La faillite de la conception idéaliste de l’histoire

La faillite de la conception idéaliste de l’histoire

Mao Zedong

16 septembre 1949

   Acheson, le porte­-parole de la bourgeoisie des Etats-­Unis, mérite la reconnaissance des Chinois, et ce n’est pas seulement pour avoir explicitement avoué que les Etats-­Unis donnaient l’argent et les armes et que Tchiang Kaï­chek fournissait les hommes pour se battre au profit des Etats-­Unis et massacrer le peuple chinois, aveu qui permet aux progressistes chinois de convaincre, preuves en main, les éléments retardataires : Vous voyez bien !

   Acheson lui­-même avoue que la grande et sanglante guerre de ces dernières années, qui a coûté la vie à des millions de Chinois, a été systématiquement organisée par l’impérialisme américain.

   Acheson mérite la reconnaissance des Chinois, et ce n’est pas seulement non plus pour avoir annoncé ouvertement l’intention des Etats-­Unis de recruter en Chine des « individualistes démocrates », dans le but d’organiser une cinquième colonne américaine et de renverser le gouvernement populaire dirigé par le Parti communiste chinois, ce qui a si bien alerté les Chinois, en particulier les Chinois teintés de libéralisme, qu’ils s’engagent mutuellement à ne pas se laisser attraper par les

   Américains et sont partout sur leurs gardes contre les menées sournoises de l’impérialisme américain.

   Acheson mérite aussi la reconnaissance des Chinois pour avoir débité des absurdités sur l’histoire moderne de la Chine.

   Car, comme sa conception de l’histoire est précisément celle d’une partie des intellectuels chinois, c’est-­à­-dire la conception idéaliste bourgeoise de l’histoire, réfuter Acheson, c’est donner à de nombreux Chinois l’occasion d’élargir leur horizon, occasion particulièrement profitable à ceux qui ont la même conception qu’Acheson ou la même conception à certains égards.

   Quels sont donc les propos absurdes d’Acheson sur l’histoire moderne de la Chine ? Il essaye d’abord d’expliquer, en fonction des conditions économiques et idéologiques de la Chine, pourquoi la révolution chinoise s’est produite. Sur ce sujet, il a raconté bien des choses qui tiennent du mythe.

   Acheson dit par exemple :

   « La population de la Chine a doublé au cours des XVIIIe et XIXe siècles, exerçant par là sur la terre une pression qu’elle ne peut supporter.

Le premier problème auquel chaque gouvernement de la Chine a dû faire face, c’est comment nourrir cette population. Jusqu’ici aucun gouvernement n’a réussi à le résoudre. Le Kuomintang a tenté de le résoudre en insérant dans ses codes de nombreuses lois sur la réforme agraire. Quelques-­unes de ces lois ont échoué, on a ignoré les autres.

Dans une mesure non négligeable, la situation difficile dans laquelle se trouve aujourd’hui le Gouvernement national est due à son incapacité de fournir à la Chine assez à manger. La propagande des communistes chinois consiste en grande partie dans la promesse de résoudre le problème agraire. »

   A ceux des Chinois qui ne voient pas clair, cela paraît plausible. Trop de bouches, pas assez de nourriture, d’où révolution. Le Kuomintang n’a pas pu résoudre ce problème et il est peu probable que le Parti communiste le puisse davantage. « Jusqu’ici aucun gouvernement n’a réussi à le résoudre. »

   Est-­ce que les révolutions résultent de la surpopulation ? Il y a eu beaucoup de révolutions dans les temps anciens et modernes, en Chine et à l’étranger ; avaient-­elles pour cause la surpopulation ?

   Les nombreuses révolutions de l’histoire plusieurs fois millénaire de la Chine avaient-elles pour cause la surpopulation ? Et la révolution américaine contre la Grande-Bretagne, il y a 174 ans1La révolution bourgeoise de 1775­1783, connue sous le nom de Guerre de l’Indépendance, dans laquelle le peuple de l’Amérique du Nord lutta contre la domination coloniale britannique., aussi ?

   Les connaissances d’Acheson en histoire sont nulles ; il n’a même pas lu la Déclaration d’Indépendance américaine.

   Washington, Jefferson et d’autres ont fait la révolution contre la Grande-­Bretagne parce que les Britanniques opprimaient et exploitaient les Américains, et non à cause d’un surpeuplement de l’Amérique.

