Chapitre I La matière et les matérialistes

Principes élémentaires de philosophie
Georges Politzer

Deuxième partie : Le matérialisme philosophique

Chapitre I
La matière et les matérialistes

   Après avoir défini :

   D’abord, les idées communes à tous les matérialistes, ensuite les arguments de tous les matérialistes contre les philosophies idéalistes et, enfin, démontré l’erreur de l’agnosticisme, nous allons tirer les conclusions de cet enseignement et renforcer nos arguments matérialistes en apportant nos réponses aux deux questions suivantes :

   1° Qu’est-ce que la matière ? 2° Que signifie être matérialiste ?

I. Qu’est-ce que la matière ?

   Importance de la question. Chaque fois que nous avons un problème à résoudre, nous devons poser les questions bien clairement. En fait, ici, ce n’est pas si simple de donner une réponse satisfaisante. Pour y parvenir, nous devons faire une théorie de la matière.

   En général, les gens pensent que la matière, c’est ce que l’on peut toucher, ce qui est résistant et dur. Dans l’antiquité grecque, c’est ainsi que l’on définissait la matière.

Nous savons aujourd’hui, grâce aux sciences, que ce n’est pas exact.

II. Théories successives de la matière.

   (Notre but est de passer en revue le plus simplement possible les diverses théories relatives à la matière, sans entrer dans des explications scientifiques.)

   En Grèce, on pensait que la matière était une réalité pleine et impénétrable qui ne pouvait se diviser à l’infini. Un moment arrive, disait-on, où les morceaux ne sont plus divisibles ; et on a appelé ces particules les atomes (atome = indivisible). Une table est alors un aggloméré d’atomes. On pensait aussi que ces atomes étaient différents les uns des autres : il y avait des atomes lisses et ronds comme ceux de l’huile, d’autres rugueux et crochus, comme ceux du vinaigre.

   C’est Démocrite, un matérialiste de l’antiquité, qui a mis sur pied cette théorie; c’est lui qui, le premier, a essayé de donner une explication matérialiste du monde. Il pensait, par exemple, que le corps humain était composé d’atomes grossiers, que l’âme était un aggloméré d’atomes plus fins et, comme il admettait l’existence des dieux et qu’il voulait pourtant expliquer toute chose en matérialiste, il affirmait que les dieux eux-mêmes étaient composés d’atomes extra-fins.

   Au XIX° siècle cette théorie se modifia profondément.

   On pensait toujours que la matière se divisait en atomes, que ces derniers étaient des particules très dures s’attirant les unes les autres. On avait abandonné la théorie des Grecs, et ces atomes n’étaient plus crochus ou lisses, mais on continuait à soutenir qu’ils étaient impénétrables, indivisibles et subissaient un mouvement d’attraction les uns vers les autres.

   Aujourd’hui, on démontre que l’atome n’est pas un grain de matière impénétrable et insécable (c’est-à-dire indivisible), mais qu’il se compose lui-même de particules nommées électrons tournant à très grande vitesse autour d’un noyau où se trouve condensée la presque totalité de la masse de l’atome. Si l’atome est neutre, électrons et noyau ont une charge électrique, mais la charge positive du noyau est égale à la somme des charges négatives portées par les électrons. La matière est un aggloméré de ces atomes, et si elle oppose une résistance à la pénétration, c’est en raison même du mouvement des particules qui la composent.

   La découverte de ces propriétés électriques de la matière, et en particulier la découverte des électrons, a provoqué au début du XX° siècle un assaut des idéalistes contre l’existence même de la matière. «L’électron n’a rien de matériel, prétendaient-ils. Ce n’est rien de plus qu’une charge électrique en mouvement. S’il n’y a pas de matière dans la charge négative, pourquoi y en aurait-il dans le noyau positif ? Donc la matière s’est évanouie. Il n’y a que de l’énergie ! »

   Lénine, dans Matérialisme et empiriocriticisme (chap. V), remit les choses au point en montrant qu’énergie et matière ne sont pas séparables. L’énergie est matérielle, et le mouvement n’est que le mode d’existence de la matière. En somme les idéalistes interprétaient à l’envers les découvertes de la science. Au moment où celle-ci mettait en évidence des aspects de la matière ignorés jusqu’alors, ils concluaient que la matière n’existe pas, sous prétexte qu’elle n’est pas conforme à l’idée qu’on s’en faisait jadis, quand on croyait que matière et mouvement étaient deux réalités distinctes. (La partie II de ce chapitre a été remaniée avec l’aide de Luce Langevin et Jean Orcel. Sur les progrès accomplis depuis le début du siècle dans l’étude de la structure de la matière, voir F. Joliot-Curie : Textes choisis, Editions sociales, p. 85-89.)

III. Ce qu’est la matière pour les matérialistes.

   A ce sujet, il est indispensable de faire une distinction : il s’agit de voir d’abord :

      1. Qu’est-ce que la matière ?

   puis

      1. Comment est la matière ?

   La réponse que donnent les matérialistes à la première question, c’est que la matière est une réalité extérieure, indépendante de l’esprit, et qui n’a pas besoin de l’esprit pour exister. Lénine dit à ce sujet :

« La notion de matière n’exprime que la réalité objective qui nous est donnée dans la sensation. » (Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, p. 250.)

