La formation de l’Homme harmonieusement développé.

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#12 – Marx et l’Éducation

   La doctrine de Marx sur l’éducation d’Hommes harmonieusement développés ne peut être comprise qu’à, la lumière du système complet des idées de Marx. En effet, cette doctrine découle logiquement de l’analyse générale de la société capitaliste et du développement de la grande industrie; elle est un élément constitutif nécessaire du marxisme.

   Il suffit de comparer les idées de Marx sur l’éducation aux théories mêmes des philosophes et des éducateurs bourgeois les plus avancés, comme Kant, Rousseau, Pestalozzi, pour saisir une différence de qualité. C’est en vain que certains théoriciens ont essayé de démontrer que le système d’éducation par le travail proposé par Rousseau et Pestalozzi était un système d’éducation « polytechnique » ou, du moins, très proche du polytechnisme de Marx. Considérons, en effet, l’idée de l’éducation d’un individu harmonieusement développé, telle qu’elle prend son point de départ dans le monde antique et imprègne toutes les théories des philosophes et des éducateurs bourgeois les plus avancés: tout de suite, nous nous rendons compte d’une différence de principe dans les points de vue.

1. La formation de l’Homme harmonieusement développé.

   D’abord, tous ces philosophes et tous ces éducateurs ont vu dans l’éducation de l’individu harmonieusement développé une réalisation de la raison absolue, de l’idée absolue. Pour eux, l’idéal de l’individu harmonieusement développé était situé hors du temps et de l’espace et était applicable d’une façon identique pour toutes les époques et pour tous les peuples. Ils prenaient leur point de départ dans la nature invariable de l’Homme, dans l’idéal abstrait de l’Homme. « Vivre, voilà le métier que je veux enseigner à mon Émile », dit Rousseau. Ailleurs, il déclare qu’il cultive en son Émile, non pas le citoyen, mais l’Homme.

   Tout autre est le point de vue de Marx. La nécessité du développement harmonieux de l’Homme repose, pour lui, sur les tendances de la grande industrie contemporaine, sur la mobilité des fonctions de l’ouvrier, sur les changements successifs de travail, sur le caractère révolutionnaire de la technique moderne. Marx tenait compte des résultats positifs acquis grâce à l’union de l’enseignement avec le travail productif des enfants dans les écoles d’usine d’Angleterre, de l’expérience de l’utopiste Robert Owen et des idées de J. Bellers.

   Leur succès était la première démonstration pratique de la possibilité d’unir l’enseignement et la gymnastique au travail manuel et, vice versa, le travail manuel à l’enseignement et à la gymnastique.1

   Le système de fabrique a, le premier, fait germer l’éducation de l’avenir,… comme la seule et unique méthode de produire des Hommes complets2.

   C’est en partant de la pratique des « écoles d’usine » que Marx a découvert l’efficacité pédagogique de l’alternance du travail et de l’enseignement. Le système du travail alterné avec l’école transforme chacune de ces deux occupations en un délassement par rapport à celle qui a précédé; et par conséquent, il convient infiniment mieux à l’enfant que la continuité de l’une ou l’autre de ces deux occupations. L’enfant qui, dès le matin, est assis à l’école ne peut rivaliser avec un autre enfant qui y arrive, frais et dispos, après une séance de travail.

   Cela signifie que, selon Marx, le nouveau système d’éducation d’Hommes harmonieusement développés ne pouvait surgir qu’à un degré déterminé du développement historique de la société humaine ; il repose sur les tendances qui se font jour dans le développement de la grande industrie contemporaine, sur les réalisations de la pratique pédagogique avancée et sur les revendications révolutionnaires du prolétariat. Chez Marx, nous avons affaire non pas à une conception abstraite, mais à une vue pédagogique de nature dialectique et historique concernant la nécessité d’unir l’enseignement à un travail de production. La doctrine de Marx balaie tous les discours des théoriciens bourgeois sur la question de savoir si la pédagogie est, oui ou non, une science; si elle est un art plutôt qu’une science d’application ou, au contraire, une science normative. Dans le domaine de l’éducation, Marx constate des lois déterminées correspondant aux diverses étapes du développement de la société humaine. La pédagogie est appelée à étudier ces lois; elle devient ainsi une science historique.

   Les socialistes utopistes et les encyclopédistes français accordaient une très grande attention aux problèmes de l’éducation. Cela se conçoit; c’étaient des idéalistes, pour qui « les opinions gouvernent le monde » ; ils fondaient toutes leurs espérances sur l’instruction et, avant tout, sur tels ou tels personnages influents capables de construire la société nouvelle conformément à la raison absolue. Mais, en fait, ils étaient réduits à tourner dans le cercle vicieux autrefois dénoncé par D. Pissarev : « Nous sommes pauvres parce que nous sommes bêtes, et nous sommes bêtes parce que pauvres ». Autrement dit, pour améliorer leurs conditions de vie, les masses doivent devenir plus éclairées, plus instruites; mais pour cela il leur faut, au préalable, un certain minimum de bien-être.

   C’est ce problème que Lénine résout, — en se fondant sur la doctrine de Marx, — par exemple dans son article contre Soukhanov, au moyen du mot d’ordre de la dictature du prolétariat et de la révolution culturelle.

   Marx dit dans ses célèbres thèses sur Feuerbach :

   La doctrine matérialiste d’après laquelle les Hommes sont le produit des circonstances et de l’éducation et, par conséquent, les Hommes modifiés sont le produit de nouvelles circonstances et d’une autre éducation, oublie que ce sont précisément les Hommes qui modifient les circonstances et que l’éducateur lui-même a besoin d’être éduqué. C’est pourquoi cette doctrine aboutit inévitablement à diviser la société en deux parties, dont l’une se situe au-dessus de la société (par exemple, chez Robert Owen).

   La coïncidence du changement des circonstances et du changement de l’activité humaine ne peut être considérée et comprise qu’en tant que pratique révolutionnaire.((Voir thèses de Marx sur Feuerbach dans F. ENGELS :

  1. Capital, tome I, édition Lachâtre, chapitre XV, p. 209 (édition Costes, tome III, pp. 167-168).[↩]
  2. Capital, tome I, Lachâtre, p. 209 (éd. Costes, t. III, p. 169).[↩]