   Chaque fois que le peuple chinois renversait une dynastie féodale, c’était parce que cette dynastie opprimait et exploitait le peuple et non parce que le pays était surpeuplé.

   Si les Russes ont fait la Révolution de Février et la Révolution d’Octobre, ce n’est pas que leur pays fût surpeuplé, c’est qu’ils étaient opprimés et exploités par le tsar et la bourgeoisie russe, puisque, aujourd’hui encore, la Russie possède bien plus de terre qu’il n’en faut à sa population. En Mongolie, où la terre est si vaste et la population si clairsemée, une révolution aurait été inconcevable selon le raisonnement d’Acheson, et pourtant il y a bien longtemps qu’elle s’est produite2Dans sa lutte pour la libération, de 1921 à 1924, le peuple mongol, dirigé par le Parti révolutionnaire populaire de Mongolie, chassa du pays les troupes de bandits de la Garde blanche russe et les forces armées des seigneurs de guerre chinois du Peiyang, soutenues les unes comme les autres par l’impérialisme japonais et, renversant la domination féodale, fonda la République populaire de Mongolie..

   A en croire Acheson, il n’y a aucune issue pour la Chine. Une population de 475 millions exerce « sur la terre une pression qu’elle ne peut supporter » et, révolution ou non, le cas est désespéré. Acheson fonde là-­dessus un grand espoir ; cet espoir, qu’il n’a pas exprimé mais que nombre de journalistes américains ont maintes fois révélé, c’est que le Parti communiste chinois ne serait pas capable de résoudre les problèmes économiques, que la Chine resterait dans un chaos perpétuel et que la seule issue pour elle serait de vivre de farine américaine, en d’autres termes, de devenir une colonie des Etats­-Unis.

   Pourquoi la Révolution de 1911 n’a-­t-­elle pas réussi et pourquoi n’a-­t-­elle pas résolu le problème de nourrir la population ? Parce qu’elle n’a renversé que la dynastie des Tsing sans mettre fin à l’oppression et à l’exploitation impérialistes et féodales.

   Pourquoi l’Expédition du Nord n’a­-t-­elle pas réussi et pourquoi n’a­-t­-elle pas résolu le problème de nourrir la population ? Parce que Tchiang Kaï­chek a trahi la révolution, a capitulé devant l’impérialisme, est devenu le chef de la contre­révolution qui opprimait et exploitait les Chinois.

   Ce problème, est-­il vrai que « jusqu’ici aucun gouvernement n’a réussi à le résoudre » ? Dans les régions libérées anciennes de la Chine du Nord­-Ouest, du Nord, du Nord-­Est et de l’Est, où le problème agraire a déjà été résolu, la question formulée par Acheson, « comment nourrir cette population », se pose-­t­-elle encore ? Les espions ou soi­-disant observateurs américains ne sont pas rares en Chine.

   Et ils n’ont même pas découvert ce fait ! Si, dans des villes comme Changhaï, le problème du chômage ou, en d’autres termes, le problème de l’alimentation de la population s’est posé, c’est uniquement à cause de la cruelle, de l’inhumaine oppression et exploitation du peuple par l’impérialisme, le féodalisme, le capitalisme bureaucratique et le gouvernement réactionnaire du Kuomintang.

   Sous le gouvernement populaire, quelques années suffiront pour y résoudre ce problème du chômage ou de l’alimentation de la population aussi complètement que dans le Nord, le Nord-Est et d’autres parties du pays.

   Il est fort heureux que la Chine soit très peuplée. Même avec une population plusieurs fois multipliée, la Chine est tout à fait capable de trouver une solution ; cette solution, c’est la production.

   L’argument absurde d’économistes bourgeois occidentaux tels que Malthus3Thomas Robert Malthus (1766­-1834), pasteur anglican et économiste réactionnaire. Dans son Essai sur le principe de la population (1798), il soutint la thèse suivante : « La population, quand elle ne se heurte pas à des obstacles, croît en proportion géométrique. Les subsistances croissent seulement en proportion arithmétique. » Se fondant sur cette hypothèse arbitraire, il arriva à la conclusion que toutes les misères et tous les crimes de la société humaine sont des phénomènes naturels permanents. Selon lui, le seul moyen de résoudre le problème de la misère des travailleurs est d’abréger la durée de la vie, de réduire la population ou d’arrêter sa croissance. Il considère la famine, la peste et la guerre comme des moyens de diminuer la population., affirmant que la nourriture ne peut s’accroître au même rythme que la population, n’a pas seulement été depuis longtemps totalement réfuté en théorie par les marxistes, il a aussi été complètement démenti par les faits qui ont suivi la révolution, en Union soviétique et dans les régions libérées de la Chine.

