
Cours professé à l’Université ouvrière de Paris en mai, juin et juillet 1938.
La pensée française et le marxisme
Georges Politzer
Les classes laborieuses manifestent un immense intérêt pour les questions théoriques, même les plus élevées ; mais avant tout pour le marxisme.
Etienne Fajon a montré récemment que le marxisme représente la méthode scientifique pour la solution des problèmes politiques1. II a montré, en même temps, que les conceptions et les méthodes du marxisme, aussi bien en économie qu’en politique, relèvent d’une conception plus générale.
Les problèmes économiques et politiques sont, en effet, loin d’être les seuls problèmes que le marxisme ait abordés.
A la vérité, le marxisme a abordé et aborde tous les problèmes que se posent les hommes. Mais ce qui caractérise le marxisme, c’est qu’il aborde tous ces problèmes dans le même esprit, c’est-à-dire en ayant pour base la science et pour idéal le progrès humain. En fait, le marxisme est aujourd’hui, aussi bien lorsqu’il s’agit de la nature que lorsqu’il s’agit de l’homme, la seule conception qui soit entièrement conforme à la fois à la science théorique et aux progrès pratiques de l’humanité.
Les études qui vont suivre sont consacrées à cet aspect du marxisme, c’est-à-dire au marxisme en tant que conception générale capable d’aborder et de résoudre l’ensemble des problèmes qui se posent devant l’humanité.
Pour illustrer le caractère universel et humain du marxisme, nous choisirons un certain nombre de problèmes qui sont à l’heure actuelle au centre de la conscience de l’homme civilisé.
L’état présent de la philosophie française.
Ce n’est pas par hasard qu’un tel sujet est choisi actuellement, car il a, dans le moment présent, une importance tout à fait exceptionnelle.
Nous sommes en présence de deux faits : le premier est que la philosophie française, à l’heure actuelle, est loin d’être dans son ensemble au niveau de la science et de la démocratie. Le deuxième fait est que nous assistons, en plus, au développement d’une véritable offensive de ce qu’on peut qualifier, d’une manière tout à fait légitime, la réaction philosophique.
Chacun comprend très facilement qu’il est impossible à une démocratie de vivre avec des conceptions économiques et politiques réactionnaires. Il est, de la même manière, impossible à une démocratie de vivre avec des conceptions philosophiques exprimant les ambitions, les intérêts et les mythes de la réaction.
Nous sommes dans un pays où un immense effort vient d’être fait pour la consolidation et pour le développement de la démocratie. Mais si nous jetons un coup d’œil sur les Universités où sont éduqués ceux qui, à leur tour, sont destinés à devenir des éducateurs, des savants, des philosophes, nous constatons que ce qui est enseigné, trop souvent, ce sont des conceptions ayant des origines et des ambitions tout à fait différentes de celles de la science et de la démocratie.
Le sentiment qu’une telle situation n’est pas acceptable, qu’elle ne peut pas être durable, qu’elle comporte des dangers graves, existe aujourd’hui de plus en plus chez un grand nombre de savants et de philosophes français.
On peut citer, avec Paul Langevin, tous les savants et tous les penseurs qui, continuant la plus noble de nos traditions universitaires, associent dans leur travail le dévouement à l’idéal de progrès avec leur idéal scientifique.
On peut citer également des faits significatifs qui se produisent chaque jour. Récemment un ancien inspecteur général de l’Éducation nationale a publié un livre qui porte le titre significatif : En quête d’une philosophie. Des savants, des penseurs, chaque jour plus nombreux, constatent la contradiction profonde qu’il y a entre les aspirations humaines de la démocratie et l’abaissement des valeurs humaines par des philosophies rétrogrades que l’on enseigne encore trop souvent. Ils manifestent de plus en plus le sentiment qu’il faut mettre la pensée française, aussi dans ses manifestations les plus théoriques, au niveau de la science et du progrès. Ils refusent leur crédit aux penseurs rétrogrades et se mettent « en quête d’une philosophie », à la recherche d’une philosophie du progrès.
À la vérité, on n’a plus besoin aujourd’hui de partir à la recherche d’une philosophie du progrès, d’une conception moderne du monde qui serait encore à trouver et à forger de toutes pièces.
Cette conception du monde, cette philosophie qui est au niveau de la science et du progrès, existe déjà. Elle existe même depuis le milieu du siècle dernier. C’est la philosophie du marxisme.
Marx a accompli un travail immense en réalisant sa conception philosophique, et, dans l’accomplissement de ce travail, la pensée de Marx se trouve liée d’une manière inséparable au développement de la pensée française.
Nous montrerons tout d’abord, le lien intime qui existe entre la conception du monde du marxisme et le développement de la pensée française.
