Les élections à l’Assemblée Constituante et la dictature du prolétariat

Les élections à l’Assemblée Constituante et la dictature du prolétariat

Lénine

16 décembre 1919

   Paru dans les numéro 23/24 du Bulletin communiste (première année), 12 août 1920. L’article avait d’abord paru en russe dans le numéro 7-8 de la revue l’Internationale Communiste, décembre 1919

   Le recueil publié par les socialistes-révolutionnaires sous le titre : L’Année de la révolution russe. 1917-1918 (Moscou, 1918, édition Zemlia y Volia), contient un article remarquablemenit intéressant signé N. V. Sviatitsky. Il est intitulé : Le résultat des élections à l’Assemblée Constituante. L’auteur cite des chiffres pour 54 districts électoraux sur un nombre total de 79 districts.

   Presque tous les gouvernements de la Russie d’Europe et de la Sibérie ont été étudiés par l’auteur excepté les suivants : Olonetz, Estonie, Kalouga, Bessarabie, Podolie, Orenbourg, Yakoutsk et Don.

   Nous citerons d’abord les totaux les plus importants publiés par N. V. Sviatitsky et nous en déduirons ensuite les conséquences politiques.

I

   36 262 560 électeurs en tout ont voté au mois de novembre 1917. L’auteur donne le chiffre de 36 257 960 qui se répartit sur sept régions (plus l’armée et la flotte), mais le total des chiffres qu’il indique séparément donne exactement le nombre que je viens d’énoncer.

   La répartition des voix entre les partis est la suivante : les socialistes-révolutionnaires russes ont obtenu 16,5 millions de voix et, si l’on y ajoute les socialistes-révolutionnaires des autres nations (Ukrainiens, Musulmans, etc.), 20,9 millions de voix, soit 58 % du total.

   Les mencheviks ont obtenu 668 064 voix et si on leur ajoute les groupes analogues, socialistes-populistes (312 000), Edinstvo (l’Unité, 25 000), coo-pérateurs (51 000), social-démocrates ukrainiens (95 000), socialistes ukrainiens (507 000), socialistes allemands (14 000) et finlandais (14 000), nous obtenons un total de 1,7 million. Les bolcheviks ont obtenu 9 023 963 voix.

   Les cadets en ont obtenu 1 856 639. En leur ajoutant l’Union des propriétaires terriens et des agriculteurs (215 000), des droitiers (2 92 000), les vieux croyants (73 000), les nationalistes : juifs (550 000), musulmans (576 000), bashkirs (195 000), lettons (67 000), polonais (155 000), cosaques (79 000), allemands (130 000), biélorusses (12 000), et les « listes de divers groupes et de diverses organisations » (418 000), on obtient pour le total des voix accordées aux partis bourgeois, le chiffre de 4,6 millions.

   On sait que mencheviks et socialistes-révolutionnaires firent bloc de février à octobre 1917. D’ailleurs, le cours des événements, à cette époque et depuis, a démontré que ces deux partis représentent la démocratie petite-bourgeoise qui se qualifie à tort socialiste — comme tous les partis de la seconde Internationale.

   En réunissant les trois groupements fondamentaux des partis, nous obtenons, pour les élections à l’Assemblée Constituante, les totaux suivants :

Parti prolétarien (bolchevik)

9,02 millions = 25%

Partis de la démocratie petite-bourgeoisie (menchevik, s.-r., etc.)

22,62 millions = 62%

Partis des propriétaires et de la bourgeoisie ( Cadets etc.)

