Faut-il participer aux parlements bourgeois ?

La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)

Lénine

7. Faut-il participer aux parlements bourgeois ?

   Les communistes « de gauche » allemands répondent à cette question avec le plus grand dédain – et la plus grande légèreté – par la négative. Leurs arguments ? Dans la citation reproduite plus haut nous avons vu:

    » … . repousser de la façon la plus décidée tout retour aux formes parlementaires de lutte qui, historiquement et politiquement, ont fait leur temps. . « 

   Cela est dit en termes prétentieux jusqu’au ridicule, et cela est manifestement faux. « Retour » aux formes parlementaires ! Peut-être qu’en Allemagne la république soviétique existe déjà ? Non, ce me semble. Mais alors comment peut-on parler de « retour » ? N’est-ce pas là une phrase en l’air ?

   Les formes parlementaires « historiquement ont fait leur temps ». C’est vrai au sens de la propagande. Mais chacun sait que de là à leur disparition dans la pratique, il y a encore très loin. Depuis des dizaines d’années on pouvait dire à bon droit que le capitalisme « historiquement avait fait son temps »; mais’ cela ne nous dispense nullement de la nécessité de soutenir une lutte très longue et très opiniâtre sur le terrain du capitalisme. Le parlementarisme a « historiquement fait son temps » au point de vue de l’histoire universelle, autrement dit l’époque du parlementarisme bourgeois est terminée, l’époque de la dictature du prolétariat a commencé. C’est indéniable. Mais à l’échelle de l’histoire universelle, c’est par dizaines d’années que l’on compte. Dix ou vingt ans plus tôt ou plus tard ne comptent pas du point de vue de l’histoire universelle; c’est au point de vue de l’histoire universelle une quantité négligeable qu’il est impossible de mettre en ligne de compte, même par approximation. Mais c’est justement pourquoi, en invoquant, dans une question de politique pratique, l’échelle de l’histoire mondiale, on commet la plus flagrante erreur théorique.

   Le parlementarisme a-t-il « politiquement fait son temps » ? Là, c’est une autre affaire. Si c’était vrai, les communistes « de gauche » seraient en bonne position. Mais il faudrait le prouver par une analyse très sérieuse; or, les communistes « de gauche » ne savent même pas aborder cette tâche. L’analyse contenue dans les Thèses sur le parlementarisme, publiées dans le n°1 du Bulletin du Bureau provisoire d’Amsterdam de l’internationale Communiste (Bulletin of the Provisional Bureau in Amsterdam of the Communist international, February 1920), et qui traduisent manifestement la tendance de gauche des hollandais ou la tendance hollandaise de gauche, – cette analyse, comme nous le verrons, ne tient pas debout.

   Premièrement. Les « gauches » d’Allemagne, on le sait, estimaient dès le mois de janvier 1919 que le parlementarisme avait « politiquement fait son temps« , contrairement à l’opinion de ces chefs politiques éminents qu’étaient Luxemburg et Liebknecht. On sait que les « gauches » se sont trompés. Ce fait seul détruit d’emblée et radicalement la thèse selon laquelle le parlementarisme aurait « politiquement fait son temps ». Les « gauches » ont le devoir de démontrer que leur erreur indiscutable autrefois a cessé d’en être une aujourd’hui. Mais ils n’apportent pas l’ombre d’une preuve et ne peuvent l’apporter. L’attitude d’un parti politique en face de ses erreurs est un des critériums les plus importants et les plus sûrs pour juger si ce parti est sérieux et s’il remplit réellement ses obligations envers sa classe et envers les masses laborieuses. Reconnaître ouvertement son erreur, en découvrir les causes, analyser la situation qui l’a fait naître, examiner attentivement les moyens de corriger cette erreur, voilà la marque d’un parti sérieux, voilà ce qui s’appelle, pour lui, remplir ses obligations, éduquer et instruire la classe, et puis les masses. En ne remplissant pas ce devoir, en n’apportant pas dans l’étude de leur erreur manifeste une extrême attention, le soin et la prudence nécessaires, les « gauches » d’Allemagne (et de Hollande) prouvent par là qu’ils ne sont pas le parti d’une classe, mais un petit cercle; qu’ils ne sont pas le parti des masses, mais un groupe formé d’intellectuels et d’un petit nombre d’ouvriers rééditant les pires déformations de la gent intellectuelle.

