Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique
Lénine
8. L’idéologie de l’Osvobojdénié et celle de la nouvelle Iskra
Autre confirmation éclatante de la portée politique de l’idéologie de la nouvelle Iskra.
Dans un article remarquable, excellent, aussi édifiant que possible : « Comment se retrouver » (Osvobojdénié, n°71), M. Strouvé part en guerre contre le « révolutionnisme du programme » de nos partis extrêmes. M. Strouvé est surtout mécontent de moi1.
Quant à moi, je suis on ne peut plus content de M. Strouvé; je ne saurais désirer de meilleur allié dans la lutte contre I’écononomisme renaissant de la nouvelle Iskra et le manque complet de principes chez les « socialistes révolutionnaires ». Nous verrons une autre fois de quelle façon M. Strouvé et l’Osvobojdénié ont pratiquement démontré l’esprit réactionnaire des « amendements » apportés au marxisme dans le projet de programme des socialistes révolutionnaires. Nous avons déjà parlé à maintes reprises((Rappelons au lecteur que l’article 2) « Ce qu’il ne faut pas faire » (Iskra, n°52) fut salué à grand fracas par l’Osvobojdénié comme un « tournant significatif » vers un esprit de conciliation à l’égard des opportunistes. L’Osvobojdénié a particulièrement approuvé les principes, de la nouvelle Iskra dans une note sur la scission des social démocrates russes. Parlant de la brochure de Trotsky Nos tâches politiques, l’Osvobojdénié a indiqué l’analogie des idées de cet auteur avec les idées qu’exprimaient autrefois, par la parole et par l’écrit, les gens du Rabotchéié Diélo Kritchevski, Martynov, Akimov (voir le tract : Un libéral obligeant, édité par Vpériod). L’Osvobojdénié a salué la publication de la brochure de Marlynov : Deux Dictatures (voir la note parue dans le n°9 de Vpériod). Enfin les plaintes tardives de Starover au sujet de l’ancien mot d’ordre de l’ancienne Iskra « délimiter d’abord puis s’unir », ont été, de la part de l’Osvoboidénié, l’objet d’une approbation spéciale.)) du fidèle, honnête et réel service que M. Strouvé m’a rendu chaque fois qu’il a approuvé en principe les néo-iskristes. Parlons en une fois de plus.
L’article de M. Strouvé renferme une série de déclarations extrêmement intéressantes; nous ne pouvons les mentionner ici qu’en passant. M. Strouvé se prépare à « créer une démocratie russe en s’appuyant non sur la lutte, mais sur la collaboration des classes »; les « intellectuels socialement privilégiés » (par exemple, la « noblesse cultivée », à laquelle M. Strouvé fait sa révérence avec la grâce vraiment mondaine d’un… larbin), apporteront le poids de leur « position sociale » (le poids du sac d’écus) à ce parti « hors classes ». M. Strouvé exprime le désir de faire connaître à la jeunesse la fausseté de ce « lieu commun selon lequel la bourgeoisie épouvantée aurait vendu le prolétariat et la cause de la liberté ». (Nous nous félicitons vivement de ce désir. Rien ne confirmera mieux ce « lieu commun » marxiste que la guerre que lui déclare M. Strouvé. Faites, donc, M . Strouvé, ne renvoyez pas aux calendes grecques l’exécution de votre magnifique projet !)