   Se fondant sur cette vérité que révolution et production peuvent résoudre le problème de nourrir la population, le Comité central du Parti communiste chinois a donné aux organisations du Parti et aux unités de l’Armée populaire de Libération dans toutes les régions du pays Tordre de ne pas licencier l’ancien personnel du Kuomintang, mais de maintenir en fonction tous ceux qui ont quelque capacité et ne sont pas des réactionnaires avérés ou des malfaiteurs notoires.

   En cas de grosses difficultés, on se partagerait la nourriture et le logement. Ceux qui ont été congédiés et n’ont pas de moyens d’existence seront réintégrés et la nourriture leur sera assurée.

   Selon le même principe, nous nous occuperons de tous les militaires du Kuomintang qui se sont révoltés et ont passé dans nos rangs ou qui ont été faits prisonniers. A tous les réactionnaires, les grands coupables exceptés, nous donnerons la possibilité de gagner leur vie, à condition qu’ils manifestent du repentir.

   De tous les biens du monde, l’homme est le plus précieux. Tant qu’il y aura des hommes, des miracles de toute espèce pourront être accomplis sous la direction du Parti communiste.

   Nous sommes de ceux qui réfutent la théorie contrerévolutionnaire d’Acheson ; nous avons la conviction que la révolution peut tout changer et qu’avant longtemps va naître une Chine nouvelle, très peuplée et très riche en produits, une Chine où l’on vivra dans l’abondance et où fleurira la culture.

   Tous les propos pessimistes sont absolument sans fondement.

   Acheson donne comme seconde cause de la révolution chinoise « l’influence de l’Occident ». Il dit :

    « Durant plus de trois mille ans, les Chinois ont développé, largement à l’abri d’influences extérieures, une haute culture et une grande civilisation originales. Même soumis à la conquête militaire, les Chinois ont toujours réussi, en fin de compte, à subjuguer et à absorber l’envahisseur.

Il était par conséquent naturel qu’ils en soient venus à se prendre pour le centre du monde et l’expression la plus haute de l’humanité civilisée. Puis, au milieu du XIXe siècle, la muraille jusqu’alors infranchissable de l’isolement de la Chine a été rompue par l’Occident.

Ces nouveaux venus apportaient avec eux le dynamisme, le développement incomparable de la technique occidentale ainsi qu’une culture d’un ordre élevé qui n’avait accompagné aucune des précédentes incursions étrangères en Chine.

En partie à cause de ces qualités, en partie à cause de la décadence de l’empire mandchou, les Occidentaux, au lieu d’être absorbés par les Chinois, introduisirent dans le pays des idées nouvelles qui ont joué un rôle important en y provoquant l’effervescence et l’agitation. »

   A ceux des Chinois qui ne voient pas clair, ce que dit Acheson paraît plausible. L’introduction en Chine d’idées nouvelles venues de l’Occident est à l’origine de la révolution.

   Contre qui la révolution était­-elle dirigée ?

   Comme c’était la « décadence de l’empire mandchou » et que l’attaque a porté sur ce point faible, la révolution aurait été dirigée contre la dynastie des Tsing. Ce que dit Acheson à ce propos n’est pas exact. La Révolution de 1911 était dirigée contre l’impérialisme.