   Deuxièmement. Dans la même brochure du groupe des « gauches » de Francfort, dont nous avons donné plus haut des citations détaillées, nous lisons:

    » …. des millions d’ouvriers qui suivent encore la politique du Centre (du parti catholique du « Centre ») sont contre-révolutionnaires. Les prolétaires des campagnes forment les légions des troupes contre-révolutionnaires » (p. 3 de la brochure en question). « 

   On voit tout de suite le ton: à la fois désinvolte et prétentieux. Mais le fait essentiel est indiscutable, et l’aveu qu’en font les « gauches » atteste leur erreur avec une évidence particulière. En effet, comment peut-on dire que « le parlementarisme a fait son temps politiquement », si des « millions » et des « légions » de prolétaires non seulement s’affirment encore pour le parlementarisme en général, mais sont franchement « contre-révolutionnaires »!? Il est évident qu’en Allemagne le parlementarisme n’a pas encore fait son temps politiquement. Il est évident que les « gauches » d’Allemagne ont pris leur désir, leur façon de voir en idéologie et en politique, pour une réalité objective. C’est là pour des révolutionnaires la plus dangereuse erreur. En Russie, où le joug exceptionnellement sauvage et féroce du tsarisme engendra, pendant une période particulièrement longue et sous des formes particulièrement variées, des révolutionnaires de toute nuance, des révolutionnaires admirables d’enthousiasme, de dévouement, d’héroïsme, de force de volonté, – en Russie nous avons pu observer de très près, étudier avec une attention toute spéciale, cette erreur dans laquelle tombent les révolutionnaires. Nous la connaissons fort bien, et c’est pourquoi nous la voyons si bien chez les autres. Il est évident que pour les communistes d’Allemagne le parlementarisme « a fait son temps politiquement »; mais le tout est justement de ne pas croire que ce qui a fait son temps pour nous, a fait son temps pour la classe, a fait son temps pour les masses. Nous voyons ici une fois de plus que les « gauches » ne savent pas raisonner, ne savent pas se conduire en parti de la classe, en parti des masses. Vous êtes tenus de ne pas vous abaisser au niveau des masses, au niveau des couches retardataires d’une classe. C’est indiscutable. Vous êtes tenus de leur dire l’amère vérité. Vous êtes tenus d’appeler préjugés leurs préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires. Mais en même temps vous êtes tenus de surveiller d’un œil lucide l’état réel de conscience et de préparation de la classe tout entière (et pas seulement de son avant-garde communiste), de la masse travailleuse tout entière (et pas seulement de ses éléments avancés).

   Si même ce n’était pas des « millions » et des « légions », mais simplement une minorité assez importante d’ouvriers industriels qui suivait les prêtres catholiques, et d’ouvriers agricoles qui suivait les grands propriétaires fonciers et les koulaks (Grossbauern), il en résulterait déjà sans le moindre doute que le parlementarisme en Allemagne n’a pas encore fait son temps politiquement, que la participation aux élections parlementaires et aux luttes parlementaires est obligatoire pour le parti du prolétariat révolutionnaire précisément afin d’éduquer les couches retardataires de sa classe, précisément afin d’éveiller et d’éclairer la masse villageoise inculte, opprimée et ignorante. Tant que vous n’avez pas la force de dissoudre le parlement bourgeois et toutes les autres institutions réactionnaires, vous êtes tenus de travailler dans ces institutions précisément parce qu’il s’y trouve encore des ouvriers abrutis par la prêtraille et par l’atmosphère étouffante des trous de province. Autrement vous risquez de n’être plus que des bavards.

