Chapitre unique Application de la méthode dialectique aux idéologies

Principes élémentaires de philosophie
Georges Politzer

Sixième partie : Le matérialisme dialectique et les idéologies

Chapitre unique
Application de la méthode dialectique aux idéologies

I. Quelle est l’importance des idéologies pour le marxisme ?

   On a coutume d’entendre dire que le marxisme est une philosophie matérialiste qui nie le rôle des idées dans l’histoire, qui nie le rôle du facteur idéologique et ne veut considérer que les influences économiques.

   Cela est faux. Le marxisme ne nie pas le rôle important que l’esprit, l’art, les idées ont dans la vie. Bien au contraire, il attache une importance particulière à ces formes idéologiques et nous allons terminer cette étude des principes élémentaires du marxisme en examinant comment la méthode du matérialisme dialectique s’applique aux idéologies ; nous allons voir quel est le rôle des idéologies dans l’histoire, l’action du facteur idéologique et ce qu’est la forme idéologique.

   Cette partie du marxisme que nous allons étudier est le point le plus mal connu de cette philosophie. La raison en est que, pendant longtemps, on a surtout traité et répandu la partie du marxisme étudiant l’économie politique. En agissant ainsi, on séparait arbitrairement cette matière non seulement du grand « tout » que forme le marxisme, mais on la séparait de ses bases ; car ce qui a permis de faire de l’économie politique une véritable science, c’est le matérialisme historique, qui est, comme nous l’avons vu, une application du matérialisme dialectique.

   On peut signaler en passant que cette façon de procéder provient bien de l’esprit métaphysique que nous connaissons et dont nous avons tant de mal à nous défaire. C’est, répétons-le, dans la mesure où nous isolons les choses, où nous les étudions d’une façon unilatérale, que nous commettons des erreurs.

   Les mauvaises interprétations du marxisme proviennent donc de ce que l’on n’a pas suffisamment insisté sur le rôle des idéologies dans l’histoire et dans la vie. On les a séparées du marxisme, et, ce faisant, on a séparé le marxisme du matérialisme dialectique, c’est-à-dire de lui-même !

   Nous sommes heureux de voir que, depuis quelques années, grâce en partie au travail de l’Université Ouvrière de Paris, à laquelle plusieurs milliers d’élèves sont redevables de connaître le marxisme, grâce aussi au travail de nos camarades intellectuels qui y ont contribué par leurs travaux et leurs livres, le marxisme a reconquis sa véritable figure et la place à laquelle il a droit.

II. Qu’est-ce qu’une idéologie ? (Facteur et formes idéologiques.)

   Nous allons aborder ce chapitre, consacré au rôle des idéologies, par quelques définitions.

   Qu’est-ce que nous appelons une idéologie ? Qui dit idéologie dit, avant tout, idée. L’idéologie, c’est un ensemble d’idées qui forme un tout, une théorie, un système ou même parfois simplement un état d’esprit.

   Le marxisme est une idéologie qui forme un tout et qui offre une méthode de résolution de tous les problèmes. Une idéologie républicaine est l’ensemble d’idées que nous trouvons dans l’esprit d’un républicain.

   Mais une idéologie n’est pas seulement un ensemble d’idées pures, qu’on supposerait séparées de tout sentiment (c’est là une conception métaphysique) ; une idéologie comporte nécessairement des sentiments, sympathies, antipathies, espoirs, craintes, etc. Dans l’idéologie prolétarienne, nous trouvons les éléments idéaux de la lutte de classes, mais nous trouvons aussi des sentiments de solidarité envers les exploités du régime capitaliste, les « emprisonnés », des sentiments de révolte, d’enthousiasme, etc.. C’est tout cela qui fait une idéologie.

   Voyons maintenant ce que l’on appelle le facteur idéologique : c’est l’idéologie considérée comme une cause ou une force qui agit, qui est capable d’influence, et c’est pourquoi l’on parle de l’action du facteur idéologique. Les religions, par exemple, sont un facteur idéologique dont nous devons tenir compte ; elles ont une force morale qui agit encore de façon importante.