4,62 millions = 13%

En tout

36,26 millions =100%

   Reproduisons à présent les chiffres fournis par N. V. Sviatitsky pour chaque région  :

 

NOMBRE DE VOIX (EN MILLE)

Régions1 (l’armée séparément) S-R (russes)

%

Bolcheviks % Cadets % En tout
Du Nord 1 140,0 38 1 177,2 40 393,0 13 2 975,1
Des Centres Industriels 1 987,9 38 2 305,6 44 550,2 10 5 242,5
Du Volga, Terres noires 4 733,9 70 1 115,6 16 267,0 4 6 764,3
Occidentale 1 242,1 43 1282,2 44 48,1 2 2 961,0
Orientale, Oural 1 547,7 43 (62 %)2) 443,9 12 181,3 5 5 583,5
Sibérienne 2 094,8 75 273,9 10 87,5 3 2 786,7
Ukraine 1 878,1 25 (77 %)3) 754,0 10 277,5 4 7 581,3
Armée et flotte 1 885,1 43 1 671,3 38 51,9 1 4 363,6

 

   On voit d’après ces données régionales que les bolcheviks formaient pendant les élections à l’Assemblée Constituante le parti du prolétariat, tandis que les socialistes-révolutionnaires formaient celui des paysans. Dans les régions purement agricoles de la Grande Russie (Volga et Terres-Noires, Sibérie, Orient-Oural) et en Ukraine les s.-r. réunissaient 62 % à 77 % des voix. Dans les centres industriels, les bolcheviks avaient sur eux la prédominance. Cette prédominance est amoindrie dans les chiffres régionaux cités par N. V. Sviatitsky, parce que les districts les plus industriels sont groupés chez lui avec des districts peu ou pas industriels. Les chiffres fournis par Sviatitsky par gouvernements pour les partis s.-r., bolcheviks et cadets et pour « les autres groupes nationaux » démontrent, par exempte, que :

   Dans la région du Nord la prédominance des bolchéviks paraît insignifiante : 40 % contre 38 %. Mais dans cette région se trouvent des districts non-industriels (gouvernements d’Arkhangel, de Vologda, de Novgorod, de Pskov) où les s.-r prédominaient, et des districts industriels : Petrograd-ville — 45 % (du nombre des voix) bolchevik, 16 % s.-r. ; Petrograd-gouvernement 50 % bolchevik, — 26 % s.-r. ; Livonie 72 % bolchevik, — 0 s.-r.

   Des gouvernements de la région industrielle centrale, celui de Moscou a donné 56 % aux bolchéviks, 25 % aux s.-r. ; le rayon de la ville de Moscou 50 % bolcheviks et 8 % s.-r. ; le gouvernement de Tver 54 % bolcheviks, — 39 % s.-r. ; celui de Vladimir 56 % bolcheviks, — 32 % s.-r. .

   Notons en passant combien sont ridicules en présence de tels faits les reproches adressés aux bolcheviks de n’être soutenus que par une « minorité » prolétarienne. Or, ces allégations les mencheviks (668 mille voix et avec celles de Transcaucasie 700 ou 800 mille voix contre 9 millions aux bolcheviks) et les social-traîtres de la 2e Internationale ont coutume de les répéter.

II

   Comment donc ce miracle, la victoire des bolcheviks — n’ayant obtenu que le quart du nombre total des voix — sur les démocrates petits-bourgeois alliés à la bourgeoisie et disposant avec elle des 3/4 des voix, a-t-il pu s’accomplir ?

   Car il serait tout à fait ridicule de contester encore cette victoire après que la toute puissante Entente a, pendant deux années entières, fourni son aide à tous les ennemis du bolchévisme.

   Mais le fait est, précisément, que la furieuse haine politique des vaincus — et tous les adhérents de la 2e Internationale sont de ce nombre — ne leur a pas même permis de poser avec sérieux la question politique et historique du plus puissant intérêt, des causes de la victoire bolchevik. Le fait est, précisément, qu’il n’y a « miracle » que du point de vue de la vulgaire démocratie petite-bourgeoise dont la profonde ignorance et les préjugés se révèlent dans cette question et dans la réponse que l’on y fait.

   Du point de vue de la lutte des classes et du socialisme, — de ce point de vue auquel la IIe Internationale a cessé de se placer — la question est incontestablement tranchée.