1. Qu’est-ce que la philosophie ?
On peut poser, pour pouvoir aller plus loin, la question, mais qu’est-ce donc que la philosophie ?
Il ne s’agira pas, dès le début, de donner une définition rigoureuse. Mais nous pouvons indiquer quelles sont les questions dont la philosophie s’occupe principalement.
En réalité, ce qu’on appelle la philosophie, s’occupe aujourd’hui de problèmes qui sont souvent posés par nous tous, et qui sont même souvent, au premier plan de nos préoccupations. Nous voyons les progrès de la science et souvent nous entendons poser la question : « Mais, que vaut la science ? Que faut-il penser des solutions quelle nous propose ? La science est-elle capable d’éclaircir ce qu’on appelle selon une expression courante les mystères de l’Univers ? Peut-elle nous dire d’où vient le monde, d’où vient la vie, peut-elle nous renseigner sur l’origine des choses, de l’homme, peut-elle nous renseigner sur les problèmes de la destinée humaine ? »
La philosophie se demande aussi si la vérité est, d’une manière générale, accessible à l’homme ; si l’homme peut connaître la vérité et quelle est la méthode qu’il doit suivre pour y arriver.
Voilà, sinon une définition exacte de la philosophie, du moins une énumération des principaux problèmes dont elle s’occupe, en fait, à l’heure actuelle.
Faut-il s’occuper de ces questions philosophiques ?
Ces problèmes énoncés ou énumérés ainsi paraissent très abstraits. Ils le sont effectivement.
L’intérêt des problèmes philosophiques.
Quand on entend ces formules pour la première fois, on se demande quel est véritablement leur contenu, et à cause même de l’abstraction de ces problèmes, souvent pour écarter ce genre de questions, on cite un vieux dicton.
« Il faut d’abord vivre, il faut faire de la philosophie ensuite ». Et comme la vie présente déjà suffisamment de difficultés, n’est-il pas superflu de se compliquer l’existence en se posant des problèmes aussi abstraits ?
En réalité, les choses ne sont pas tout à fait aussi simples. D’abord il faut vivre, mais une fois qu’on vit on vit, en fait, à l’intérieur d’une société donnée et on appartient à une classe sociale. On appartient, par exemple, à la classe ouvrière et on est exploité par la classe capitaliste.
L’exploitation du travail par le capital ne peut se maintenir qu’en se liant avec l’influence intellectuelle des classes dominantes sur les classes exploitées. La sujétion matérielle des classes exploitées se double d’une sujétion intellectuelle. Toujours les classes exploiteuses et oppresseurs ont cherché à maintenir les classes opprimées et exploitées sous leur influence idéologique. Cette influence idéologique pénètre dans les classes dominées et exploitées par tous les moyens, par toutes les portes. Elle y pénètre spécialement par les problèmes dont s’occupe la philosophie.
Ce fait est déjà important lorsqu’il s’agit d’individus.
Il est encore beaucoup plus important quand l’influence idéologique de la classe dominante s’exerce sur de grandes masses. Si, d’une manière générale, on pouvait semer à présent dans la classe ouvrière, le doute à l’égard de la science, si on pouvait faire croire d’une manière systématique que la science ne vaut rien, que l’homme ne peut pas atteindre la vérité, il serait alors beaucoup plus facile aux oligarchies capitalistes de maintenir les travailleurs sous leur influence. S’il n’y a pas de science, ou si la science ne vaut rien, il est impossible de trouver la véritable solution des problèmes économiques et sociaux et alors il est inutile de se lancer dans une action destinée à transformer la société ; il n’y aurait qu’à accepter le désordre social, tel qu’il est et il serait, grâce à de telles croyances, plus facile de conserver les grandes masses sous la domination de leurs exploiteurs. C’est pour cela que jamais les classes dominantes ne renoncent à propager dans les masses laborieuses, non seulement certaines conceptions économiques, sociales et politiques, mais également certaines conceptions philosophiques. Mais c’est pourquoi aussi il est indispensable pour chacun de nous de réfléchir, en même temps que sur les grands problèmes économiques, sociaux et politiques, aussi sur les grands problèmes philosophiques.
Il faut poser ces problèmes pour pouvoir comprendre et pour pouvoir ensuite répandre les solutions qui correspondent aux progrès véritables de la science et de l’humanité.
Y a-t-il des progrès en philosophie ?
En disant qu’il s’agira ici d’enseigner les solutions qui résultent des progrès de la philosophie, on suscite la contradiction de ceux qui prétendent qu’en philosophie (et c’est une opinion très répandue) il n’y a pas de progrès ; que les problèmes de la philosophie sont posés depuis des siècles, depuis des millénaires, et qu’ils restent toujours dans le même état.