   Qu’entend-on par forme idéologique ? On désigne ainsi un ensemble d’idées particulières, qui forment une idéologie dans un domaine spécialisé. La religion, la morale sont des formes de l’idéologie, de même que la science, la philosophie, la littérature, l’art, la poésie.

   Si nous voulons donc examiner quel est le rôle de l’histoire de l’idéologie en général et de toutes ses formes en particulier, nous mènerons cette étude non pas en séparant l’idéologie de l’histoire, c’est-à-dire de la vie des sociétés, mais en situant le rôle de l’idéologie, de ses facteurs et de ses formes dans et à partir de la société.

III. Structure économique et structure idéologique.

   Nous avons vu, en étudiant le matérialisme historique, que l’histoire des sociétés s’explique par l’enchaînement suivant : les hommes font l’histoire par leur action, expression de leur volonté. Celle-ci est déterminée par les idées. Nous avons vu que ce qui explique les idées des hommes, c’est-à-dire leur idéologie, c’est le milieu social où se manifestent les classes, qui sont à leur tour elles-mêmes déterminées par le facteur économique, c’est-à-dire, en fin de compte, par le mode de production.

   Nous avons vu aussi qu’entre le facteur idéologique et le facteur social se trouve le facteur politique, qui se manifeste dans la lutte idéologique comme expression de la lutte sociale.

   Si donc nous examinons la structure de la société à la lumière du matérialisme historique, nous voyons qu’à la base se trouve la structure économique, puis, au-dessus d’elle, la structure sociale, qui soutient la structure politique, et enfin la structure idéologique.

   Nous voyons que, pour les matérialistes, la structure idéologique est l’aboutissement, le sommet de l’édifice social, tandis que, pour les idéalistes, la structure idéologique est à la base.

   « Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur quoi s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées [c’est-à-dire des formes idéologiques]. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. » (Karl Marx : préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, p. 4.)

   Nous voyons, par conséquent, que c’est la structure économique qui est à la base de la société. On dit aussi qu’elle en est l’infrastructure (ce qui signifie la structure inférieure).

   L’idéologie, qui comprend toutes les formes : la morale, la religion, la science, la poésie, l’art, la littérature, constitue la supra — ou superstructure (qui signifie : structure qui est au sommet).

   Sachant, comme le démontre la théorie matérialiste, que les idées sont le reflet des choses, que c’est notre être social qui détermine la conscience, nous dirons donc que la superstructure est le reflet de l’infrastructure.

   Voici un exemple d’Engels, qui nous le démontre bien :

   « Le dogme calviniste répondait aux besoins de la bourgeoisie la plus avancée de l’époque. Sa doctrine de la prédestination était l’expression religieuse du fait que, dans le monde commercial de la concurrence, le succès et l’insuccès ne dépendent ni de l’activité, ni de l’habileté de l’homme, mais de circonstances indépendantes de son contrôle. Ces circonstances ne dépendant ni de celui qui veut, ni de celui qui travaille, elles sont à la merci de puissances économiques supérieures et inconnues ; et cela est particulièrement vrai à une époque de révolution économique, alors que tous les anciens centres de commerce et toutes les routes commerciales étaient remplacées par d’autres, que les Indes et l’Amérique étaient ouvertes au monde, et que les articles de foi économique les plus respectables par leur antiquité — la valeur respective de l’or et de l’argent — commençaient à chanceler et à s’écrouler. » (Friedrich Engels : Socialisme utopique et socialisme scientifique, Introduction, p. 28.)

   En effet, que se passe-t-il dans la vie économique pour les marchands ? Ils sont en concurrence. Les marchands, les bourgeois ont fait l’expérience de cette concurrence, où il y a des vainqueurs et des vaincus.