   Les bolcheviks ont vaincu d’abord parce qu’ils avaient avec eux l’immense majorité du prolétariat et parmi le prolétariat l’élite la plus consciente, la plus énergique, la plus révolutionnaire, l’avant-garde véritable de la classe avancée.

   Prenons les deux capitales, Pétrograd et Moscou. Au total 1 765,1 mille voix y ont été données à l’Assemblée Constituante. De ce nombre

   les s.-r. en ont obtenu 218,0 mille

   les bolcheviks en ont obtenu. 837,0 »

   les cadets en ont obtenu 515,4 »

   Les démocrates petits-bourgeois qui s’intitulent socialistes et social-démocrates (Tchernov, Martov, Kautsky, Longuet, MacDonald, et Cie) auront beau se frapper le front devant les idoles de l’ « égalité », du « suffrage universel », de la « démocratie », de la « démocratie pure » ou de la « démocratie conséquente », le fait économique et politique de l’inégalité de la ville et de la campagne ne disparaîtra pas pour cela.

   Ce fait est inévitable sous le régime capitaliste en général et pendant la période de transition du capitalisme au communisme en particulier.

   La ville ne peut pas être l’égale de la campagne. La campagne ne peut pas être l’égale de la ville dans les conditions historiques de notre époque. La ville entraîne inévitablement après elle la campagne. La campagne suit inévitablement la ville. Toute la question est de savoir quelle classe, parmi celles « de la ville » saura entraîner après elle la campagne, et quelles formes revêtira cette direction de la ville.

   En novembre 1917 les bolcheviks avaient avec eux l’immense majorité du prolétariat. Le parti qui rivalisait avec eux, celui des mencheviks était à ce moment complètement défait (9 millions de voix contre 1,4 en additionnant les 668 mille de Russie et les 700 à 800 mille voix mencheviks de Transcaucasie).

   D’ailleurs, ce parti avait été vaincu pendant une lutte de quinze ans (1903-1917), qui ont aguerri, organisée, éclairé l’avant-garde du prolétariat s’était, et l’ont forgée en une véritable avant-garde révolutionnaire. En outre, la première révolution, celle de 1905, avait préparé les développements ultérieurs et, pratiquement, les rapports mutuels des deux partis, faisant, par rapport aux événements de 1917-1919, une sorte de répétition générale.

   Les démocrates petits-bourgeois qui s’intitulent » socialistes » dans la 2e Internationale éludent volontiers la plus sérieuse des questions historiques en n’y répondant que par quelques douces phrases sur l’ « unité » du prolétariat. Cette douce phraséologie leur fait oublier le fait historique de l’accumulation de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier de 1871 à 1914 ; elle leur fait oublier (ou ne pas vouloir y penser) les causes du krach de l’opportunisme en août 1914 et les causes de la scission du socialisme international en 1914-1917.

   Sans une préparation sérieuse, variée et complète de la partie révolutionnaire du prolétariat à l’expulsion et à l’écrasement de l’opportunisme, il est absurde de penser à la dictature du prolétariat. Cette leçon de la révolution russe, il faudrait l’imprimer au visage des chefs de la social-démocratie « indépendante » d’Allemagne, du socialisme français, etc., qui voudraient maintenant se tirer d’affaire par une reconnaissance purement verbale de la dictature du prolétariat.

   Voyons plus loin. Les bolcheviks n’avaient pas seulement avec eux la majorité du prolétariat, et l’avant-garde prolétarienne révolutionnaire, trempée dans une lutte longue et opiniâtre contre l’opportunisme. Ils avaient, si l’on peut employer ici un terme militaire, dans les capitales, de magnifiques « troupes d’assaut ».

   Avoir au moment décisif et au lieu où l’action se décide une écrasante suprématie des forces, — cette loi régissant les succès militaires régit aussi les succès politiques, surtout pendant l’âpre guerre des classes qu’on appelle la révolution.

