Le développement du capitalisme en Russie
Lénine
Chapitre II : LA DÉCOMPOSITION DE LA PAYSANNERIE
XIII. CONCLUSIONS DU CHAPITRE II
Résumons les principales thèses qui découlent des données que nous venons d’analyser.
1° Le milieu économique et social dans lequel se trouve placée actuellement la paysannerie russe est l’économie marchande. Même dans la zone agricole centrale (qui, à cet égard, et par rapport aux régions périphériques du Sud-Est ou aux provinces industrielles est la plus retardataire), le paysan est entièrement subordonné au marché : il dépend du marché aussi bien pour sa consommation individuelle que pour son exploitation, sans même parler des impôts.
2° Si on examine les rapports économiques et sociaux existant dans la paysannerie (agricole et communautaire), on retrouve toutes les contradictions propres à toute économie marchande et à tout capitalisme: la concurrence, la lutte pour l’indépendance économique, l’accaparement de la terre (achetée ou affermée), la concentration de la production entre les mains d’une minorité, la prolétarisation de la majorité et son exploitation par la minorité qui dispose du capital commercial et qui emploie des ouvriers agricoles. Les phénomènes économiques existant au sein de la paysannerie présentent tous, sans aucune exception, la forme contradictoire qui est la caractéristique spécifique du régime capitaliste, c’est-à-dire qu’ils traduisent tous une lutte et une opposition d’intérêts, marquent tous un avantage pour les uns et un inconvénient pour les autres. Il en va de même pour l’affermage, les achats de terre et pour les «métiers auxiliaires» dans leurs types diamétralement opposés; il en va de même également pour le progrès technique de l’économie.
Nous attribuons une importance capitale à cette conclusion, non seulement pour le problème du capitalisme en Russie, mais également pour la question de savoir ce que vaut la doctrine populiste en général. Ces contradictions nous prouvent en effet sans aucune équivoque et de façon irréfutable que les rapports économiques existant dans la communauté rurale ne constituent nullement un système particulier («la production populaire», etc.), mais un banal régime petit-bourgeois. En dépit des théories qui ont dominé chez nous au cours de ce dernier demi-siècle, la paysannerie communautaire russe n’est pas l’antagoniste du capitalisme, elle en est, au contraire, la base la plus profonde et la plus solide. La plus profonde parce que c’est précisément à l’intérieur même de la «communauté», loin de toute influence «artificielle» et malgré des institutions qui entravent les progrès du capitalisme que nous assistons à la formation constante d’éléments capitalistes. La plus solide, parce que c’est sur l’agriculture en général et sur la paysannerie en particulier que pèsent le plus les traditions de l’ancien temps, les traditions du régime patriarcal et c’est donc là que l’action transformatrice du capitalisme (développement des forces productives, changement de tous les rapports sociaux, etc.) se manifeste avec le plus de lenteur et de a façon a plus graduelle1.
3° L’ensemble des contradictions économiques existant au sein de la paysannerie constitue ce que nous appelons la décomposition de la paysannerie. En employant le terme de « dépaysannisation »2