   Bien souvent, les plus débrouillards, les plus intelligents sont vaincus par la concurrence, par une crise qui survient et les abat. Cette crise est pour eux une chose imprévisible, elle leur semble une fatalité et c’est cette idée que, sans raison, les moins malins survivent parfois à la crise, qui est transposée dans la religion protestante. C’est cette constatation, que certains « arrivent » par chance, qui fournit cette idée de la prédestination selon laquelle les hommes doivent subir un sort fixé, de toute éternité, par Dieu.

   Nous voyons, d’après cet exemple de reflet des conditions économiques, de quelle façon la superstructure est le reflet de l’infrastructure.

   Voici encore un autre exemple : prenons la mentalité de deux ouvriers non syndiqués, c’est-à-dire non développés politiquement; l’un travaille dans une très grande usine, où le travail est rationalisé, l’autre travaille chez un petit artisan. Il est certain qu’ils auront tous les deux une conception différente du patron. Pour l’un, le patron sera l’exploiteur féroce, caractéristique du capitalisme ; l’autre verra le patron comme un travailleur, aisé certes, mais travailleur et non tyran.

   C’est bien le reflet de leur condition de travail qui déterminera leur façon de comprendre le patronat.

   Cet exemple, qui est important, nous amène, pour être précis, à faire certaines remarques.

IV. Conscience vraie et conscience fausse.

   Nous venons de dire que les idéologies sont le reflet des conditions matérielles de la société, que c’est l’être social qui détermine la conscience sociale. On pourrait en déduire qu’un prolétariat doit avoir automatiquement une idéologie prolétarienne.

   Mais une telle supposition ne correspond pas à la réalité, car il y a des ouvriers qui n’ont pas une conscience d’ouvrier.

   Il y a donc une distinction à établir : les gens peuvent vivre dans des conditions déterminées, mais la conscience qu’ils en ont peut ne pas correspondre à la réalité. C’est ce qu’Engels appelle : « avoir une conscience fausse ».

   Exemple : certains ouvriers sont influencés par la doctrine du corporatisme qui est un retour vers le moyen âge, vers l’artisanat. Dans ce cas, il y a conscience de la misère des ouvriers, mais ce n’est pas une conscience juste et vraie. L’idéologie est bien là un reflet des conditions de vie sociale, mais ce n’est pas un reflet fidèle, un reflet exact.

   Dans la conscience des gens, le reflet est très souvent un reflet « à l’envers ». Constater le fait de la misère, c’est là un reflet de conditions sociales, mais ce reflet devient faux lorsque l’on pense qu’un retour vers l’artisanat sera la solution du problème. Nous voyons donc ici une conscience en partie vraie et en partie fausse.

   L’ouvrier qui est royaliste a aussi une conscience à la fois vraie et fausse. Vraie parce qu’il veut supprimer la misère qu’il constate ; fausse parce qu’il pense qu’un roi peut faire cela. Et, simplement parce qu’il a mal raisonné, parce qu’il a mal choisi son idéologie, cet ouvrier peut devenir pour nous un ennemi de classe, alors que, pourtant, il est de notre classe. Ainsi, avons une conscience fausse, c’est se tromper ou être trompé sur sa véritable condition.

   Nous dirons donc que l’idéologie est le reflet des conditions d’existence, mais que ce n’est pas un reflet FATAL.

   Il nous faut d’ailleurs constater que tout est mis en œuvre pour nous donner une conscience fausse et développer l’influence de l’idéologie des classes dirigeantes sur les classes exploitées. Les premiers éléments d’une conception de la vie que nous recevons, notre éducation, notre instruction, nous donnent une conscience fausse. Nos attaches dans la vie, un fond de paysannerie chez certains, la propagande, la presse, la radio faussent aussi parfois notre conscience.

   Par conséquent, le travail idéologique a donc pour nous, marxistes, une extrême importance. Il faut détruire la conscience fausse pour acquérir une conscience vraie et, sans le travail idéologique, cette transformation ne peut se réaliser.