   Les Chinois ont dirigé la pointe de leur révolution contre les Tsing parce que ceux­-ci étaient les valets de l’impérialisme. La résistance contre l’agression britannique dans la Guerre de l’Opium, la guerre contre l’agression des forces alliées anglo-françaises, la Guerre des Taiping4La Guerre des Taiping fut une guerre révolutionnaire paysanne dirigée, au milieu du XIXe siècle, contre la domination féodale et l’oppression nationale de la dynastie des Tsing. Hong Sicou­tsiuan, Yang Sicou­tsing et d’autres chefs de cette révolution organisèrent un soulèvement dans le Kouangsi, en janvier 1851, et proclamèrent la fondation du Royaume céleste des Taiping. En 1852, l’armée paysanne se dirigea vers le nord en partant du Kouangsi et traversa le Hounan, le Houpci, le Kiangsi et l’Anhouci. En 1853, elle Prit Nankin, centre urbain de la région du Bas­Yangtsé. Une partie de ses forces continua sa marche vers le nord et poussa jusqu’aux abords de Tientsin, grande ville de la Chine du Nord. Comme l’armée des Taiping omit d’établir de solides bases d’appui dans les territoires qu’elle occupait, et que son groupe dirigeant, après avoir fait de Nankin la capitale, commit de nombreuses fautes politiques et militaires, elle ne put résister aux attaques conjointes des troupes contrerévolutionnaires du gouvernement des Tsing et des pays agresseurs, la Grande­-Bretagne, les Etats-­Unis et la France, et elle fut vaincue en 1864.contre les Tsing, la guerre contre l’agression française, la guerre contre l’agression japonaise et la guerre contre l’agression des forces coalisées des huit puissances se sont toutes terminées par un échec ; alors éclata la Révolution de 1911 contre les Tsing, laquais de l’impérialisme.

   Telle est l’histoire moderne de la Chine jusqu’en 1911. Qu’est-ce que « l’influence de l’Occident », comme Acheson l’appelle ? C’est — Marx et Engels l’ont dit dans le Manifeste du Parti communiste (1848) ­l’effort de la bourgeoisie occidentale pour façonner le monde à son image par des méthodes de terreur5Voir Manifeste du Parti communiste, section I, « Bourgeois et prolétaires » : « Sous peine de mort, clic [la bourgeoisie] force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c’est­-à-­dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. ».

   Pour exercer cette influence ou opérer cette transformation, la bourgeoisie occidentale avait besoin de compradores et de larbins familiarisés avec les coutumes occidentales et devait donc laisser des pays tels que la Chine ouvrir des écoles et envoyer des étudiants à l’étranger ; ainsi « des idées nouvelles furent introduites » en Chine. En même temps, une bourgeoisie nationale et un prolétariat se formèrent dans des pays comme la Chine, tandis que la paysannerie se ruinait, donnant naissance à un semi­-prolétariat nombreux.

   Ainsi, la bourgeoisie occidentale créa deux catégories dans la population des pays d’Orient : une petite minorité de larbins au service de l’impérialisme, et une majorité opposée à l’impérialisme et composée de la classe ouvrière, de la paysannerie, de la petite bourgeoisie urbaine, de la bourgeoisie nationale et des intellectuels issus de ces classes. Les éléments de cette majorité sont autant de fossoyeurs de l’impérialisme, créés par l’impérialisme lui­-même, et la révolution est partie d’eux.

   Ce n’est donc pas l’introduction des idées occidentales qui a suscité « l’effervescence et l’agitation », mais c’est bel et bien l’agression impérialiste qui a provoqué la résistance.

   Longtemps, au cours de ce mouvement de résistance, c’est-­à-dire durant plus de soixante­-dix ans, de la Guerre de l’Opium en 1840 jusqu’à la veille du Mouvement du 4 Mai en 1919, les Chinois n’ont pas eu d’armes idéologiques pour se défendre contre l’impérialisme.

   Les vieilles armes idéologiques immuables du féodalisme étaient vaincues, elles ne tenaient plus le coup et leur faillite était constatée. Faute de mieux, les Chinois furent obligés de s’équiper d’armes idéologiques et de formules politiques telles que la théorie de l’évolution, la théorie des droits naturels et la république bourgeoise, toutes empruntées à l’arsenal de la période révolutionnaire de la bourgeoisie en Occident, arsenal d’où est sorti l’impérialisme lui­-même.

   Ils organisèrent donc des partis politiques et firent des révolutions, croyant qu’ils pourraient ainsi résister aux puissances étrangères et édifier une république. Mais toutes ces armes idéologiques, comme celles du féodalisme, se révélèrent très faibles ; à leur tour, elles ne purent tenir le coup, furent retirées du combat et leur faillite fut constatée.