   Troisièmement. Les communistes « de gauche » disent beaucoup de bien de nous, bolcheviks. Parfois on a envie de leur répondre: Louez-nous donc un peu moins, étudiez davantage la tactique des bolcheviks, familiarisez-vous davantage avec elle! Nous avons participé aux élections pour le parlement bourgeois de Russie, pour l’Assemblée constituante, en septembre-novembre 1917. Notre tactique était-elle juste ou non? Si c’est non, il faut le dire clairement et le prouver: cela est nécessaire pour que le communisme international puisse élaborer une tactique juste. Si c’est oui, certaines conclusions s’imposent. Bien entendu, il ne saurait être question d’assimiler les conditions de la Russie à celles de l’Europe occidentale. Mais sur la question spéciale de savoir ce que signifie la notion: « le parlementarisme a fait son temps politiquement », il faut de toute nécessité tenir exactement compte de notre expérience, car ces notions se changent trop aisément en phrases creuses, quand on néglige de tenir compte de l’expérience concrète. Nous, les bolcheviks russes, n’avions-nous pas, en septembre-novembre 1917, plus que tous les communistes d’Occident, le droit d’estimer que le parlementarisme avait politiquement fait son temps en Russie? Nous l’avions, évidemment, car la question n’est pas de savoir si les parlements bourgeois existent depuis longtemps ou depuis peu, mais si les grandes masses laborieuses sont prêtes (idéologiquement, politiquement, pratiquement) à adopter le régime soviétique et à dissoudre le parlement démocratique bourgeois – ou à en permettre la dissolution. Que la classe ouvrière des villes, les soldats et les paysans de Russie aient été, en septembre-novembre 1917, par suite de conditions particulières, admirablement préparés à l’adoption du régime soviétique et à la dissolution du plus démocratique des parlements bourgeois, c’est là un fait historique tout à fait indéniable et parfaitement établi. Et cependant les bolcheviks n’avaient pas boycotté l’Assemblée constituante; ils avaient, au contraire, participé aux élections avant et après la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Que ces élections aient donné des résultats politiques infiniment précieux (et utiles au plus haut point pour le prolétariat), c’est ce que j’ai démontré – j’ose l’espérer – dans l’article mentionné plus haut, où j’analyse en détail les résultats des élections à l’Assemblée constituante de Russie.

   De là une conclusion absolument indiscutable: la preuve est faite que même quelques semaines avant la victoire de la République soviétique, même après cette victoire, la participation à un parlement démocratique bourgeois, loin de nuire au prolétariat révolutionnaire, lui permet de démontrer plus facilement aux masses retardataires pourquoi ces parlements méritent d’être dissous, facilite le succès de leur dissolution, facilite l' »élimination politique » du parlementarisme bourgeois. Dédaigner cette expérience et prétendre cependant appartenir à l’Internationale Communiste, qui doit élaborer internationalement sa tactique (une tactique non pas étroitement ou exclusivement nationale, mais réellement internationale), c’est commettre une grosse erreur, et c’est précisément renier en fait l’internationalisme, tout en le reconnaissant en paroles.

   Considérons maintenant les arguments des « hollandais de gauche » en faveur de la non-participation aux parlements. Voici, traduite de l’anglais, la plus importante des thèses « hollandaises » ci-dessus mentionnées, la thèse :

   « Lorsque le système de production capitaliste est brisé et que la société se trouve en état de révolution, l’action parlementaire perd peu à peu de sa valeur, si on la compare à l’action des masses elles-mêmes. Lorsque, dans ces conditions, le parlement devient le centre et L’organe de la contre-révolution, et que, d’autre part, la classe ouvrière construit les instruments de son pouvoir sous forme des Soviets, il peut s’avérer même indispensable de répudier toute participation, quelle qu’elle soit, à l’action parlementaire. »