   Ceux qui considèrent et disent que le marxisme est une doctrine fataliste ont donc tort, puisque nous pensons, en vérité, que les idéologies jouent un grand rôle dans la société et qu’il faut enseigner et apprendre cette philosophie qu’est le marxisme pour lui faire jouer le rôle d’un outil et d’une arme efficaces.

V. Action et réaction des facteurs idéologiques.

   Nous avons vu par les exemples de conscience vraie et de conscience fausse qu’il ne faut pas toujours vouloir expliquer les idées seulement par l’économie et nier que les idées aient une action. Procéder ainsi serait interpréter le marxisme d’une mauvaise façon.

   Les idées s’expliquent, certes, en dernière analyse, par l’économie, mais elles ont aussi une action qui leur est propre.

   « … D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cela jusqu’à dire que le facteur économique est le seul déterminant, il transforme cette proposition en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les diverses parties de la superstructure… exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et en déterminent, de façon prépondérante, la forme dans beaucoup de cas. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme quelque chose de forcé à travers la foule infinie de hasards. » (Voir dans Marx-Engels : Etudes philosophiques, la lettre d’Engels à Joseph Bloch.)

   Nous voyons donc qu’il nous faut tout examiner avant de chercher l’économie, et que, si celle-ci est la cause en dernière analyse, il faut toujours penser qu’elle n’est pas la seule cause.

   Les idéologies sont les reflets et les effets des conditions économiques, mais la relation entre elles n’est pas simple, car nous constatons aussi une action réciproque des idéologies sur l’infrastructure.

   Si nous voulons étudier le mouvement de masse qui s’est développé en France après le 6 février 1934, nous le ferons au moins sous deux aspects, pour démontrer ce que nous venons d’écrire.

  1. Certains expliquent ce courant en disant que la cause en était la crise économique. C’est là une explication matérialiste, mais unilatérale. Cette explication ne tient compte que d’un seul facteur : l’économique, ici : la crise.
  2. Ce raisonnement est donc en partie juste, mais à condition qu’on y ajoute comme facteur d’explication ce que pensent les gens : l’idéologie. Or, dans ce courant de masse, les gens sont « antifascistes », voilà le facteur idéologique. Et, si les gens sont antifascistes, c’est grâce à la propagande qui a donné naissance au Front populaire. Mais, pour que cette propagande fût efficace, il fallait un terrain favorable, et ce que l’on a pu faire en 1936 n’était pas possible en 1932. Enfin, nous savons comment, par la suite, ce mouvement de masse et son idéologie ont influencé à son tour l’économie par la lutte sociale qu’ils ont déclenchée.

   Nous voyons donc, dans cet exemple, que l’idéologie, qui est le reflet des conditions sociales, devient à son tour une cause des événements.

   « Le développement politique, juridique, philosophique, religieux, littéraire, artistique, etc., repose sur le développement économique. Mais ils réagissent tous également les uns sur les autres, ainsi que sur la base économique. Il n’en est pas ainsi, parce que la situation économique est la cause, qu’elle est seule active et que tout le reste n’est qu’action passive. Il y a, au contraire, action et réaction sur la base de la nécessité économique, qui l’emporte toujours en dernière instance. » (Marx-Engels : Etudes philosophiques. Lettre d’Engels à Heinz Starkenburg.)

   C’est ainsi, par exemple, que

   « la base du droit successoral, en supposant l’égalité du stade de développement de la famille, est une base économique. Néanmoins, il sera difficile de démontrer qu’en Angleterre, par exemple, la liberté absolue de tester et, en France, sa grande limitation n’ont, dans toutes leurs particularités, que des causes économiques. Mais, pour une part très importante, toutes deux réagissent sur l’économie par le fait qu’elles influencent la répartition de la fortune. » (Idem. Lettre d’Engels à Conrad Schmidt.)

