a une certaine façon de parler, de crier, de dire qu’il est innocent. Après être resté deux heures suspendu par les poignets il a une autre voix. Après la baignoire, une autre voix. Et ainsi de suite. Mais c’est surtout après l’électricité que cela devient insupportable. On dirait à tout instant que le type va mourir. Il y a évidemment ceux qui ne crient pas : ce sont les durs. Mais ils s’imaginent qu’on va les tuer tout de suite. Nous, cela ne nous intéresse pas de les tuer. Ce qu’il nous faut, c’est le renseignement. Ceux-là, on cherche d’abord à les faire crier, et tôt ou tard ils y arrivent. Ça, c’est déjà une victoire. Après on continue. Remarquez qu’on aimerait bien éviter cela. Mais ils ne nous rendent pas la tâche facile. Maintenant j’en arrive à entendre ces cris même chez moi. Surtout les cris de quelques-uns qui sont morts au commissariat. Docteur, je suis dégoûté de ce boulot. Et si vous me guérissez, je demanderai ma mutation en France. S’ils refusent, je démissionnerai. »
Devant ce tableau je prescris un congé de maladie. Comme l’intéressé refuse l’hospitalisation, je le soigne à titre privé. Un jour, peu avant l’heure de la séance thérapeutique, je suis appelé d’urgence dans mon service. À mon arrivée chez moi, ma femme invite A… à m’attendre, mais il préfère aller faire un tour dans l’hôpital et partir ainsi à ma rencontre. Quelques minutes plus tard, rentrant chez moi, je le trouve sur le chemin. Il est appuyé à un arbre, l’air manifestement accablé, tremblant, baigné de sueur, en pleine crise anxieuse. Je le prends dans ma voiture et le conduis chez moi. Une fois installé sur le divan, il me raconte avoir rencontré dans l’établissement un de mes malades qui avait été interrogé dans les locaux de la police (c’est un patriote algérien), et qui est soigné pour « troubles post-commotionnels de type stuporeux ». J’apprends alors que ce policier a participé d’une manière effective aux tortures infligées à ce malade. J’administre quelques sédatifs qui calment l’anxiété de A… Après son départ, je me rends au pavillon où est hospitalisé le patriote. Le personnel ne s’est aperçu de rien. Le malade cependant demeure introuvable. Enfin, on arrive à le découvrir dans un lavabo où il tentait de se suicider (le malade avait de son côté reconnu le policier et croyait que celui-ci était venu le chercher pour le conduire à nouveau dans les locaux de la police).
Par la suite, A… est revenu me voir plusieurs fois, et, après une amélioration très nette, parvint pour raisons de santé à se faire rapatrier. Quant au patriote algérien, le personnel s’acharna longtemps à le persuader qu’il s’agissait d’une illusion, que les policiers ne pouvaient venir à l’hôpital, qu’il était fatigué, qu’il était ici pour être soigné, etc.
CAS No 5
Un inspecteur européen torture
sa femme et ses enfants
R…. 30 ans, vient spontanément nous consulter. Il est inspecteur de police, et constate depuis quelques semaines que « cela ne tourne pas rond ». Marié, trois enfants. Il fume beaucoup : cinq paquets de cigarettes par jour. Il n’a plus d’appétit et son sommeil est fréquemment agité de cauchemars. Ces cauchemars n’ont pas de caractéristiques propres. Ce qui le gêne le plus, c’est ce qu’il appelle ses « crises de folie ». D’abord il n’aime pas être contrarié : « Docteur, expliquez-moi cela. Dès que je rencontre une opposition j’éprouve l’envie de frapper. Même en dehors du boulot, j’ai envie de travailler le gars qui me barre la route. Un rien. Tenez, par exemple, je vais chercher les journaux au kiosque. Il y a beaucoup de monde. Forcément il faut attendre. Je tends le bras (le type qui tient le kiosque est un copain) pour prendre mes journaux. Quelqu’un dans la queue me dit avec un petit air de défi : « Attendez votre tour. » Eh bien, j’ai envie de le taper, et je me dis « Mon petit vieux, si je te tenais quelques heures, tu ferais moins le zigomar après !’Il n’aime pas le bruit. À la maison, il a envie de frapper tout le monde, tout le temps. Et, effectivement, il frappe ses enfants, même le petit de 20 mois, avec une rare sauvagerie.