   La première phrase est manifestement fausse, car l’action des masses – une grande grève, par exemple – est plus importante que l’action parlementaire toujours et non pas seulement pendant la révolution ou dans une situation révolutionnaire. Cet argument, qui est d’une inconsistance manifeste, qui est historiquement et politiquement faux, révèle simplement avec une clarté particulière que les auteurs de cette thèse ne tiennent aucun compte ni de l’expérience de l’Europe en général (de La France avant les révolutions de 1848 et de 1870, de l’Allemagne entre 1878 et 1890, etc.), ni de l’expérience russe (voir plus haut), sur l’importance qu’il y a à combiner la lutte légale et illégale. Cette question a une importance considérable, générale et spéciale, parce que dans tous les pays civilisés et avancés, l’heure approche rapidement où cette combinaison deviendra de plus en plus obligatoire – partiellement elle l’est déjà devenue – pour le parti du prolétariat révolutionnaire, étant donné la maturation, l’approche de la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie, étant donné les persécutions féroces auxquelles sont en butte les communistes de la part des gouvernements républicains et, en général, des gouvernements bourgeois, qui violent constamment la légalité (l’exemple de l’Amérique est assez édifiant), etc. Cette question essentielle reste absolument incomprise des Hollandais et, en général, des gauches.

   La seconde phrase est, d’abord, historiquement fausse. Nous, bolcheviks, avons participé aux parlements les plus contre-révolutionnaires, et l’expérience a montré que cette participation avait été non seulement utile, mais même indispensable au parti du prolétariat révolutionnaire, précisément après la première révolution bourgeoise en Russie (1905), pour préparer la seconde révolution bourgeoise (février 1917) et puis la révolution socialiste (octobre 1917). En second lieu, cette phrase est d’un illogisme surprenant. De ce que le parlement devient l’organe et le « centre » (en fait, il n’a jamais été et ne peut jamais être le « centre », soit dit en passant) de la contre-révolution, tandis que les ouvriers créent les instruments de Leur pouvoir sous la forme des Soviets, il s’ensuit que les ouvriers doivent se préparer – idéologiquement, politiquement, techniquement – à la lutte des Soviets contre le parlement, à la dissolution du parlement par les Soviets. Mais il ne s’ensuit nullement que cette dissolution soit entravée ou ne soit pas facilitée par la présence d’une opposition soviétique au sein du parlement contre-révolutionnaire. Pas une fois nous n’avons remarqué pendant notre lutte victorieuse contre Denikine et Koltchak, que l’existence chez eux d’une opposition prolétarienne, soviétique, ait été sans effet pour nos victoires. Nous savons fort bien que la dissolution par nous de la Constituante, le janvier 1918, ne fut pas entravée, mais facilitée par la présence, au sein de la Constituante contre-révolutionnaire que nous dissolvions, d’une opposition soviétique conséquente, bolchevique, et d’une opposition soviétique inconséquente, socialiste-révolutionnaire de gauche. Les auteurs de la thèse se sont complètement embrouillés et ils oublient l’expérience de plusieurs révolutions, sinon de toutes, expérience qui atteste combien il est utile, surtout en temps de révolution, de combiner l’action des masses en dehors du parlement réactionnaire avec celle d’une opposition sympathique à la révolution (ou mieux encore : soutenant directement la révolution) à l’intérieur de ce parlement. Les Hollandais et les « gauches » en général raisonnent ici en doctrinaires de la révolution, qui n’ont jamais participé à une révolution véritable, ou qui n’ont jamais médité l’histoire des révolutions, ou qui prennent naïvement la « négation » subjective d’une institution réactionnaire pour sa destruction effective par les forces conjuguées de divers facteurs objectifs. Le moyen le plus sûr de discréditer une nouvelle idée politique (et pas seulement politique) et de lui nuire, c’est de la défendre en la poussant ê l’absurde. En effet, toute vérité, si on la rend « exorbitante » (comme disait Dietzgen père), si on l’exagère, Si on l’étend au-delà des limites de son application réelle, peut être poussée à l’absurde, et, dans ces conditions, se change même infailliblement en absurdité. Tel est le pavé de l’ours que les « gauches » de Hollande et d’Allemagne jettent à la vérité nouvelle: la supériorité du pouvoir des Soviets sur les parlements démocratiques bourgeois. Certes, il aurait tort celui qui dirait comme autrefois, et d’une façon générale, que quelles que soient les circonstances, le refus de participer aux parlements bourgeois est inadmissible. Mais essayer de formuler ici les conditions dans lesquelles le boycottage est utile, je ne le puis, l’objet du présent article étant beaucoup plus modeste: tirer des enseignements de l’expérience russe pour éclairer certaines questions brûlantes de tactique communiste internationale. L’expérience russe nous offre une application réussie et juste (en 1905), une autre application erronée (en 1906) du boycottage par les bolcheviks. En analysant le premier cas, nous voyons que les bolcheviks avaient réussi à empêcher la convocation d’un parlement réactionnaire par un pouvoir réactionnaire, dans un moment où l’action révolutionnaire extraparlementaire des masses (notamment le mouvement gréviste) croissait avec une rapidité exceptionnelle; où pas une couche du prolétariat et de la paysannerie ne pouvait soutenir, de quelque façon que ce fût, le pouvoir réactionnaire; où le prolétariat révolutionnaire assurait son influence sur les grandes masses arriérées par la lutte gréviste et le mouvement agraire. Il est parfaitement évident que cette expérience n’est pas applicable aux conditions actuelles de l’Europe. De même, il est parfaitement évident, – pour les raisons exposées plus haut, – que la justification, même conditionnelle, du refus des Hollandais et des « gauches » de prendre part aux parlements, est foncièrement erronée et nuisible à la cause du prolétariat révolutionnaire.

