Série B

Série B

Nous avons rassemblé ici quelques cas ou groupes de cas où l’événement déclenchant est d’abord l’atmosphère de guerre totale qui règne en Algérie.

CAS No 1
Assassinat par deux jeunes algériens de 13 et 14 ans
 de leur camarade de jeux européen

Il s’agit d’une expertise médico-légale. Deux jeunes Algériens de 13 et 14 ans, élèves d’une école primaire, sont accusés d’avoir tué un de leurs camarades européens. Ils ont reconnu avoir commis l’acte. Le crime est reconstitué, et des photos sont jointes au dossier. On y voit l’un des enfants tenir la victime tandis que l’autre frappe d’un couteau. Les petits inculpés ne reviennent pas sur leurs déclarations. Nous avons de longs entretiens avec eux. Nous reproduisons ici leurs propos caractéristiques.

a) Celui de 13 ans.

« Nous n’étions pas fâchés avec lui. Tous les jeudis on allait chasser ensemble à la fronde, sur la colline, au-dessus du village. C’était notre bon copain. Il n’allait plus à l’école, car il voulait devenir maçon comme son père. Un jour on a décidé de le tuer, parce que les Européens ils veulent tuer tous les Algériens. Nous, on ne peut pas tuer les « grands ». Mais comme lui, il a notre âge, on peut. On ne savait pas comment le tuer. On voulait le jeter dans un fossé, mais il aurait pu être seulement blessé. Alors, on a pris un couteau à la maison et on l’a tué.

– Mais pourquoi l’avoir choisi, lui ?
– Parce qu’il jouait avec nous. Un autre ne serait pas monté avec nous là-haut.
– Pourtant c’était un copain ?
– Aussi, pourquoi ils veulent nous tuer ? Son père, il est milicien, et il dit qu’il faut nous égorger
– Mais lui ne t’avait rien dit ?
– Lui ? Non.
– Tu sais qu’il est mort maintenant ?
– Oui.
– Qu’est-ce que la mort ?
– C’est quand c’est fini, on va au ciel.
– C’est toi qui l’as tué ?
– Oui.
– Est-ce que cela te fait quelque chose d’avoir tué quelqu’un ?
– Non, puisqu’ils veulent nous tuer, alors…
– Cela t’embête-t-il d’être en prison ?
– Non. »

b) Celui de 14 ans.

Ce jeune inculpé contraste nettement avec son camarade. C’est déjà presque un homme, un adulte par le contrôle musculaire, la physionomie, le ton et le contenu des réponses. Lui non plus ne nie pas avoir tué. Pourquoi a-t-il tué ? Il ne répond pas à la question, mais me demande si j’ai déjà vu un Européen en prison. Y a-t-il jamais eu en prison un Européen arrêté après le meurtre d’un Algérien ? Je lui réponds qu’effectivement je n’ai pas vu d’Européens en prison.

– Et pourtant, il y a des Algériens qui sont tués tous les jours, non
– oui.
– Alors, pourquoi ne trouve-t-on que les Algériens dans les prisons ? Vous pouvez m’expliquer ?
– Non, mais dis-moi pourquoi tu as tué ce garçon qui était ton copain ?
– Je vais vous expliquer… Vous avez entendu parler de l’affaire de Rivet  ?
– Oui.
– Deux de mes parents ont été tués ce jour-là. Chez nous, on a dit que les Français avaient juré de nous tuer tous les uns après les autres. Est-ce qu’on a arrêté un Français pour tous ces Algériens qui ont été tués ?
– Je ne sais pas.
– Eh bien, personne n’a été arrêté. Moi, je voulais monter au djebel, mais je suis trop petit. Alors on a dit avec X… qu’il fallait tuer un Européen.
– Pourquoi ?
– Qu’est-ce qu’il fallait faire d’après vous ?
– Je ne sais pas. Mais tu es un enfant et ce sont des choses de grandes personnes qui se passent.
– Mais ils tuent aussi les enfants…
– Mais ce n’était pas une raison pour tuer ton copain.
– Eh bien, je l’ai tué. Maintenant, faites ce que vous voulez.
– Est-ce que ce copain t’avait fait quelque chose ?
– Non, il ne m’avait rien fait.
– Alors ?…
– Voilà…

CAS No 2
Délire d’accusation et conduite-suicide
déguisée en « acte terroriste »
chez un jeune algérien de 22 ans

Ce malade est adressé à l’hôpital par l’autorité judiciaire française. Cette mesure est intervenue après une expertise médico-légale pratiquée par des psychiatres français exerçant en Algérie.

