Extraits du « Capital », de K. Marx.

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#12 – Marx et l’Éducation

2. Extraits du « Capital », de K. Marx.1Tome III, édition Costes, pages 167-176.

   Malgré leur apparence misérable, les clauses de la loi de fabrique2Il s’agit de la loi de fabrique, votée par le Parlement anglais en 1864 faisaient de l’instruction primaire élémentaire la condition sine qua non du travail des enfants. Leur succès prouva tout d’abord qu’il était possible de concilier l’instruction et la gymnastique avec le travail manuel, et par suite le travail manuel avec l’instruction et la gymnastique. Les inspecteurs découvrirent bien vite, par les dépositions des maîtres d’écoles entendus comme témoins, que les enfants des fabriques, tout en n’ayant qu’une demi-fréquentation scolaire, apprenaient autant et souvent même plus que les élèves réguliers du jour…

   Le discours prononcé par Senior au congrès sociologique d’Édimbourg en 1863 nous fournit d’autres documents. Senior y démontre entre autres choses que la journée monotone, improductive et prolongée, que les enfants des classes supérieures et moyennes passent à l’école, augmente sans bénéfice aucun le travail des professeurs « tout en ruinant, sans profit et de la manière la plus absolue, la santé et l’énergie des enfants, à qui elle vole un temps précieux ». C’est du système de fabrique qu’est sorti le germe de l’éducation de l’avenir, qui unira pour tous les enfants au-dessus d’un certain âge le travail productif à l’instruction et à la gymnastique, ainsi que Robert Owen le démontre en détail ; et ce ne sera pas une simple méthode poursuivant l’accroissement de la production sociale, mais la seule méthode capable de produire des Hommes à développement complet.

   La grande industrie, nous l’avons vu, supprime la division manufacturière du travail au point de vue technique; elle permet également à l’ouvrier de ne plus rester, sa vie durant, confiné dans la même opération de détail; mais, sous la forme capitaliste, elle reproduit cette division du travail, de façon plus monstrueuse encore : dans la fabrique proprement dite, en faisant de l’ouvrier un accessoire conscient d’une machine partielle, et partout ailleurs, soit en introduisant l’emploi sporadique des machines et du travail mécanique, soit en donnant à la division du travail comme base nouvelle le travail des femmes, des enfants, des ouvriers inhabiles…

   La grande industrie déchira le voile qui cachait aux Hommes leur propre mode social de production, et grâce auquel les diverses branches naturelles de la production formaient les unes vis-à-vis des autres, et même de celui qui n’était initié qu’à une seule branche déterminée, de véritable mystères. Son principe, consistant à considérer chaque processus de production en lui-même et à le décomposer, sans aucunement tenir compte de l’intervention de la main humaine, en ses éléments constitutifs, créa la science toute moderne de la technologie. Les formes bigarrées, stéréotypées, sans liaison apparente, du processus social de production, firent place à des utilisations de la science bien logiques, systématiquement groupées d’après le but particulier poursuivi. La technologie découvrit également les quelques grandes formes fondamentales du mouvement suivant lesquelles, malgré la variété des instruments employés, s’exécute nécessairement tout acte productif du corps humain, de même que le machinisme, malgré la plus grande complication des machines, ne nous cache pas qu’il n’y a là qu’une incessante répétition des puissances mécaniques simples. L’industrie moderne ne considère et ne traite jamais comme définitive la forme actuelle d’un processus de production. Sa base est donc révolutionnaire, tandis que celle de tous les modes antérieurs de production était essentiellement conservatrice.

   Par la machinerie, les processus chimiques et autres méthodes, elle ne cesse de bouleverser, en même temps que la base technique de la production, les fonctions des ouvriers et les combinaisons sociales du processus de travail. En même temps, elle révolutionne constamment la division du travail au sein de la société et projette sans cesse des masses de capitaux et d’ouvriers d’une branche de production dans l’autre. La nature de la grande industrie nécessite donc le changement dans le travail, l’instabilité des fonctions, la mobilité en tous sens de l’ouvrier. Mais d’autre part cette industrie, sous la forme capitaliste, reproduit l’ancienne division du travail avec ses particularités pétrifiées…

   Mais, si le changement dans le travail ne s’impose à ce moment que sous I aspect d’une loi physique toute-puissante et avec l’aveugle force destructive d’une loi naturelle qui se heurte partout à des obstacles, la grande industrie, par ses catastrophes mêmes, établit que c’est pour tous une question de vie ou de mort de reconnaître la variété des travaux et, par suite, les aptitudes les plus diversifiées des ouvriers, comme la loi générale et sociale de la production, et d’adapter les circonstances à la réalisation normale de cette loi. C’est une question de vie ou de mort de changer la situation monstrueuse, de remplacer la misérable population ouvrière, toujours disponible et mise en réserve pour les besoins variables de l’exploitation capitaliste, par des Hommes absolument disponibles pour les exigences variables du travail, de substituer à l’individu parcellaire, simple exécutant d’une fonction sociale de détail, l’individu à développement intégral, pour qui les diverses fonctions sociales ne seraient que des façons différentes et successives de son activité. Un élément de ce processus de transformation s’est développé naturellement sur la base de la grande industrie : ce sont les écoles polytechniques et les instituts agronomiques d’une part, et d’autre part les écoles d’enseignement professionnel, où les enfants des ouvriers apprennent les éléments de la technologie et sont initiés au maniement pratique des divers instruments de production. Si la première et insuffisante concession arrachée au capital par la législation sur les fabriques fut la combinaison de l’instruction élémentaire avec le travail fait à la fabrique, il est hors de doute que la conquête inévitable du pouvoir politique par la classe ouvrière amènera l’introduction de l’enseignement technique, théorique et pratique, dans les écoles populaires. Il est également hors de doute que la forme capitaliste de la production et la situation économique correspondante des ouvriers se trouvent en contradiction absolue avec de pareils ferments de bouleversement et leur but, qui est la suppression de l’ancienne division du travail. Mais le développement de leurs antagonismes est précisément, pour les formes historiques de production, la seule voie historique de leur dissolution et de leur réorganisation.

   

Notes   [ + ]

1. Tome III, édition Costes, pages 167-176.
2. Il s’agit de la loi de fabrique, votée par le Parlement anglais en 1864