   En Europe occidentale et en Amérique, le parlement s’est rendu particulièrement odieux à l’avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière. C’est indéniable. Et cela se conçoit, car il est difficile de se représenter chose plus infâme, plus lâche, plus perfide, que la conduite de l’immense majorité des députés socialistes et social-démocrates au parlement, pendant et après la guerre.
Mais il ne serait pas simplement déraisonnable, il serait franchement criminel de se laisser aller à ce sentiment au moment de trancher la question de savoir comment il faut combattre un mal universellement reconnu. Dans beaucoup de pays d’Europe occidentale, le sentiment révolutionnaire est aujourd’hui, on peut le dire, une « nouveauté » ou une « rareté » attendue trop longtemps, en vain, avec trop d’impatience. Et peut-être est-ce pour cela que l’on cède avec tant de facilité au sentiment. Certes, en l’absence d’un sentiment révolutionnaire chez les masses, sans des conditions favorisant le progrès de ce sentiment, la tactique révolutionnaire ne se changera pas en acte; mais en Russie, une trop longue, dure et sanglante expérience nous a convaincus de cette vérité qu’on ne saurait fonder une tactique révolutionnaire sur le seul sentiment révolutionnaire. La tactique doit être tracée de sang-froid, avec une objectivité rigoureuse, en tenant compte de toutes les forces de classe dans un Etat donné (de même que dans les Etats qui l’entourent et dans tous les Etats, à l’échelle mondiale), ainsi que de l’expérience des mouvements révolutionnaires. Manifester son « esprit révolutionnaire » en se contentant d’invectiver l’opportunisme parlementaire, de répudier la participation au parlement, est très facile. Mais justement parce qu’elle est trop facile, cette solution ne résout pas un problème ardu et même très ardu.