C’est, en général, cette conviction qu’on donne à ceux qui s’occupent d’études philosophiques. On leur enseigne que les philosophes succèdent aux philosophes, que les idées philosophiques succèdent aux idées philosophiques avec les générations, mais qu’au fond, il n’y a jamais aucun progrès et il n’y a jamais aucune solution. On ajoute d’ailleurs aussitôt que la solution de ces problèmes n’a pas d’importance. Comme dit un philosophe français contemporain : Ce qui est important, ce n’est pas de trouver la solution mais de la chercher. Un autre philosophe contemporain affirme même que le philosophe est un malade qui cherche sa position. Le malade se tourne sur le côté gauche, sur le côté droit, il se tourne dans tous les sens, il cherche sa position.
La confiance dans la science, tradition de la pensée française.
Une grande partie de la philosophie officielle se présente donc à nous, sous le masque d’un dilettantisme, sous les apparences d’un jeu avec les problèmes, un jeu qui renonce aux solutions. Il est nécessaire de souligner qu’une telle attitude est la négation de toute l’histoire de la pensée française. Celle-ci a été caractérisée au cours des moments les plus essentiels de son histoire par un élan vers la vérité, vers la solution des problèmes, solution à la possibilité desquelles les plus grands penseurs français ont toujours cru, parce qu’ils ont toujours pensé qu’il était possible de résoudre les problèmes au moyen de la science.
XVIIème siècle : c’est René Descartes qui lutte contre les préjugés de la scolastique du moyen-âge, en opposant à ces préjugés la possibilité d’une science véritable.
XVIIIème siècle : c’est l’Encyclopédie, effort systématique et méthodique pour résoudre les problèmes au moyen des données contemporaines de la science, car ce qu’on appelle l’Encyclopédie c’est un monument constitué avec les connaissances scientifiques de l’époque, appliquées à la solution des divers problèmes ;
Début du XIXème siècle : le socialisme français se développe sous le signe de la foi dans la science.
Chez les utopistes, en particulier chez Saint-Simon, le socialisme est lié à l’espoir de l’émancipation de l’homme au moyen de la science.
Cette renonciation à la solution des problèmes que prêche une grande partie de la philosophie officielle, représente un corps étranger dans la pensée française. Mais ce n’est pas seulement un corps étranger. Il s’agit là d’un phénomène qui est bien dangereux. Puisque les solutions n’intéressent pas — puisque seule la recherche des solutions importe, on mettra sur le même plan la science et les adversaires de la science. Sous prétexte que les adversaires de la science font, eux aussi, un effort pour trouver « d’autres solutions », on renoncera trop souvent à la critique des philosophies et des conceptions qui combattent la science ; on ne fera rien pour empêcher la diffusion de l’idéologie de la réaction, on abandonnera la résistance aux mystifications théoriques du fascisme, facilitant ainsi sa préparation idéologique.
2. Les progrès de la philosophie
Considérée d’un point de vue scientifique, la négation du progrès en philosophie est tout aussi fausse que la négation de l’évolution de la nature organique.
Il est faux que les philosophes se succèdent sans qu’il y ait jamais aucun progrès dans la solution des problèmes philosophiques.
Il est faux, que, dans révolution de la pensée, il n’y ait pas eu, en ce qui concerne les problèmes philosophiques, des progrès absolument décisifs.
La philosophie a progressé.
En fait la philosophie a progressé et il y a eu un pro grès tout à fait décisif, au XIXème siècle, en ce qui concerne la solution des problèmes dont elle s’occupe. Ce progrès c’est précisément le développement du marxisme.
Dans un texte extrêmement saisissant, Lénine montre comment la philosophie du marxisme est née de tous les progrès antérieurs de la pensée humaine. Voici ce que dit Lénine :
L’histoire de la philosophie et celle de la science sociale démontrent avec une clarté parfaite qu’il n’y a rien dans le marxisme qui ressemble à un « sectarisme » ou à une doctrine fermée et rigide surgie en dehors de la grande voie du développement de la civilisation universelle. Bien au contraire, tout le génie de Marx consiste précisément à résoudre les problèmes que la pensée avancée de l’humanité avait déjà posés. Sa doctrine naquit comme la continuation directe et immédiate de celle des plus grands représentants de la philosophie, de l’économie politique et du socialisme((I. LÉNINE : les «
- Etienne Fajon : Les Grands Problèmes de la politique contemporaine. Paris, Bureau d’Éditions, 1938, (Collection les Cours de l’Université ouvrière de Paris).[↩]