Il importe, pour traiter notre sujet, de noter quels sont les mots ordre pratiques que combat actuellement ce représentant de la bourgeoisie russe, doué d’un instinct politique aussi sûr, et qui réagit aux moindres variations du temps. C’est d’abord le mot d’ordre de républicanisme. M. Strouvé est fermement convaincu que ce mot d’ordre est « inintelligible et étranger à la masse du peuple » (il oublie d’ajouter qu’il est intelligible, mais désavantageux pour la bourgeoisie !). Nous voudrions bien voir quelle réponse les ouvriers feraient à M. Strouvé dans nos cercles et nos réunions de masse ! Ou bien les ouvriers ne seraient pas le peuple ? Et les paysans ? Il leur arrive, d’après M. Strouvé, de professer un « républicanisme naïf » (« chasser le tsar »), mais la bourgeoisie libérale pense que ce républicanisme naïf fera place non pas à un républicanisme conscient, mais à un monarchisme conscient ! Ça dépend3), M. Strouvé, cela dépend encore des circonstances. Le tsarisme comme la bourgeoisie ne peuvent faire autrement que de s’opposer à une amélioration radicale de de la situation des paysans aux dépens des terres seigneuriales, et la classe ouvrière ne peut faire autrement que de soutenir la paysannerie dans cette question.
En second lieu, M. Strouvé assure que « dans la guerre civile l’agresseur aura toujours tort ». Cette idée touche de près aux tendances de la nouvelle Iskra dont nous avons parlé plus haut. Certes, nous ne dirons pas qu’il soit toujours avantageux d’attaquer dans la guerre civile. Non. La tactique défensive est parfois obligatoire, pour un temps. Mais formuler une assertion semblable à celle de M. Strouvé et l’appliquer à la Russie de 1905, c’est justement nous montrer un fragment de « lieu commun radical » (« la bourgeoisie s’épouvante et vend la cause de la liberté »). Quiconque ne veut pas maintenant s’attaquer à l’autocratie, à la réaction, quiconque ne se prépare pas à cette agression, ne la préconise pas, se dit à tort partisan de la révolution.
M. Strouvé condamne les mots d’ordre de « travail clandestin » et d’« émeute » (l’émeute, cette « insurrection en miniature »). M. Strouvé dédaigne l’un et l’autre, du point de vue de « l’accès aux masses » ! Nous lui demanderons s’il peut nous indiquer la propagande de l’émeute, par exemple dans
- « En comparaison du révolutionnisme de MM. Lénine et ses camarades, le révolutionnisme de la social démocratie de l’Europe occidentale, celui de Bebel et même de Kautsky, est de l’opportunisme; mais les bases de ce révolutionnisme adouci, sont sapées et minées par l’histoire. » M. Strouvé va fort. Mais il a tort de penser que je suis prêt à supporter tout ce qu’il voudra bien dire de moi. Il me suffit de lui adresser un défi qu’il ne sera jamais en mesure de relever. Où et quand ai je appelé « opportunisme » le révolutionnisme de Bebel et de Kautsky ? Où et quand ai je prétendu créer dans la social démocratie internationale une tendance particulière, non identique à celle de Bebel et de Kautsky ? Où et quand a t on vu surgir des divergences de vues entre moi, d’une part, Bebel et Kautsky de l’autre, je parle de divergences de vues se rapprochant tant soit peu par leur sérieux de celles qui, par exemple, surgirent entre Bebel et Kautsky sur la question agraire, à Breslau ? Que M. Strouvé essaie de répondre à ces trois questions.
Et voici ce que nous dirons aux lecteurs. La bourgeoisie libérale use toujours et partout du procédé qui consiste à persuader ses adeptes dans un pays donné, que les social démocrates de ce pays sont les plus déraisonnables, tandis que leurs camarades du pays voisin sont des « petits garçons sages ». La bourgeoisie allemande a des centaines de fois donné en exemple aux Bebel et Kautsky les socialistes français, ces « petits garçons bien sages ». La bourgeoisie française donnait tout récemment en exemple aux socialistes français le « petit garçon bien sage » Bebel. Vieux procédé, M. Strouvé ! Vous ne prendrez à cet hameçon que des enfants et des ignorants. La complète solidarité de la social démocratie révolutionnaire internationale dans toutes les grandes questions de programme et de tactique est un fait absolument incontestable.[↩] - de Plékhanov. (ndlr[↩]
- En français dans le texte. (N. du Trad.[↩]