   Créer dans les parlements d’Europe une fraction parlementaire authentiquement révolutionnaire est infiniment plus malaisé qu’en Russie. Evidemment. Mais ce n’est là qu’un aspect particulier de cette vérité générale, qu’étant donné la situation historique concrète, extrêmement originale, de 1917, il a été facile à la Russie de commencer la révolution socialiste, tandis qu’il lui sera plus difficile qu’aux pays d’Europe de la continuer et de la mener à son terme. J’ai déjà eu l’occasion, au début de 1918, d’indiquer ce fait, et une expérience de deux ans a entièrement confirmé ma façon de voir. Des conditions spécifiques telles que :

  1. la possibilité d’associer la révolution soviétique à la cessation – grâce à cette révolution – de la guerre impérialiste qui infligeait aux ouvriers et aux paysans d’incroyables tortures;
  2. la possibilité de mettre à profit, pendant un certain temps, la lutte à mort des deux groupes de rapaces impérialistes les plus puissants du monde qui n’avaient pu se coaliser contre l’ennemi soviétique;
  3. la possibilité de soutenir une guerre civile relativement longue, en partie grâce aux vastes étendues du pays et à ses mauvais moyens de communications;
  4. l’existence dans la paysannerie d’un mouvement révolutionnaire démocratique bourgeois si profond que le parti du prolétariat a pu prendre les revendications révolutionnaires du parti des paysans (parti socialiste-révolutionnaire, nettement hostile, dans sa majorité, au bolchevisme) et les réaliser aussitôt grâce à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, – pareilles conditions spécifiques n’existent pas actuellement en Europe occidentale, et le renouvellement de conditions identiques ou analogues n’est guère facile.

   Voilà pourquoi, en plus d’une série d’autres raisons, il est notamment plus difficile à l’Europe occidentale qu’à nous de commencer la révolution socialiste. Essayer de « tourner » cette difficulté en « sautant » par-dessus le problème ardu de l’utilisation des parlements réactionnaires à des fins révolutionnaires, est pur enfantillage. Vous voulez créer une société nouvelle et vous reculez devant la difficulté de créer une bonne fraction parlementaire de communistes convaincus, dévoués, héroïques, dans un parlement réactionnaire! N’est-ce pas de l’enfantillage ? Si Karl Liebknecht en Allemagne et Hôglund en Suède ont su, même sans un appui massif d’en bas, donner des modèles d’utilisation véritablement révolutionnaire des parlements réactionnaires, comment un parti révolutionnaire de masse, qui se développe rapidement, dans le cadre de la déception et de la colère des masses au lendemain de la guerre, n’aurait-il pas la force de forger une fraction communiste dans les pires des parlements?! C’est justement parce qu’en Europe occidentale la masse arriérée des ouvriers et, plus encore, des petits paysans est beaucoup plus qu’en Russie pénétrée de préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires, – c’est pour cette raison que les communistes peuvent (et doivent) uniquement du sein d’institutions comme les parlements bourgeois, poursuivre une lutte opiniâtre de longue haleine, et qui ne reculerait devant aucune difficulté, pour dénoncer, dissiper, vaincre ces préjugés.

