3e Congrès
IIIe Internationale
Extraits des 5e, 6e et 7e séances
Source : Le bulletin communiste, numéro 32 (deuxième année), 4 août 1921, avec en introduction le texte suivant : « Nous publions ci-dessous les discours prononcés par les camarades Heckert, Radek, Clara Zetkin, Friesland et Rakovsky, au cours des 5e, 6e et 7e séances du congrès de l’Internationale Communiste, séances présidées par Kœnen et Loriot. Ces discours ont trait au parti communiste Allemand, aux événements de mars, à la scission italienne et aux cas Serrati et Paul Levi. Ils constituent les documents les plus récents que nous ayons reçus de Moscou. »
Discours de Heckert
Heckert. — Camarades, la question italienne a provoqué une crise au sein du parti allemand pour les raisons suivantes. Dans le parti communiste allemand, un certain nombre de chefs étaient d’avis que la scission faite à Livourne, où les éléments communistes du parti socialiste italien se séparèrent des gens de Serrati, fut provoquée par l’Exécutif, que l’Exécutif avait l’intention de quitter la voie déterminée par le 2e congrès et de transformer en sectes les partis de masses. Donc, les discussions au sein du parti communiste allemand amenèrent un certain nombre de chefs de la Centrale à déclarer qu’ils ne sont pas d’accord avec la majorité de la direction du parti. Cette direction n’envisage pas la question italienne de la même manière que Paul Levi et quelques-uns de ses amis ; ils ne peuvent donc continuer à collaborer à une politique qui mène à l’abîme. Quel était l’état de choses ? Au 2e congrès mondial, où Serrati siégeait au titre de président, il fut décidé que ce dernier devait retourner dans son pays comme un élément révolutionnaire honnête qui devait gagner les ouvriers italiens au communisme. Il commença immédiatement après le congrès mondial à saboter les décisions qui y avaient été adoptées. Et lorsqu’il sentit le coup de fouet qui devait lui rappeler son devoir de communiste, il se mit à écrire des lettres et des articles dans lesquels il prit une attitude nette contre l’Internationale Communiste. Le soi-disant organe socialiste scientifique des Indépendants allemands, Le socialiste de Breitscheid1, publia, le 18 décembre 1920, un article de Serrati. On pouvait y lire que la révolution ici en Russie ne profite pas aux larges masses du peuple travailleur, mais que c’est une bourgeoisie soviétiste criminelle qui mène une vie dépravée aux dépens du peuple épuisé et résigné. C’était là une assertion si violente que même Dittman et Crispien n’en avaient jamais formulé de pareille. Cette assertion avait uniquement pour but de démontrer l’excellence des sentiments révolutionnaires de Turati, qui prenait position contre la bourgeoisie soviétiste menant une honteuse politique contre le malheureux peuple russe. On nous a relaté les magnifiques discours prononcés par Turati au Parlement italien, discours si touchants que Turati avait été embrassé par un membre même du futur parti communiste. « Si donc, disait Serrati, Turati se comporte de la sorte dans le parti socialiste, il nous est impossible de nous séparer de lui. Les communistes qui se trouvent dans le parti socialiste demandent une chose parfaitement injuste. »
C’est alors qu’eut lieu le congrès de Livourne, auquel le camarade Levi assista au nom du parti communiste allemand. Paul Levi est l’un des chefs qui suivent de près ce qui se passe au sein de l’Internationale. Il devait avoir connaissance des assertions de Serrati publiées par Le Socialiste de Breitscheid. Mais à Livourne, au cours des pourparlers, Paul Levi n’attaqua pas assez énergiquement Serrati. Les camarades italiens nous l’ont à nouveau affirmé. Bien au contraire, il soutint, par son attitude, la tendance représentée par Serrati. Soutenu par l’attitude de Levi, Serrati devint plus hardi et adopta à l’égard des éléments de gauche du parti italien une attitude telle qu’il ne voulait même plus parler de l’expulsion de Turati et de Treves. Et lorsque nos camarades communistes posèrent la question : « Ou avec les communistes et la 3e Internationale, ou avec Turati et Treves », Serrati crut de son devoir de quitter l’Internationale Communiste et de s’engager dans la voie du réformisme. Et, alors, Levi et quelques-uns de ses camarades estimèrent que si Serrati s’était engagé dans une telle voie, la faute en incombait aux représentants envoyés à Livourne par l’Exécutif. La scission avait été mal accomplie. On estime tout simplement que la scission qui s’était produite à Livourne avait pour but de dissimuler le dessein bien déterminé de transformer à nouveau le parti de masses en un parti restreint. Et lorsque la majorité du Conseil national de notre parti déclara qu’il lui était impossible d’admettre que Levi eût raison, mais que d’après les renseignements reçus sur les événements d’Italie il paraissait clair que la tendance de Serrati faisait un jeu honteux contre les ouvriers et que par là même la scission s’imposait. Lorsqu’on voulut vérifier si l’Exécutif était d’accord avec les représentants qu’il avait envoyés a Livourne, Levi crut nécessaire de se moquer de la Centrale allemande, qu’il avait récemment quittée, ainsi que de tout le Conseil National, auquel il dit : « Nous aussi, nous ne pouvons pas suivre la même voie et accepter celle de la majorité du Conseil National. Elle s’est adressée à l’oracle de Delphes, afin d’apprendre de la Pythie le véritable sens des événements d’Italie. Nous nous estimons capables, en nous basant sur les principes, de tirer nous-mêmes les conclusions qui résultent de ces événements et d’établir notre jugement. S’il arrive que la majorité du Comité National obtienne de Moscou la réponse qui lui convient, qu’est-ce que cela peut signifier ? Tout simplement que l’Exécutif s’est également trompé dans l’appréciation des conditions concrètes et des conséquences qui en découlaient forcément. »