   Maintenant, à la deuxième question : « Comment est la matière? » Les matérialistes disent : « Ce n’est pas à nous de répondre, c’est à la science. »

   La première réponse est invariable de l’antiquité à nos jours.

   La deuxième réponse a varié et doit varier parce qu’elle dépend des sciences, de l’état des connaissances humaines. Ce n’est pas une réponse définitive.

   Nous voyons qu’il est absolument indispensable de bien poser le problème et de ne pas laisser les idéalistes mélanger les deux questions. Il faut bien les séparer, montrer que c’est la première qui est la principale et que notre réponse à son sujet est depuis toujours invariable.

   Car l’unique « propriété » de la matière dont l’admission définit le matérialisme philosophique est d’être une réalité objective, d’exister en dehors de notre conscience. (Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, p. 22)

IV. L’espace, le temps, le mouvement et la matière.

   Si nous affirmons, parce que nous le constatons, que la matière existe en dehors de nous, nous précisons aussi :

      1. Que la matière existe dans le temps et dans l’espace.
      2. Que la matière est en mouvement.

   Les idéalistes, eux, pensent que l’espace et le temps sont des idées de notre esprit (c’est Kant qui, le premier, l’a soutenu). Pour eux, l’espace est une forme que nous donnons aux choses, l’espace naît de l’esprit de l’homme. De même pour le temps.

   Les matérialistes affirment, au contraire, que l’espace n’est pas en nous, mais que c’est nous qui sommes dans l’espace. Ils affirment aussi que le temps est une condition indispensable au déroulement de notre vie ; et que, par conséquent, le temps et l’espace sont inséparables de ce qui existe en dehors de nous, c’est-à-dire de la matière.

« … Les formes fondamentales de tout être sont l’espace et le temps, et un être en dehors du temps est une absurdité aussi grande qu’un être en dehors de l’espace. » (Friedrich Engels : Anti-Dühring, Editions sociales, 1956, p. 84.)

   Nous pensons donc qu’il y a une réalité indépendante de la conscience. Nous croyons tous que le monde a existé avant nous et qu’il continuera d’exister après nous. Nous croyons que le monde, pour exister, n’a pas besoin de nous. Nous sommes persuadés que Paris a existé avant notre naissance et qu’à moins d’être définitivement rasé il existera après notre mort. Nous sommes certains que Paris existe, même quand nous n’y pensons pas, de même qu’il y a des dizaines de milliers de villes que nous n’avons jamais visitées, dont nous ne connaissons même pas le nom, et qui existent néanmoins. Telle est la conviction générale de l’humanité. Les sciences ont permis de donner à cet argument une précision et une solidité qui réduisent à néant toutes les finasseries idéalistes.

« Les sciences de la nature affirment positivement que la terre exista en des états tels que ni l’homme ni aucun être vivant ne l’habitaient et ne pouvaient l’habiter. La matière organique est un phénomène tardif, le produit d’une très longue évolution. » (Lénine : ouvrage cité, p. 52.)

   Si les sciences nous fournissent donc la preuve que la matière existe dans le temps et dans l’espace, elles nous apprennent, en même temps, que la matière est en mouvement. Cette dernière précision, qui nous est fournie par les sciences modernes, est très importante, car elle détruit la vieille théorie suivant laquelle la matière serait incapable de mouvement, inerte.

   « Le mouvement est le mode d’existence de la matière… La matière sans mouvement est aussi inconcevable que le mouvement sans matière. » (Friedrich Engels : Anti-Dühring, p. 92.)

   Nous savons que le monde dans son état actuel est le résultat, dans tous les domaines, d’une longue évolution et, par conséquent, le résultat d’un mouvement lent, mais continu. Nous précisons donc, après avoir démontré l’existence de la matière, que

« l’univers n’est que matière en mouvement, et cette matière en mouvement ne peut se mouvoir autrement que dans l’espace et dans le temps. » (Lénine : ouvrage cité, p. 14.)

Conclusion.

   Il résulte de ces constatations que l’idée de Dieu, l’idée d’un « pur esprit » créateur de l’univers n’a pas de sens, car un Dieu en dehors de l’espace et du temps, c’est quelque chose qui ne peut exister.

   Il faut partager la mystique idéaliste, par conséquent n’admettre aucun contrôle scientifique, pour croire en un Dieu existant en dehors du temps, c’est-à-dire n’existant à aucun moment, et existant en dehors de l’espace, c’est-à-dire n’existant nulle part.

   Les matérialistes, forts des conclusions des sciences, affirment que la matière existe dans l’espace et à un certain moment (dans le temps). Par conséquent, l’univers n’a pu être créé, car il aurait fallu à Dieu pour pouvoir créer le monde un moment qui n’a été à aucun moment (puisque le temps pour Dieu n’existe pas) et il aurait fallu aussi que de rien sortît le monde.

   Pour admettre la création, il faut donc admettre d’abord qu’il y a un moment où l’univers n’existait pas, ensuite que de rien est sorti quelque chose, ce que la science ne peut admettre.

   Nous voyons que les arguments idéalistes, confrontés avec les sciences, ne peuvent se soutenir, tandis que ceux des philosophes matérialistes ne peuvent être séparés des sciences mêmes. Nous soulignons ainsi, une fois de plus, les rapports intimes qui lient le matérialisme et les sciences.

  •  Lectures

F. Engels : Anti-Dühring, p. 92.
Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, chapitre III, pp. 116 à 119 ; chapitre V.

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