   Les « gauches » d’Allemagne se plaignent des mauvais « chefs » de leur parti et se laissent aller au désespoir; ils en arrivent à une ridicule « négation » des « chefs ». Mais dans des conditions où l’on est souvent obligé de cacher les « chefs » dans l’illégalité, la formation de bons chefs, sûrs, éprouvés, ayant l’autorité morale nécessaire, est une tâche particulièrement difficile, dont il est impossible de venir à bout sans allier le travail légal au travail illégal et sans faire passer les « chefs », entre autres épreuves, par celle de l’arène parlementaire. La critique la plus violente, la plus implacable, la plus intransigeante, doit être dirigée non point contre le parlementarisme ou l’action parlementaire, mais contre les chefs qui ne savent pas – et, plus encore, contre ceux qui ne veulent pas – tirer parti des élections au parlement et de la tribune parlementaire en révolutionnaires, en communistes. Seule une telle critique jointe, bien entendu, à l’expulsion des chefs incapables et à leur remplacement par d’autres, plus capables, sera un travail révolutionnaire utile et fécond; il éduquera à la fois les « chefs », – afin qu’ils soient dignes de la classe ouvrière et des masses laborieuses, – et les masses, afin qu’elles apprennent à bien s’orienter dans la situation politique et à comprendre les problèmes souvent très complexes et embrouillés qui en découlent1J’ai eu trop peu l’occasion d’apprendre à connaître le communisme « de gauche » d’Italie. Sans doute, Bordiga, de même que sa fraction de « communistes-abstentionnistes » (Comunista astensionista). a-t-il tort de préconiser la non-participation au parlement. Mais il est un point où il me semble avoir raison, autant que l’on puisse juger d’après deux numéros de son journal il Soviet (n° 3 et 4 du 18 janvier et du 1er février 1920), d’après quatre fascicules de l’excellente revue de Serrati, Comunismo (n°s 1-4 de novembre 1919), et d’après quelques numéros épars de journaux bourgeois italiens que j’ai pu voir. Bordiga et sa fraction ont raison quand ils attaquent Turati et ses partisans qui, restés dans un parti qui a reconnu le pouvoir des Soviets et la dictature du prolétariat, restent aussi membres du parlement et continuent leur vieille et si nuisible politique opportuniste. En tolérant cet état de choses, Serrati et tout le parti socialiste italien commettent évidemment une faute qui menace d’être aussi nuisible et dangereuse que celle qui fut commise en Hongrie lorsque les Turati hongrois sabotèrent de l’intérieur et le parti et le pouvoir des Soviets. Cette attitude erronée, cette inconséquence ou ce manque de caractère à l’égard des parlementaires opportunistes d’un côté engendrent le communisme « de gauche » et, de l’autre, justifient. jusqu’à un certain point, son existence. Le camarade Serrati a manifestement tort d’accuser « d’inconséquence » le député Turati (Comunismo n°3), alors qu’il n’y a d’inconséquent que le parti socialiste italien, qui tolère dans ses rangs des parlementaires opportunistes comme Turati et Cie.(Note de Lénine).

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Notes   [ + ]

1. J’ai eu trop peu l’occasion d’apprendre à connaître le communisme « de gauche » d’Italie. Sans doute, Bordiga, de même que sa fraction de « communistes-abstentionnistes » (Comunista astensionista). a-t-il tort de préconiser la non-participation au parlement. Mais il est un point où il me semble avoir raison, autant que l’on puisse juger d’après deux numéros de son journal il Soviet (n° 3 et 4 du 18 janvier et du 1er février 1920), d’après quatre fascicules de l’excellente revue de Serrati, Comunismo (n°s 1-4 de novembre 1919), et d’après quelques numéros épars de journaux bourgeois italiens que j’ai pu voir. Bordiga et sa fraction ont raison quand ils attaquent Turati et ses partisans qui, restés dans un parti qui a reconnu le pouvoir des Soviets et la dictature du prolétariat, restent aussi membres du parlement et continuent leur vieille et si nuisible politique opportuniste. En tolérant cet état de choses, Serrati et tout le parti socialiste italien commettent évidemment une faute qui menace d’être aussi nuisible et dangereuse que celle qui fut commise en Hongrie lorsque les Turati hongrois sabotèrent de l’intérieur et le parti et le pouvoir des Soviets. Cette attitude erronée, cette inconséquence ou ce manque de caractère à l’égard des parlementaires opportunistes d’un côté engendrent le communisme « de gauche » et, de l’autre, justifient. jusqu’à un certain point, son existence. Le camarade Serrati a manifestement tort d’accuser « d’inconséquence » le député Turati (Comunismo n°3), alors qu’il n’y a d’inconséquent que le parti socialiste italien, qui tolère dans ses rangs des parlementaires opportunistes comme Turati et Cie.(Note de Lénine