Il s’agit d’un homme amaigri, en plein état confusionnel. Le corps est couvert d’ecchymoses et deux fractures de la mâchoire rendent toute absorption d’aliments impossible. Aussi, pendant plus de deux semaines, nourrira-t-on le malade à l’aide d’injections diverses.

Au bout de deux semaines, le vide de la pensée s’estompe ; un contact peut être établi et nous arrivons à reconstituer l’histoire dramatique de ce jeune homme.

Pendant sa jeunesse, a pratiqué le scoutisme avec une rare ferveur. Est devenu l’un des principaux responsables du mouvement scout musulman. Mais à 19 ans, il négligea totalement le scoutisme pour ne plus se préoccuper que de sa profession. Mécanographe, il étudie avec ténacité et rêve de devenir un grand spécialiste dans son métier. Le ler novembre 1954 le trouvera absorbé par des problèmes strictement professionnels. N’a sur le moment aucune réaction à l’égard de la lutte nationale. Déjà il ne fréquentait plus ses anciens camarades. Il se définira lui-même à cette époque comme « mobilisé pour approfondir ses capacités techniques ».

Pourtant, vers le milieu de 1955, au cours d’une veillée familiale, a soudain l’impression que ses parents le considèrent comme un traître. Après quelques jours, cette impression fugitive s’émousse mais il reste chez lui une certaine inquiétude, un certain malaise qu’il ne parvient pas à comprendre.

Il décide donc de prendre ses repas en vitesse, fuit le milieu familial et s’enferme dans sa chambre. Évite tous les contacts. C’est dans ces conditions que survient la catastrophe. Un jour, en pleine rue, vers midi et demi, il entend distinctement une voix le traiter de lâche. Il se retourne, mais ne voit personne. Il presse le pas et décide de ne plus aller travailler. Il reste dans sa chambre et ne dîne pas. Dans la nuit éclate la crise. Pendant trois heures, il entend toutes sortes d’insultes, des voix dans sa tête et dans la nuit : « Traître… lâche… tous tes frères qui meurent… traître… traître… »

Une anxiété indescriptible s’empare de lui : « Mon cœur a battu pendant 18 heures à la cadence de 130 à la minute. Je croyais que j’allais mourir. »

Dès lors, le malade ne peut plus rien avaler. Il maigrit à vue d’œil, se confine dans une obscurité absolue, refuse d’ouvrir à ses parents. Vers le troisième jour, il se jette dans la prière. Il gardera, me dit-il, la position agenouillée de 17 à 18 heures par jour. Le quatrième jour, impulsivement, « comme un fou », avec « une barbe qui devait aussi le faire prendre pour un fou », sans veste et sans cravate, il sort dans la ville. Une fois dans la rue, il ne sait où aller ; mais il marche et se retrouve au bout d’un certain temps dans la ville européenne. Son type physique (il ressemble à un Européen) semble alors le protéger des interpellations et des contrôles des patrouilles françaises.

Par contre, à côté de lui, des Algériens et des Algériennes sont arrêtés, bousculés, insultés, fouillés… Or, paradoxalement, il n’a aucun papier. Cette gentillesse spontanée des patrouilles ennemies à son égard le confirme dans son délire : « Tout le monde sait qu’il est avec les Français. Les soldats eux-mêmes ont des consignes : ils le laissent tranquille. »
De plus, le regard des Algériens arrêtés, les mains derrière la nuque, attendant la fouille, lui semble chargé de mépris. En proie à une agitation incoercible, il s’éloigne à grands pas. C’est à ce moment qu’il parvient devant l’immeuble de l’état-major français. À la grille, plusieurs militaires, mitraillette au point. Il s’avance vers les soldats, se jette sur l’un d’eux et essaie de lui arracher sa mitraillette en criant : « Je suis un Algérien. »