Paul Levi dit ensuite dans le même article : « Nous — c’est-à-dire lui et ses amis qui avaient quitté la Centrale — nous le refusons absolument, de même que nous refusons de condamner Serrati après nous être solidarisés avec lui. Nous nous refusons à formuler notre jugement sur l’Italie — jugement d’étrangers. Nous critiquerons plutôt les événements d’Italie et l’attitude adoptée par l’Exécutif en nous basant sur les faits qui lui ont servi à formuler son jugement. »
Malgré les nombreuses accusations qui accablaient Serrati, Paul Levi se refusa à le condamner ; mais Serrati n’est pas seul dans le parti socialiste Italien, et il n’y a pas que le cas Serrati. Nous devons en rappeler un ici qui est encore plus frappant. Il y a, dans ce parti socialiste italien, qui était membre de la 3e Internationale, un certain monsieur d’Aragona. A ce titre, il assista au congrès de la bureaucratie syndicale d’Amsterdam, tenu à Londres, et collabora avec Thomas2, Fimmen3 et les autres criminels d’Amsterdam, à l’élaboration d’un manifeste dans lequel il était dit qu’on devait se détourner avec horreur des Moscovites et rester fidèles à l’Internationale d’Amsterdam. Voilà quels étaient les chefs du parti socialiste Italien, desquels, suivant l’opinion de Levi, il était impossible de se séparer.
Et, camarades, le parti communiste Italien et les camarades de l’Exécutif qui lui indiquèrent le chemin, eurent-ils peut-être tort d’estimer ainsi ce parti socialiste italien ; peut-être était-ce un parti qui désirait rester membre de la 3e Internationale et continuer à travailler dans son esprit. Mais il est très intéressant alors de voir que l’Avanti, l’organe central des Serratistes ou des Turatistes, et des trois camarades Lazzari, Maffi4 et Riboldi5, écrit ce qui suit sur le congrès de Moscou, dans un article du 16 juin 1921 :
« La délégation n’est pas pleine d’espoir comme celle de l’année dernière et n’a pas pour elle l’approbation enthousiaste et sans réserves de notre parti à l’égard de la direction du mouvement international… Les événements nous ont donné raison chaque jour davantage, à nous et à notre manière de voir, non seulement en ce qui concerne les questions italiennes, mais aussi celles de beaucoup d’autres pays.
En France le mouvement communiste se tient un peu plus à droite que le parti socialiste Italien. En Allemagne les lourdes fautes des délégués du Comité Exécutif ont engagé le parti dans une crise des plus graves.
En Russie aussi, si nos renseignements sont exacts, une réaction commence à se dessiner contre l’incompréhension et l’opiniâtreté. Evidemment, ce mouvement ne pourra se manifester au congres. Le camarade Zinoviev est un organisateur habile et expérimenté. Sa manière de voir trouvera une approbation entière et certaine. Mais au sein de l’Internationale se manifeste déjà, une lassitude progressive contre la dictature personnelle qui, en réalité, n’est pas la dictature du prolétariat, mais sa caricature. (Vives protestations.)
Malgré ces pénibles conditions, nos camarades, notamment Clara Zetkin et Paul Levi et beaucoup d’autres, exprimeront cette nécessité. Nous espérons que cela sera entendu par qui de droit. Cette Internationale Communiste ne doit pas être le monopole d’un quelconque individue, et doit vivre, se développer et combattre en pleine connaissance de toutes les situations et en estimant à leur juste valeur toutes les formes de l’activité du prolétariat. »
Ce même numéro de l’Avanti contient un dessin représentant la lutte entre le parti socialiste Italien et Giolitti6. Celui-ci est représenté sous la figure d’un fasciste lançant des bombes. Plus loin se tient un homme avec un bulletin de vote à la main, ce qui veut dire que la lutte contre la bourgeoisie, contre les fascistes, doit être menée à l’aide du bulletin de vote. (Vive hilarité.) Ce sont là les braves camarades que Levi voulait conserver à l’Internationale, et à cause desquels il avait, avec quelques-uns de ses camarades, ostensiblement quitté la direction du parti, afin de faire ainsi de la question italienne une question allemande, une question internationale, et de renforcer ainsi les éléments contre-révolutionnaires.
Camarades, ceci doit nous servir de leçon afin que de semblables cas ne puissent se reproduire au sein de l’Internationale. C’est pourquoi nous approuvons complètement ce que le camarade Gennari7 a dit au sujet de la question tchécoslovaque. Nous le soulignons : le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste doit accorder la plus grande attention au parti communiste tchécoslovaque, afin qu’au sein de ce parti ne se reproduise un cas semblable à celui de Livourne. Il ne faut pas qu’en Smeral nous trouvions un nouveau Serrati. Des secousses pareilles à celles qui ont ébranlé l’Internationale après Livourne ne sont pas destinées à la faire progresser.
Je suis chargé de prier l’Exécutif d’agir dans toutes les questions identiques de la même manière que pour la question italienne. (Vive approbation.)
(…)