   Les capitales ou, plus généralement, les grands centres du commerce et de l’industrie (en Russie, les capitales sont aussi des grands centres industriels et commerciaux, ce qui n’est pas nécessaire) décident dans une assez large mesure les destinées politiques du peuple, à condition, naturellement, de recevoir un appui suffisant des forces locales de la campagne, — appui qui peut n’être pas immédiat.

   Dans les deux capitales, dans les deux centres industriels et commerciaux les plus importants de la Russie, les bolcheviks avaient une supériorité numérique écrasante. Nous avions ici presque quatre fois plus de voix que les s.-r. Nous étions ici plus forts que les s.-r. et les cadets ensemble. Nos adversaires, en outre, étaient divisés car la coalition des cadets, des s.-r. et des mencheviks (à Petrograd et à Moscou les mencheviks n’obtinrent que 3 % des voix) était extrêmement compromise devant les masses. A ce moment, il ne pouvait être question d’aucune union véritable des s.-r. et des mencheviks avec les cadets, contre nous. Comme on sait, en novembre 1917, les leaders mêmes des s.-r. et des mencheviks, cent fois plus familiers avec l’idée du bloc cadet- s.-r.-menchevik que les ouvriers et les paysans de leur parti, pensaient à s’allier avec nous sans les cadets (et nous marchandaient même leur appui).

   C’est avec certitude que nous conquîmes en octobre et novembre 1917, les capitales, où nous avions une écrasante supériorité de forces et la meilleure préparation politique, tant au sens du recrutement, de la concentration, de l’instruction, de l’épreuve et de la trempe des « troupes » bolcheviks qu’au sens de la désagrégation, de la débilité, de la désunion, de la démoralisation de celle de l’ennemi.

   Ayant ainsi la possibilité de nous emparer par une action décisive, à coup sûr, des deux capitales, des deux centres (sous les rapports économique et politique) de tout l’appareil de l’État capitaliste, nous pouvions malgré la résistance exaspérée de la bureaucratie et des « intellectuels », malgré leur sabotage, etc., prouver en fait au moyen de l’appareil gouvernemental central, aux masses laborieuses que le prolétariat est leur seul allié sûr, leur seul guide et ami.

III

   Mais avant de passer à cette question de la plus haute importance — celle de l’attitude du prolétariat à l’égard des masses laborieuses non-prolétariennes — il convient de nous arrêter sur l’armée.

   Pendant toute la durée de la guerre impérialiste, l’armée a concentré en elle toute la fleur des forces populaires et si les chefs opportunistes de la 2e Internationale (non seulement les social-chauvins, c’est-à-dire les Scheidemann-Renaudel passés complètement à la « défense nationale », mais aussi les « centristes ») confirmaient par leurs actes et leurs paroles la soumission de l’année aux bandits impérialistes des groupes allemands et anglo-français, les vrais révolutionnaires prolétariens n’oubliaient pas ces paroles de Marx, prononcées en 1871 : « La bourgeoisie enseignera au prolétariat le maniement des armes ! »4 Les renégats austro-allemands et anglo-franco-russes du socialisme pouvaient seuls parler de défense nationale ! Quant aux révolutionnaires prolétariens, ils consacraient toute leur attention à faire de l’armée une force révolutionnaire, a la retourner contre les bandits de la bourgeoisie impérialiste, à transformer l’inique guerre de rapine entre deux groupes de rapaces impérialistes en une lutte juste et légitime des prolétaires et des travailleurs opprimés de chaque pays contre « leur » bourgeoisie « nationale ».

   Les social-traîtres ne préparèrent pas de 1914 à 1917 l’emploi de l’armée contre les gouvernements impérialistes de chaque nation.