Rapidement maîtrisé, il est conduit dans les locaux de la police où l’on s’obstine à lui faire avouer les noms de ses chefs et ceux des différents membres du réseau auquel il appartient. Au bout de quelques jours les policiers et les militaires s’aperçoivent qu’ils ont affaire à un malade. Une expertise est décidée, qui conclut à l’existence de troubles mentaux et prescrit l’hospitalisation. « Ce que je voulais, nous dit-il, c’était mourir. Même à la police, je croyais et j’espérais qu’après les tortures ils me tueraient. J’étais content d’être frappé, car cela me prouvait qu’ils me considéraient moi aussi comme leur ennemi. Je ne pouvais plus entendre sans réagir ces accusations. Je ne suis pas un lâche. Je ne suis pas une femme. Je ne suis pas un traître . »

CAS No 3
Attitude névrotique chez une jeune française
dont le père, haut fonctionnaire, est tué
dans une embuscade

Cette jeune fille de 21 ans, étudiante, me consulte pour de petits phénomènes de type anxieux qui la gênent dans ses études et dans ses relations sociales. Paumes constamment moites, avec des périodes véritablement inquiétantes où l’eau « lui coule des mains ». Oppressions thoraciques accompagnées de migraines nocturnes. Se ronge les ongles. Mais ce qui retient l’attention, c’est surtout la facilité du contact manifestement trop rapide, alors que se sent, sous-jacente, une angoisse importante. La mort de son père, récente pourtant d’après la date, est signalée par la malade avec une telle légèreté que nous orientons rapidement nos investigations sur ses rapports avec son père. L’exposé qui nous est fait, clair, absolument lucide, d’une lucidité qui frise l’insensibilité, va révéler, précisément par son rationalisme, le trouble de cette jeune fille, la nature et l’origine de son conflit.

« Mon père était un haut fonctionnaire. Il avait sous sa responsabilité une immense région rurale. Dès les événements, il s’est jeté dans la chasse aux Algériens avec une rage forcenée. Il arrivait à ne plus manger du tout, à ne plus dormir tellement ça l’excitait de réprimer la rébellion. J’ai assisté sans rien pouvoir faire à la lente métamorphose de mon père. À la fin, je décidai de ne plus aller le voir, de rester en ville. En effet, chaque fois que je me trouvais à la maison, je restais des nuits éveillée, car, venant d’en bas jusqu’à moi, les cris ne cessaient de me gêner : dans la cave et dans les pièces désaffectées, on torturait des Algériens afin d’obtenir des renseignements. Vous ne pouvez vous imaginer ce que cela peut être affreux d’entendre crier ainsi toute la nuit. Des fois, je me demande comment un être humain peut supporter – je ne parle pas de torturer – mais simplement d’entendre crier de souffrance. Et cela durait. À la fin, je ne suis pas revenue à la maison. Les rares fois où mon père venait me voir en ville je n’arrivais pas à le regarder en face sans être horriblement gênée et effrayée. Cela me devenait de plus en plus difficile de l’embrasser.

« C’est que j’ai habité longtemps au village. J’en connais presque toutes les familles. Les jeunes Algériens de mon âge et moi avons joué ensemble quand nous étions petits. Chaque fois que je venais à la maison mon père m’apprenait que de nouvelles personnes avaient été arrêtées. À la fin, je n’osais plus marcher dans la rue tellement j’étais sûre de rencontrer partout la haine. Au fond de moi-même, je leur donnais raison à ces Algériens. Si j’étais algérienne, je serais au maquis. »

Un jour, cependant, elle reçoit un télégramme qui lui apprend que son père est grièvement blessé. Elle se rend à l’hôpital et trouve son père dans le coma. Il mourra peu après. C’est au cours d’une mission de reconnaissance avec un détachement militaire que son père a été blessé : la patrouille est tombée dans une embuscade tendue par l’Armée nationale algérienne.