   La révolution russe de 1917 réveille les Chinois, qui apprennent quelque chose de nouveau : le marxisme-­léninisme. En Chine, le Parti communiste naît, événement qui fait époque. Sun Yat­sen lui­-même défend l’idée de « se mettre à l’école de la Russie » et préconise « l’alliance avec la Russie et le Parti communiste ».

   Bref, dès ce moment, la Chine changea d’orientation.

   Porte-­parole d’un gouvernement impérialiste, Acheson tient naturellement à ne souffler mot de l’impérialisme. Il parle de l’agression impérialiste en ces termes : « Ces nouveaux venus apportaient avec eux le dynamisme ». « Dynamisme », quel beau nom ! Ayant acquis ce « dynamisme », les Chinois ne sont pas allés le porter en Grande-­Bretagne ou aux Etats-Unis, mais se sont contentés de provoquer « l’effervescence et l’agitation » à l’intérieur de la Chine, c’est­-à-­dire qu’ils ont fait des révolutions contre l’impérialisme et ses valets.

   Malheureusement, ils n’obtinrent pas un seul succès ; ils furent toujours battus par les impérialistes, inventeurs de ce « dynamisme ».

   Aussi les Chinois se sont-­ils tournés ailleurs pour apprendre quelque chose d’autre et, chose étrange, ils en ont constaté aussitôt l’efficacité.

   Le Parti communiste chinois « a été organisé au début des années 20 sous l’impulsion idéologique de la révolution russe ». Ici Acheson a raison. Cette idéologie n’était en effet nulle autre que le marxisme-­léninisme.

   Cette idéologie est incomparablement supérieure à celle de la bourgeoisie occidentale, dont Acheson parle comme d’une « culture d’un ordre élevé qui n’avait accompagné aucune des précédentes incursions étrangères en Chine ».

   L’efficacité de cette idéologie est si éclatante que la culture bourgeoise occidentale, considérée avec orgueil par Acheson et ses pareils comme une « culture d’un ordre élevé » par comparaison avec l’ancienne culture féodale de la Chine, fut battue dès qu’elle rencontra la nouvelle culture marxiste-léniniste acquise par le peuple chinois, c’est-­à-­dire la conception scientifique du monde et la théorie de la révolution sociale.

   Dans sa première bataille, cette nouvelle culture scientifique et révolutionnaire acquise par le peuple chinois défit les seigneurs de guerre du Peiyang, valets de l’impérialisme ; dans la seconde, elle fit échouer les tentatives d’un autre valet de l’impérialisme, Tchiang Kaï­chek, pour arrêter l’Armée rouge chinoise dans sa Longue Marche de 25.000 lis6En octobre 1934, les Ier, IIIe et Ve Groupes d’Armées de l’Armée rouge des Ouvriers et des Paysans de Chine (c’est-­à-dire l’Armée rouge du Ier Front, appelée aussi Armée rouge centrale) commencèrent un déplacement stratégique général en partant de Tchangting et de Ninghoua dans l’ouest du Foukien, et de Joueikin, Yutou et autres lieux dans le sud du Kiangsi. L’Armée rouge traversa onze provinces : le Foukien, le Kiangsi, le Kouangtong, le Hounan, le Kouangsi, le Koucitcheou, le Sctchouan, le Yunnan, le Sikang, le Kansou et le Chensi, franchissant des chaînes de montagnes couvertes de neiges éternelles et de vastes plaines marécageuses où l’homme n’avait pour ainsi dire jamais pénétré. Elle passa par des épreuves sans nombre, brisa tous les efforts tentés par l’ennemi pour l’encercler, la poursuivre, s’opposer à son avance ou l’arrêter au passage, et, en octobre 1935, après avoir effectué une marche ininterrompue de 25.000 lis (12.500 kilomètres), elle atteignit victorieusement la base révolutionnaire établie dans le nord du Chensi. ; dans la troisième, elle défit l’impérialisme japonais et son valet Wang Tsing­wei ; et enfin, dans la quatrième, elle mit fin définitivement à la domination en Chine des Etats-Unis et de toutes les autres puissances impérialistes ainsi que de leurs valets, Tchiang Kaï­chek et tous les autres réactionnaires.

   Si le marxisme-­léninisme, une fois introduit en Chine, a pu y jouer un aussi grand rôle, c’est que les conditions sociales de la Chine l’exigeaient, qu’il a été lié à la pratique révolutionnaire du peuple chinois et que le peuple chinois l’a assimilé.