   Les bolcheviks le préparaient, eux, par toute leur propagande, leur agitation, leur travail clandestin d’organisation depuis août 1914. Certes, les social-traîtres, les Scheidemann et les Kautsky de toutes les nationalités ont pu prononcer à ce sujet bien des phrases sur la désagrégation de l’armée par suite de la propagande bolchevik ; mais nous demeurons fiers d’avoir accompli notre devoir en désagrégeant le plus puissant ennemi de notre classe, en lui arrachant de haute lutte les masses ouvrières et paysannes armées pour tes diriger vers la lutte contre les exploiteurs.

   Les résultats de notre travail se sont fait sentir, entre autres, aux élections à l’Assemblée Constituante, en novembre 1917, pendant lesquelles l’armée participa au scrutin.

   Voici les principaux résultats de ce scrutin, tels que les cite N. V. Sviatitsky :

Nombre de voix (en mille) lors des élections à l’assemblée constituante en novembre 1917

Subdivisions de l’armée et de la flotte

S.-R.

Bolcheviks

Cadets

Groupes

nationaux

et autres

Total

Front nord

240,0

480,0

?

60,05)

780,0

Front occidental

180,6

653,4

16,7

125,2

976,0

Front sud-ouest

402,9

300,1

13,7

290,6

1 007,4

Front roumain

679,4

167,0

21,4

260,7

1 128,6

Front du Caucase

360,0

60,0

7

—

420,0

Flotte de la mer Baltique —

(120,0)6)

— —

(120,0)7

Flotte de la mer Noire 22,2 10,8 — 19,5 52,5

Total

1 885,1 1 671,3 51,8 756,0 4 364,5
+ (120,0)7

+ ?

+(120,0)7

1 791,3

+ ?

   Le total donne aux s.-r. 1 885 mille voix ; aux bolcheviks 1 671,3 mille Si l’on ajoute à ce dernier chiffre les 120 000 voix (environ) de la flotte de la mer Noire, on obtient 1 791,3 mille voix.

   Les bolcheviks ont donc obtenu un nombre de voix un peu moindre que les s.-r.

   L’armée était donc en octobre-novembre 1917, presque à moitié acquise aux bolcheviks.

   Sans quoi nous n’eussions pas vaincu.

   Mais, ayant presque la moitié des voix dans l’armée en général, nous avions une supériorité décisive sur les fronts rapprochés des capitales ou pas trop distants. Si l’on déduit du total les chiffres du front du Caucase, les bolcheviks obtiennent plus de voix que tes s.-r. Et si l’on considère le front du Nord et le front Occidental, les bolcheviks ont plus d’un million de voix contre 420 mille aux s.-r.

   Les bolcheviks avaient donc vers novembre 1917, dans l’armée aussi, une « colonne d’assaut » politique qui leur assurait, au point décisif, à l’instant décisif une supériorité écrasante. Il ne pouvait être question d’aucune résistance de l’armée à la révolution prolétarienne d’octobre, à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, puisqu’au front nord et au front occidental nous avions une énorme majorité, et sur tous les autres fronts, éloignés des centres, le temps et la possibilité de conquérir sur les s.-r. la masse paysanne — ce dont nous parlerons plus loin.

IV

   Nous avons étudié, en nous basant sur les données fournies par les élections à l’Assemblée Constituante trois conditions de victoire du bolchévisme : 1) l’écrasante majorité bolchevik au sein du prolétariat ; 2) la moitié environ de l’armée acquise au bolchevisme ; 3) la certitude d’avoir au point décisif, à l’instant décisif — c’est-à-dire dans les capitales et aux fronts rapprochés des centres — une supériorité écrasante.

   Mais ces conditions n’eussent pu nous donner qu’une victoire précaire et momentanée, si les bolcheviks n’avaient pas su mettre de leur côté la majorité des masses laborieuses non prolétariennes, s’ils n’avaient pas su les conquérir sur les s.-r. et sur les autres partis petits-bourgeois.

   C’est là l’essentiel.