   Pour prendre un exemple plus actuel, nous reprendrons celui des impôts. Nous avons tous une idée sur les impôts. Les riches veulent être dégrevés et sont partisans des impôts indirects ; les travailleurs et les classes moyennes veulent, au contraire, une fiscalité basée sur l’impôt direct et progressif. Ainsi donc l’idée que nous avons des impôts, et qui est un facteur idéologique, a son origine dans la situation économique qui est la nôtre et qui est créée, imposée, par le capitalisme. Les riches veulent conserver leurs privilèges et luttent pour conserver le mode actuel d’imposition et pour renforcer les lois dans ce sens. Or, ces lois, qui viennent des idées, réagissent sur l’économie, car elles tuent le petit commerce et les artisans et précipitent la concentration capitaliste.

   Nous voyons, par conséquent, que les conditions économiques engendrent les idées, mais que les idées engendrent aussi des modifications dans les conditions économiques, et c’est en tenant compte de cette réciprocité des rapports que nous devons examiner les idéologies, toutes les idéologies ; et ce n’est qu’en dernière analyse, à la racine, que nous voyons les nécessités économiques toujours l’emporter.

   Nous savons que ce sont les écrivains et les penseurs qui ont pour mission de propager, sinon de défendre les idéologies. Leurs pensées et leurs écrits ne sont pas toujours très caractérisés, mais, en fait, même dans des écrits qui ont l’air d’être de simples contes ou nouvelles, nous retrouvons toujours à l’analyse une idéologie. Faire cette analyse est une opération très délicate, et nous devons la faire avec beaucoup de prudence. Nous allons indiquer une méthode d’analyse dialectique, qui sera d’une grande aide, mais il faut faire bien attention à ne pas être mécaniste et à ne pas vouloir expliquer ce qui n’est pas explicable.

VI. Méthode d’analyse dialectique.

   Pour bien appliquer la méthode dialectique, il faut connaître beaucoup de choses, et, si l’on ignore son sujet, il faut l’étudier minutieusement, sans quoi l’on arrive simplement à faire des caricatures de jugement.

   Pour procéder à l’analyse dialectique d’un livre ou d’un conte littéraire, nous allons indiquer une méthode que l’on pourra appliquer à d’autres sujets.

  • Il faut d’abord faire attention au contenu du livre ou du conte à analyser. L’examiner indépendamment de toute question sociale, car tout ne vient pas de la lutte de classes et des conditions économiques.

   Il y a des influences littéraires, et nous devons en tenir compte. Essayer de voir à quelle « école littéraire » appartient l’œuvre. Tenir compte du développement interne des idéologies. Pratiquement, il serait bon de faire un résumé du sujet à analyser et noter ce qui a frappé.

  1. Observer ensuite les types sociaux qui sont les héros de l’intrigue. Chercher la classe à laquelle ils appartiennent, examiner l’action des personnages et voir si l’on peut rattacher d’une façon quelconque ce qui se passe dans le roman à un point de vue social.
    Si cela n’est pas possible, si l’on ne peut pas raisonnablement faire cela, il vaut mieux abandonner l’analyse plutôt que d’inventer. Il ne faut jamais inventer une explication.
  2. Lorsque l’on a trouvé quelle est ou quelles sont les classes en jeu, il faut rechercher la base économique, c’est-à-dire quels sont les moyens de production et là façon de produire au moment où se passe l’action du roman.
    Si, par exemple, l’action se passe de nos jours l’économie, c’est le capitalisme. On voit actuellement de nombreux contes et romans qui critiquent, combattent le capitalisme. Mais il y a deux façons de combattre le capitalisme :

    1. En révolutionnaire qui va de l’avant.
    2. En réactionnaire, qui veut revenir au passé, et c’est souvent cette forme que l’on rencontre dans les romans modernes : on y regrette le temps d’autrefois.
  3. Une fois que nous avons obtenu tout cela, nous pouvons alors rechercher l’idéologie, c’est-à-dire voir quelles sont les idées, les sentiments, quelle est la façon de penser de l’auteur.
    En recherchant l’idéologie, nous penserons au rôle qu’elle joue, à son influence sur l’esprit des gens qui lisent le livre.
  4. Nous pourrons alors donner la conclusion de notre analyse, dire pourquoi un tel conte ou roman a été écrit à tel moment et dénoncer ou louer, selon le cas, ses intentions (souvent inconscientes chez l’auteur).