« L’enterrement m’a écœurée, dit-elle. Tous ces officiels qui venaient pleurer sur la mort de mon père dont « les hautes qualités morales avaient conquis la population indigène » me donnaient la nausée. Tout le monde savait que c’était faux. Personne n’ignorait que mon père avait la haute main sur les centres d’interrogatoire de toute la région. On savait que le nombre de tués sous la torture atteignait dix par jour, et l’on venait réciter des mensonges sur le dévouement, l’abnégation, l’amour de la patrie, etc. Je dois dire que, maintenant, les mots pour moi n’ont plus de valeur, pas beaucoup en tout cas. Je suis rentrée immédiatement à la ville et j’ai fui toutes les autorités. On m’a proposé des subventions mais j’ai refusé. Je ne veux pas de leur argent. C’est le prix du sang versé par mon père. Je n’en veux pas. Je travaillerai. »

CAS NO 4
Troubles du comportement chez de jeunes algériens
de moins de 10 ans

Il s’agit de réfugiés. Ce sont des fils de combattants ou de civils tués par les Français. Ils sont répartis dans différents centres en Tunisie et au Maroc. Ces enfants sont scolarisés. Des séances de jeux, des sorties collectives sont organisées. Les enfants sont suivis régulièrement par des médecins. C’est ainsi que nous avons l’occasion d’en voir un certain nombre.

a) Il existe chez ces différents enfants un amour très marqué pour les images parentales. Tout ce qui ressemble à un père ou à une mère est recherché avec une grande ténacité et jalousement gardé.

b) On remarque chez eux, d’une manière générale, une phobie du bruit. Ces enfants sont très affectés dès qu’on les réprimande. Grande soif de calme et d’affection.

c) Chez beaucoup on trouve des insomnies avec somnambulisme.

d) Énurésie périodique.

e) Tendance sadique. Un jeu fréquent : une feuille de papier tendue est percée rageusement de multiples trous. Les crayons sont tous mordus, et les ongles rongés avec une constance désespérante. Des disputes sont fréquentes entre eux malgré un fond de grande affection.

CAS NO 5
Psychoses puerpérales chez les réfugiées

On appelle psychose puerpérale les troubles mentaux qui surviennent chez la femme à l’occasion de la maternité. Ces troubles peuvent apparaître immédiatement avant ou quelques semaines après l’accouchement. Le déterminisme de ces maladies est très complexe. Mais on estime que les deux causes principales sont un bouleversement du fonctionnement des glandes endocrines et l’existence d’un « choc affectif ». Cette dernière rubrique, quoique vague, recouvre ce que le public appelle « grosse émotion ».

Sur les frontières tunisiennes et marocaines, depuis la décision prise par le gouvernement français de pratiquer sur des centaines de kilomètres la politique du glacis et de la terre brûlée, se trouvent près de 300 000 réfugiés. On sait l’état de dénuement dans lequel ils vivent. Des commissions de la Croix-Rouge internationale se sont à maintes reprises rendues sur les lieux et, après avoir constaté l’extrême misère et la précarité des conditions de vie, ont recommandé aux organismes internationaux d’intensifier l’aide à ces réfugiés. Il était donc prévisible, étant donné la sous-alimentation qui règne dans ces camps, que les femmes enceintes montrent une particulière prédisposition à l’éclosion de psychoses puerpérales.

Les fréquentes invasions des troupes françaises appliquant « le droit de suite et de poursuite », les raids aériens, les mitraillages – on sait que les bombardements des territoires marocains et tunisiens par l’armée française ne se comptent plus, et Sakiet-Sidi-Youssef, le village martyr de Tunisie, en est le plus sanglant exemple –, l’état de démembrement familial, conséquence des conditions de l’exode, entretiennent chez ces réfugiés une atmosphère d’insécurité permanente. Disons-le, il y a peu d’Algériennes réfugiées ayant accouché qui n’aient présenté des troubles mentaux.

Ces troubles revêtent plusieurs formes. Ce sont soit des agitations qui peuvent prendre quelquefois l’allure de furies, soit de grosses dépressions immobiles avec tentatives multiples de suicide, soit enfin des états anxieux avec pleurs, lamentations, appels à la miséricorde, etc. Pareillement, le contenu délirant est divers. On trouve soit un délire de persécution vague, qui intéresse n’importe qui, soit une agressivité délirante contre les Français qui veulent tuer l’enfant à naître ou nouvellement né, soit une impression de mort imminente, les malades implorent alors des bourreaux invisibles d’épargner leur enfant…

Ici encore il faut signaler que les contenus fondamentaux ne sont pas balayés par la sédation et la régression des troubles. La situation des malades guéries entretient et nourrit ces nœuds pathologiques.