   Et la raison principale de l’incapacité des « socialistes » (lisez : des démocrates petits-bourgeois) de la 2e Internationale de comprendre la dictature prolétarienne, c’est précisément qu’ils ne comprennent pas que le pouvoir politique peut et doit devenir entre les mains d’une classe — du prolétariat — le moyen d’attirer de son côté les masses laborieuses non-prolétariennes, le moyen de conquérir ces masses sur la bourgeoisie et sur les partis petits-bourgeois.

   Bourrés de préjugés petits-bourgeois, ayant oublié l’essentiel de l’enseignement de Marx sur l’État, MM. les « socialistes » de la 2e Internationale considèrent le pouvoir gouvernemental comme un objet tabou — l’idole du suffrage formel — équivalent à l’absolu « de la démocratie conséquente » (comme on appelle ces sortes de balivernes). Ils ne voient pas que le pouvoir n’est qu’une arme dont différentes classes peuvent et doivent se servir (et savoir se servir) selon leurs objectifs de classe.

   La bourgeoisie s’est servie du pouvoir gouvernemental comme d’une arme de la classe capitaliste dirigée contre tous les travailleurs. Il en fut ainsi dans les républiques bourgeoises les plus démocratiques. Les renégats du marxisme l’ont seuls oublié.

   Le prolétariat doit (ayant organisé pour cela suffisamment de « troupes d’assaut » politiques et militaires) renverser la bourgeoisie et lui arracher le pouvoir politique pour mettre cette arme au service de ses buts de classe.

   Et quels sont les buts de classe du prolétariat ?

   Écraser la résistance de la bourgeoisie.

   « Neutraliser » la classe paysanne, et, dans la mesure du possible, l’attirer à soi (et en tout cas, attirer à soi sa majorité laborieuse).

   Organiser la grande industrie dans les fabriques expropriées à la bourgeoisie, et, d’une façon générale, en se servant de tous les moyens de production.

   Organiser le socialisme sur les ruines du capitalisme.

* * *

   MM les opportunistes — et avec eux les gens de l’acabit de Kautsky — « enseignent » au peuple, tout au contraire de l’enseignement de Marx, que le prolétariat doit d’abord conquérir — au moyen du suffrage universel — la majorité, recevoir ensuite, en se fondant sur les votes de la majorité, le pouvoir politique, et établir alors sur cette base de démocratie conséquente (d’aucuns disent « pure ») le socialisme.

   Quant à nous, nous disons en nous basant sur l’enseignement de Marx et sur l’expérience de la révolution russe :

   Le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et conquérir pour lui le pouvoir politique ; ce pouvoir politique, c’est-à-dire la dictature prolétarienne, il doit ensuite s’en servir comme d’un moyen pour s’attirer la sympathie de la majorité des travailleurs.

* * *

   De quelle façon le pouvoir gouvernemental peut-il devenir entre les mains du prolétariat un moyen d’affermir — par la lutte des classes — son influence sur les masses laborieuses, afin de les attirer à soi, afin de les arracher à la bourgeoisie ?

   Le prolétariat atteint son but non en mettant en action l’ancien mécanisme gouvernemental, mais en le brisant, en n’en laissant pas pierre sur pierre (quelles que soient les jérémiades des petits-bourgeois épouvantés et les menaces des saboteurs) et en créant un nouvel appareil. Ce nouvel appareil gouvernemental est adapté à la dictature du prolétariat et à la lutte qu’il doit soutenir contre la bourgeoisie pour gagner les masses laborieuses non-prolétariennes. Ce nouvel appareil n’a pas été imaginé par qui que ce soit : il est produit par la lutte des classes, par son élargissement et son approfondissement. Ce nouveau mécanisme de gouvernement, ce nouveau type de pouvoir politique8, c’est le pouvoir des Soviets.

   Le prolétariat russe, ayant conquis le pouvoir politique, proclama aussitôt — après quelques heures — la dissolution de tout l’ancien appareil de l’État (adapté par les siècles, comme l’a démontré Marx, à servir, même dans les républiques les plus démocratiques, les intérêts de la bourgeoisie) et transmit tout le pouvoir aux Soviets. Et dans les soviets ne sont autorisés que les travailleurs et les exploités, à l’exclusion des exploiteurs de toutes sortes.