   Cette méthode d’analyse ne peut être bonne que si on se souvient, en l’appliquant, de tout ce qui a été dit précédemment. Il faut bien penser que la dialectique, si elle nous apporte une nouvelle façon de concevoir les choses, demande aussi de bien les connaître pour en parler et pour les analyser.

   Il nous faut, par conséquent, maintenant que nous avons vu en quoi consiste notre méthode, essayer dans nos études, dans notre vie militante et personnelle, de voir les choses dans leur mouvement, dans leur changement, dans leurs contradictions et dans leur signification historique, et non à l’état statique, immobile, de les voir et de les étudier aussi sous tous leurs aspects et non d’une façon unilatérale. En un mot, d’appliquer partout et toujours l’esprit dialectique.

VII. Nécessité de la lutte idéologique.

   Nous savons mieux maintenant ce qu’est le matérialisme dialectique, forme moderne du matérialisme, fondé par Marx et Engels et développé par Lénine. Nous nous sommes surtout servis dans cet ouvrage de textes de Marx et Engels, mais nous ne pouvons terminer ces cours sans signaler particulièrement que l’œuvre philosophique de Lénine est considérable. (Voir « Lénine » à l’Index alphabétique des noms cités. L’apport philosophique de Lénine au marxisme — qu’il serait trop long et complexe d’examiner ici — apparaît nettement dans Matérialisme et empiriocriticisme et les Cahiers philosophiques.) C’est pourquoi l’on parle aujourd’hui de marxisme-léninisme.

   Marxisme-léninisme et matérialisme dialectique sont indissolublement unis, et ce n’est que la connaissance du matérialisme dialectique qui permet de mesurer toute l’étendue, toute la portée, toute la richesse du marxisme-léninisme. Cela nous conduit à dire que le militant n’est vraiment armé idéologiquement que s’il connaît l’ensemble de cette doctrine.

   La bourgeoisie, qui a bien compris cela, s’efforce d’introduire, en usant de tous les moyens, sa propre idéologie dans la conscience des travailleurs. Sachant parfaitement que, de tous les aspects du marxisme-léninisme, c’est le matérialisme dialectique qui est actuellement le plus mal connu, la bourgeoisie a organisé contre lui la conspiration du silence. Il est pénible de constater que l’enseignement officiel ignore une telle méthode et que l’on continue à enseigner dans les écoles et universités de la même manière qu’il y a cent ans.

   Si, autrefois, la méthode métaphysique a dominé la méthode dialectique, c’était, nous l’avons vu, à cause de l’ignorance des hommes. Aujourd’hui, la science nous a donné les moyens de démontrer que la méthode dialectique est celle qu’il convient d’appliquer aux recherches scientifiques, et il est scandaleux que l’on continue à apprendre à nos enfants, à penser, à étudier avec la méthode issue de l’ignorance.

   Si les savants, dans leurs recherches scientifiques, ne peuvent plus étudier, dans leur spécialité, sans tenir compte de l’interpénétration des sciences, appliquant par là et inconsciemment une partie de la dialectique, ils y apportent trop souvent la formation d’esprit qui leur a été donnée et qui est celle d’un esprit métaphysique. Que de progrès les grands savants qui ont déjà donné de grandes choses à l’humanité — pensons à Pasteur (Voir l’introduction d’Ernest Kahane à Pasteur : Pages choisies, « Les Classiques du peuple ».), Branly, qui étaient des idéalistes, des croyants — n’auraient-ils pas réalisés, ou permis de réaliser, s’ils avaient eu une formation d’esprit dialectique !

