Sur la conférence de Stockholm
Lénine
Paru dans le « Rabotchi » n° 2, 8 septembre (26 août) 1917
La conférence de Stockholm bénéficie d’un regain d’intérêt. Son importance a été vivement débattue par les journaux. Cette question est indissolublement liée à l’idée que l’on se fait des principes mêmes du socialisme contemporain tout entier, et plus particulièrement de ses rapports avec la guerre impérialiste. C’est pourquoi nous devons nous y arrêter plus longuement.
Les social-démocrates révolutionnaires, c’est-à-dire les bolcheviks, se sont dès le début prononcés contre la participation à la conférence de Stockholm. Ils étaient déterminés par des considérations de principe. Chacun sait que dans tous les pays belligérants et neutres les socialistes se sont divisés en deux catégories essentielles quant à l’altitude envers la guerre. Les uns se sont rangés du côté de leur gouvernement, de leur bourgeoisie. Nous les appelons des social-chauvins, socialistes en paroles et chauvins en fait. On appelle chauvin celui qui utilise l’idée de «défense nationale» pour dissimuler la défense des intérêts de rapine de «ses» classes dirigeantes. Dans la guerre actuelle, la bourgeoisie des deux coalitions belligérantes poursuit des fins de brigandage : la bourgeoisie allemande se bat pour le pillage de la Belgique, de la Serbie, etc. ; la bourgeoisie anglaise et française pour le pillage des colonies allemandes et pour d’autres choses, la bourgeoisie russe pour le pillage de l’Autriche (Lvov) et de la Turquie (Arménie, Constantinople).
Aussi les socialistes qui se sont placés au point de vue de leur bourgeoisie dans la guerre actuelle ont-ils cessé d’être des socialistes ; ils ont trahi la classe ouvrière et sont passés en réalité à la bourgeoisie. Ils sont devenus les ennemis de classe du prolétariat. Et l’histoire du socialisme européen et américain, surtout à l’époque de la IIe Internationale, c’est-à-dire de 1889 à 1914, nous montre que ce passage d’une partie des socialistes, et surtout de la majorité des chefs et des parlementaires, à la bourgeoisie, n’est pas l’effet du hasard. C’est précisément l’aile opportuniste du socialisme qui a formé dans tous les pays les principaux cadres social-chauvins. Le social-chauvinisme, à le considérer d’un point de vue scientifique, c’est-à-dire non chez quelques personnalités, mais comme un courant international, dans son développement et l’ensemble de ses attaches sociales, c’est l’opportunisme parvenu à sa fin logique.
On observe partout, au sein des masses prolétariennes, sous une forme plus ou moins claire et plus ou moins vive, la conscience de la trahison du socialisme par les social-chauvins, la haine et le mépris pour les social-chauvins les plus en vue, tels que Plékhanov en Russie, Scheidemann en Allemagne, Guesde, Renaudel et Cie en France, Hyndman et consorts en Angleterre, et une foule d’autres.
En dépit des persécutions acharnées que la bourgeoisie lui a fait subir, en dépit du régime du baîllon, on a vu se former dans tous les pays, pendant la guerre, un courant d’internationalisme révolutionnaire. Ce courant est resté fidèle au socialisme. Il n’a pas cédé au chauvinisme, il n’a pas permis qu’on camoufle celui-ci à l’aide de phrases mensongères sur la défense nationale, il a démasqué le caractère mensonger de ces phrases et le caractère criminel de la guerre que les bourgeoisies des deux coalitions se font actuellement à des fins de brigandage. A ce courant se rattachent par exemple, en Angleterre, MacLean, condamné à dix-huit mois de travaux forcés pour avoir combattu les forbans de la bourgeoisie anglaise ; en Allemagne, Karl Liebknecht, condamné aux travaux forcés par les bandits de l’impérialisme allemand pour avoir commis le «crime» d’appeler à la révolution en Allemagne et de démasquer le caractère de brigandage de la guerre menée par ce pays. A ce courant appartiennent aussi, en Russie, les bolcheviks persécutés par les agents de l’impérialisme russe républicain et démocratique pour le même «crime» que MacLean et Karl Liebknecht.
Cette tendance est la seule fidèle au socialisme. Cette tendance est la seule qui n’ait pas trahi ses engagements solennels, la promesse solennellement donnée, à l’unanimité, par les socialistes de tous les pays, sans exception, en novembre 1912, dans le manifeste de Bâle. Ce manifeste ne parle justement pas de la guerre en général (il y a toutes sortes de guerres), mais bien de la guerre qui, en 1912, se préparait déjà au vu et au su de tous et qui éclata en 1914 ; de la guerre entre l’Allemagne et l’Angleterre, soutenues par leurs alliés, pour la domination du monde. Devant l’imminence de cette guerre, le manifeste de Bêle n’a pas une syllabe pour rappeler le devoir ou le droit qu’auraient les socialistes de «défendre leur patrie» (c’est-à-dire de justifier leur participation à la guerre) ; il dit, en revanche, avec la plus grande netteté, que cette guerre doit conduire à la «révolution prolétarienne». La trahison commise envers le socialisme par les social-chauvins de tous les pays apparaît avec la plus criante évidence dans la façon dont ils éludent tous maintenant, craintivement, comme le voleur évite l’endroit où il a fait son coup, le passage du manifeste de Bâle où il est parlé précisément de la liaison de la guerre actuelle avec la révolution prolétarienne.
On comprend quel abîme infranchissable sépare les socialistes demeurés fidèles au manifeste de Bêle, et qui «répondent» à la guerre par la propagande et la préparation de la révolution prolétarienne, des social-chauvins qui répondent à la guerre par le soutien de «leur» bourgeoisie nationale. On comprend tout ce qu’il y a d’impuissant, de naïf et d’hypocrite dans les tentatives faites pour «réconcilier» ou «unir» ces deux courants.
Nous observons justement de lamentables tentatives de ce genre de la part du troisième courant du socialisme mondial, le courant dit «centriste» ou «kautskiste» (du nom du représentant le plus renommé du «centre», Karl Kautski). En trois années de guerre, ce courant s’est manifesté dans tous les pays comme complètement dépourvu d’idées et totalement impuissant. C’est ainsi que les événements ont amené en Allemagne la scission entre les Plékhanov allemands et les kautskistes, qui ont formé leur propre parti, baptisé «Parti social-démocrate indépendant».1
- Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne, parti centriste, fondé en avril 1917 au congrès constitutif de Gotha dans un moment de flambée révolutionnaire, attisée par la révolution démocratique bourgeoise de Février en Russie. Les dirigeants opportunistes du parti social-démocrate allemand perdaient de plus en plus la confiance des membres de la base et parti était menacé de scission par les éléments de gauche. Pour empêcher la scission et la formation d’un parti révolutionnaire de la classe ouvrière, les leaders centristes tentèrent de constituer un parti «indépendant », qui leur permettrait de conserver les masses sous leur influence. Les «indépendants», qui se cachaient derrière la phraséologie centriste, prônaient l’unité avec les social-chauvins, ils tendaient à renoncer à la lutte de classe. L’organisation kautskiste «Communauté du Travail» au Reichstag en constituait la partie essentielle. Une scission se produisit en octobre 1920, au congrès du Parti social-démocrate indépendant qui se tint à Halle. En décembre 1920, une fraction importante de ce parti fusionna avec le Parti communiste d’Allemagne. Les éléments de droite formèrent un parti séparé et reprirent l’ancienne appellation de Parti social-démocrate indépendant, qui subsista jusqu’en 1922. [↩]