   De cette façon, d’un seul coup, immédiatement après la conquête du pouvoir d’Etat par le prolétariat, le prolétariat arrache à la bourgeoisie une énorme masse de ses partisans aux partis petit-bourgeois et «socialistes», car cette masse — laborieuse et exploitée, qie la bourgeoisie (y compris ses laquais, Tchernov, Kautsky, Martov et Cie) a trompée et qui, en recevant le pouvoir soviétique, reçoivent la première arme de lutte de masse pour défendre leurs intérêts contre la bourgeoisie.

   En second lieu, le prolétariat peut et doit tout de suite conquérir sur la bourgeoisie et sur la petite-bourgeoisie démocrate « leurs » masses, c’est-à-dire les masses qui les suivent — les conquérir en satisfaisant révolutionnairement leurs besoins économiques essentiels au prix de l’expropriation des propriétaires fonciers et de la bourgeoisie.

   Cela, quelle que soit la puissance du pouvoir gouvernemental dont elle dispose, la bourgeoisie ne peut le faire.

   Le prolétariat, dès le lendemain de la prise du pouvoir, peut le faire, possédant l’appareil nécessaire (les soviets) et les moyens économiques (l’expropriation de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers).

   C’est précisément de cette façon que le prolétariat russe a conquis la classe paysanne, et l’a conquise littéralement en quelques heures, après s’être emparé du pouvoir politique. Car, quelques heures après sa victoire sur la bourgeoisie, le prolétariat vainqueur, à Petrograd, publia le « 

  1. L’auteur n’a pas exactement suivi l’habituelle division de la Russie en secteurs du Nord : Arkhangel, Vologda, Petrograd, Novgorod, Pskov, Livonie ; — des Centres Industriels  : Vladimir, Kostroma, Moscou, Nijni-Novgorod, Riazan, Toula, Tver, Yaroslav ; — du Volga et des Terres noires : Astrakhan, Voronej, Koursk, Orel, Penza, Samara, Saratov, Tambov ; — Occidental : Vitebsk, Minsk, Moguilev, Smolensk ; — Oriental, Oural : Viatka, Kazan, Perm, Oufa ; — Sibérien : Tobolsk, Tomsk, Altaï, Ienisseï, Irkoutsk, Trans-baïkalie, Amour ; — d’Ukraine : Volhynie, Ekatérinoslav, Kiev, Poltava, Tauride, Kharkov, Kherson, Tchernigov. (Note de Lénine) (Note du traducteur : il s’agit partout ici non des villes mais des gouvernements.)[↩]
  2. Le chiffre entre parenthèses (62 %) est obtenu par Sviatitsky en ajoutant les voix dess.-r. Musulmans et tchouvaches. (Note de Lénine[↩]
  3. Le chiffre entre parenthèses (77 %) est trouvé par moi en ajoutant les s.-r. ukrainiens. (Note de Lénine[↩]
  4. Voir Lettre à Kugelmann, 13 décembre 1870.[↩]
  5. Les renseignements sur le parti qui obtint 19,5 voix de la flotte de la mer Noire font défaut. Les autres chiffres de cette colonne semblent se rapporter presque en entier aux socialistes ukrainiens, 10 d’entre eux ayant été élus en compagnie d’un menchevik. (Note de Lénine[↩]
  6. Chiffre approximatif : 2 bolcheviks sont élus.— N. V. Sviatitsky adopte la moyenne de 60 000 voix par député, ce qui me fait indiquer ce nombre : 120 000. (Note de Lénine[↩]
  7. idem[↩][↩][↩]
  8. Note du traducteur. Nous avons quelquefois employé l’expression consacrée en terminologie marxiste française de pouvoir politique là où il eût été plus littéral de traduire pouvoir gouvernemental. C’est ici le cas.[↩]