   Mais il est une forme de lutte contre le marxisme-léninisme encore plus dangereuse que cette campagne de silence : ce sont les falsifications que la bourgeoisie essaie d’organiser à l’intérieur même du mouvement ouvrier. Nous voyons en ce moment fleurir de nombreux « théoriciens », qui se présentent comme « marxistes » et qui prétendent « renouveler », « rajeunir » le marxisme. Les campagnes de ce genre choisissent très souvent comme point d’appui les aspects du marxisme qui sont les moins connus, et, très particulièrement, la philosophie matérialiste.

   Ainsi, par exemple, il y a des gens qui déclarent accepter le marxisme en tant que conception de l’action révolutionnaire, mais non pas en tant que conception générale du monde. Ils déclarent qu’on peut être parfaitement marxiste sans accepter la philosophie matérialiste. Conformément à cette attitude générale se développent diverses tentatives de contrebande. Des gens qui se disent toujours marxistes veulent introduire dans le marxisme des conceptions qui sont incompatibles avec la base même du marxisme, c’est-à-dire avec la philosophie matérialiste. On a connu des tentatives de ce genre dans le passé. C’est contre elles que Lénine a écrit son livre Matérialisme et empiriocriticisme. On assiste, à l’heure actuelle, dans la période de large diffusion du marxisme, à la renaissance et à la multiplication de ces tentatives. Comment reconnaître, comment démasquer celles qui, précisément, s’attaquent au marxisme dans son aspect philosophique, si on ignore la philosophie véritable du marxisme ?

VIII. Conclusion.

   Heureusement, on observe depuis quelques années, dans la classe ouvrière en particulier, une formidable poussée vers l’étude de l’ensemble du marxisme et un intérêt croissant précisément pour l’étude de la philosophie matérialiste. C’est là un signe qui indique, dans la situation actuelle, que la classe ouvrière a parfaitement senti la justesse des raisons que nous avons données au début en faveur de l’étude de la philosophie matérialiste. Les travailleurs ont appris, par leur propre expérience, la nécessité de lier à la pratique la théorie et, en même temps, la nécessité de pousser l’étude théorique aussi loin que possible. Le rôle de chaque militant doit consister à renforcer ce courant et à lui donner une direction et un contenu justes. Nous sommes heureux de voir que, grâce à l’Université Ouvrière de Paris (Aujourd’hui « Université nouvelle », 8, avenue Mathurin-Moreau, Paris.), plusieurs milliers d’hommes ont appris ce qu’est le matérialisme dialectique, et, si cela illustre d’une façon saisissante notre lutte contre la bourgeoisie en montrant de quel côté est la science, cela nous indique aussi notre devoir. Il faut étudier. Il faut connaître et faire connaître le marxisme dans tous les milieux. Parallèlement à la lutte dans la rue et sur le lieu du travail, les militants doivent mener la lutte idéologique. Leur devoir est de défendre notre idéologie contre toutes les formes d’attaque, et, en même temps, de mener la contre-offensive pour la destruction de l’idéologie bourgeoise dans la conscience des travailleurs. Mais, pour dominer tous les aspects de cette lutte, il faut être armé. Le militant ne le sera vraiment que par la connaissance du matérialisme dialectique.

   En attendant que nous ayons édifié la société sans classes ou rien n’entravera le développement des sciences, telle est une partie essentielle de notre devoir.

Questions de contrôle
  1. Est-il vrai que le marxisme nie le rôle des idées ?
  2. Quels sont les différents facteurs qui conditionnent et constituent la structure de la société ?
  3. Analyser avec la méthode du matérialisme dialectique un conte publié dans un journal.
Devoir de récapitulation générale

Quel profit avez-vous tiré pour la pensée et pour l’action du matérialisme dialectique ?

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