   Une idéologie, fût-­elle la meilleure, fût-­elle le marxisme-léninisme lui­-même, est sans effet si elle n’est pas liée à des réalités objectives, ne répond pas à des besoins existant objectivement et n’a pas été assimilée par les masses populaires. Nous sommes des partisans du matérialisme historique, opposés à l’idéalisme historique.

   Chose étonnante, « la doctrine et la pratique soviétiques ont eu un effet appréciable sur la pensée et les principes du Dr Sun Yat­sen, particulièrement dans le domaine économique et en matière d’organisation du Parti ».

   Et quel fut l’effet produit sur le Dr Sun par la « culture d’un ordre élevé » de l’Occident, dont Acheson et ses pareils sont si fiers ? Acheson ne le dit pas. Est­ce un effet du hasard si le Dr Sun, qui voua la plus grande partie de sa vie à chercher dans la culture bourgeoise de l’Occident la vérité capable de sauver sa patrie, fut finalement déçu et « se mit à l’école de la Russie » ?

   Evidemment non.

   Ce n’est certes pas un hasard que le Dr Sun et le peuple chinois accablé de malheurs qu’il représentait aient été l’un et l’autre enflammés de colère contre « l’influence de l’Occident » et qu’ils se soient décidés à former une « alliance avec la Russie et le Parti communiste », dans le but de combattre l’impérialisme et ses valets et d’engager contre eux une lutte sans merci. Ici Acheson n’ose pas dire que les Soviétiques sont des agresseurs impérialistes et que Sun Yat­sen s’est instruit auprès d’agresseurs.

   Eh bien ! puisque Sun Yat­sen a pu s’instruire auprès des Soviétiques et que ceux­-ci ne sont pas des agresseurs impérialistes, pourquoi ses successeurs, les Chinois qui vivent après lui, ne pourraient-­ils pas s’instruire auprès des Soviétiques ?

   Pourquoi les Chinois, Sun Yat­sen excepté, sont­-ils considérés comme « dominés par l’Union soviétique » et qualifiés de « cinquième colonne du Komintern » ou de « laquais de l’impérialisme rouge », parce qu’ils ont appris dans le marxisme-léninisme la conception scientifique du monde et la théorie de la révolution sociale, qu’ils ont lié celles-­ci avec les particularités caractéristiques de la Chine, qu’ils ont entrepris la Guerre de Libération du Peuple chinois et la grande révolution populaire, et qu’ils vont fonder une république de dictature démocratique populaire ?

   Est-­il au monde une logique plus sublime ?

   Depuis qu’ils ont appris le marxisme-­léninisme, les Chinois, débarrassés de leur passivité intellectuelle, ont pris l’initiative. Dès lors devait se terminer la période de l’histoire mondiale moderne où les Chinois et la culture chinoise ont été tenus dans le mépris.

   La grande et victorieuse Guerre de Libération du Peuple chinois et la grande révolution populaire ont régénéré et continuent à régénérer la grande culture du peuple chinois. Sous son aspect spirituel, cette culture est déjà supérieure à n’importe quelle culture du monde capitaliste.

   Prenons, par exemple, le cas du secrétaire d’Etat américain Acheson et de ses pareils : le niveau de leur connaissance de la Chine moderne et du monde moderne est inférieur à celui d’un simple soldat de l’Armée populaire de Libération de Chine.

   Jusqu’ici, semblable à un professeur d’université bourgeois lisant son cours fastidieux, Acheson a laissé entendre qu’il recherchait les causes et les effets des événements de Chine. Si la révolution s’est produite en Chine, ce serait, premièrement, à cause de la surpopulation, et deuxièmement, sous l’aiguillon des idées occidentales.

   Comme vous voyez, il avait l’air d’un champion de la théorie de la causalité. Mais dans la suite, même cette bribe de théorie de la causalité fastidieuse et falsifiée disparaît, et on ne trouve plus qu’un amas d’événements incompréhensibles. Les Chinois se disputaient le pouvoir et l’argent, se suspectaient et se haïssaient mutuellement, impossible de savoir pourquoi.