Mais ce qui l’a effrayé, c’est qu’un soir où sa femme l’avait particulièrement critiqué de trop frapper les enfants (elle lui avait même dit : « Ma parole, tu deviens fou… ») il s’est jeté sur elle, l’a battue et ligotée sur une chaise en lui disant : « Je vais t’apprendre une fois pour toutes que c’est moi le maître dans cette baraque. »
Heureusement, ses enfants commencent à pleurer et à crier. Il réalise alors la gravité de son comportement, détache sa femme et, le lendemain, décide de consulter un médecin « spécialisé dans les nerfs ». Il précise qu’« avant [il] n’étai[t] pas comme cela », qu’il corrigeait rarement ses enfants et ne se disputait en tout cas jamais avec sa femme. Les phénomènes actuels sont apparus depuis « les événements » : « C’est que, dit-il, nous faisons maintenant un travail d’infanterie. La semaine dernière par exemple, nous étions en opération comme si nous appartenions à l’armée. Ces Messieurs du gouvernement disent qu’il n’y a pas de guerre en Algérie et que les forces de l’ordre, c’est-à-dire la police, doivent ramener le calme. Mais il y a la guerre en Algérie, et quand ils s’en rendront compte, ce sera trop tard. Ce qui me tue le plus ce sont les tortures. Ça ne vous dit rien, vous ?… Je torture des fois dix heures d’affilée…
– Qu’est-ce que cela vous fait de torturer ?
– Mais cela fatigue… Il est vrai qu’on se relaie, mais c’est une question que de savoir à quel moment passer la main au copain. Chacun pense qu’il est sur le point d’obtenir le renseignement et se garde bien de céder l’oiseau préparé à l’autre, qui, naturellement, en tirera une gloire. Alors, on lâche… ou on ne lâche pas…
« Il arrive même qu’on propose au type de l’argent, notre propre argent de poche pour l’amener à parler. Le problème pour nous, en effet, est le suivant : es-tu capable de faire parler ce type ? C’est un problème de succès personnel ; on est en compétition, quoi… On a eu à la fin les poings esquintés. Alors, on a employé les « Sénégalais ». Mais ils frappent soit trop fort et esquintent le type en une demi-heure, soit trop doucement et ce n’est pas efficace. En fait, il faut être intelligent pour réussir dans ce travail. Il faut savoir à quel moment serrer et à quel autre desserrer. C’est une question de flair. Quand le gars est mûr, ce n’est pas la peine de continuer à taper. C’est pourquoi il faut faire le travail soi-même : on surveille mieux les progrès. Je suis contre ceux qui font préparer le gars par d’autres et qui viennent voir toutes les heures où il en est. Ce qu’il faut surtout, c’est ne pas donner au type l’impression qu’il ne sortira pas vivant de vos mains. Il se demanderait alors pourquoi parler si cela ne doit pas lui sauver la vie. Dans ce cas-là vous n’auriez aucune chance de savoir quelque chose. Il faut qu’il espère : c’est l’espoir qui fait parler.
« Mais ce qui m’embête le plus, c’est l’histoire de ma femme. C’est sûr qu’il doit y avoir quelque chose de détraqué. Il faut m’arranger cela, Docteur. »
Son administration lui refusant un repos et, par ailleurs, le malade ne voulant pas de certificat d’un psychiatre, un traitement est entrepris en « pleine activité ». On devine aisément les faiblesses d’une pareille formule. Cet homme savait parfaitement que tous ses troubles étaient causés directement par le type d’activité déployée dans les salles d’interrogatoire, encore qu’il ait tenté d’en rejeter globalement la responsabilité sur « les événements ». Comme il n’envisageait pas (ce serait un non-sens) d’arrêter de torturer (alors il faudrait démissionner), il me demandait sans ambages de l’aider à torturer les patriotes algériens sans remords de conscience, sans troubles de comportement, avec sérénité .