   Un changement incompréhensible est intervenu dans le rapport des forces morales des deux partis qui étaient aux prises, le Kuomintang et le Parti communiste ; le moral de l’un est tombé brusquement au­-dessous de zéro, tandis que celui de l’autre a monté brusquement au point d’incandescence. Et la cause ? Personne ne la connaît. Voilà la logique inhérente à la « culture d’un ordre élevé » des Etats-­Unis, telle que Dean Acheson la représente.

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Notes   [ + ]

1. La révolution bourgeoise de 1775­1783, connue sous le nom de Guerre de l’Indépendance, dans laquelle le peuple de l’Amérique du Nord lutta contre la domination coloniale britannique.
2. Dans sa lutte pour la libération, de 1921 à 1924, le peuple mongol, dirigé par le Parti révolutionnaire populaire de Mongolie, chassa du pays les troupes de bandits de la Garde blanche russe et les forces armées des seigneurs de guerre chinois du Peiyang, soutenues les unes comme les autres par l’impérialisme japonais et, renversant la domination féodale, fonda la République populaire de Mongolie.
3. Thomas Robert Malthus (1766­-1834), pasteur anglican et économiste réactionnaire. Dans son Essai sur le principe de la population (1798), il soutint la thèse suivante : « La population, quand elle ne se heurte pas à des obstacles, croît en proportion géométrique. Les subsistances croissent seulement en proportion arithmétique. » Se fondant sur cette hypothèse arbitraire, il arriva à la conclusion que toutes les misères et tous les crimes de la société humaine sont des phénomènes naturels permanents. Selon lui, le seul moyen de résoudre le problème de la misère des travailleurs est d’abréger la durée de la vie, de réduire la population ou d’arrêter sa croissance. Il considère la famine, la peste et la guerre comme des moyens de diminuer la population.
4. La Guerre des Taiping fut une guerre révolutionnaire paysanne dirigée, au milieu du XIXe siècle, contre la domination féodale et l’oppression nationale de la dynastie des Tsing. Hong Sicou­tsiuan, Yang Sicou­tsing et d’autres chefs de cette révolution organisèrent un soulèvement dans le Kouangsi, en janvier 1851, et proclamèrent la fondation du Royaume céleste des Taiping. En 1852, l’armée paysanne se dirigea vers le nord en partant du Kouangsi et traversa le Hounan, le Houpci, le Kiangsi et l’Anhouci. En 1853, elle Prit Nankin, centre urbain de la région du Bas­Yangtsé. Une partie de ses forces continua sa marche vers le nord et poussa jusqu’aux abords de Tientsin, grande ville de la Chine du Nord. Comme l’armée des Taiping omit d’établir de solides bases d’appui dans les territoires qu’elle occupait, et que son groupe dirigeant, après avoir fait de Nankin la capitale, commit de nombreuses fautes politiques et militaires, elle ne put résister aux attaques conjointes des troupes contrerévolutionnaires du gouvernement des Tsing et des pays agresseurs, la Grande­-Bretagne, les Etats-­Unis et la France, et elle fut vaincue en 1864.
5. Voir Manifeste du Parti communiste, section I, « Bourgeois et prolétaires » : « Sous peine de mort, clic [la bourgeoisie] force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c’est­-à-­dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. »
6. En octobre 1934, les Ier, IIIe et Ve Groupes d’Armées de l’Armée rouge des Ouvriers et des Paysans de Chine (c’est-­à-dire l’Armée rouge du Ier Front, appelée aussi Armée rouge centrale) commencèrent un déplacement stratégique général en partant de Tchangting et de Ninghoua dans l’ouest du Foukien, et de Joueikin, Yutou et autres lieux dans le sud du Kiangsi. L’Armée rouge traversa onze provinces : le Foukien, le Kiangsi, le Kouangtong, le Hounan, le Kouangsi, le Koucitcheou, le Sctchouan, le Yunnan, le Sikang, le Kansou et le Chensi, franchissant des chaînes de montagnes couvertes de neiges éternelles et de vastes plaines marécageuses où l’homme n’avait pour ainsi dire jamais pénétré. Elle passa par des épreuves sans nombre, brisa tous les efforts tentés par l’ennemi pour l’encercler, la poursuivre, s’opposer à son avance ou l’arrêter au passage, et, en octobre 1935, après avoir effectué une marche ininterrompue de 25.000 lis (12.500 kilomètres), elle atteignit victorieusement la base révolutionnaire établie dans le nord du Chensi.