Introduction

L’idéologie allemande

Karl Marx

1845

Introduction

((Texte en rouge : Passage biffé dans le manuscrit
Texte en bleu : En français dans le texte.))

   A en croire certains idéologues allemands, l’Allemagne aurait été, dans ces dernières années, le théâtre d’un bouleversement sans précédent. Le processus de décomposition du système hégélien, qui avait débuté avec Strauss ((David Friedrich Strauss (1808 1874) : sa Vie de Jésus l’avait rendu célèbre.)), a abouti à une fermentation universelle où sont entraînées toutes les « puissances du passé ». Dans ce chaos universel, des empires puissants se sont formés pour sombrer tout aussi vite, des héros éphémères ont surgi pour être rejetés à leur tour dans les ténèbres par des rivaux plus hardis et plus puissants. Ce fut une révolution au regard de laquelle la Révolution française n’a été qu’un jeu d’enfants, une lutte mondiale qui fait paraître mesquins les combats des Diadoques ((Généraux d’Alexandre de Macédoine, qui, après sa mort, se livrèrent une lutte acharnée pour le pouvoir. Au cours de cette lutte, l’empire d’Alexandre fut scindé en une série d’États.)) . Les principes se supplantèrent, les héros de la pensée se culbutèrent l’un l’autre avec une précipitation inouïe et, en trois ans, de 1842 à 1845, on a davantage fait place nette en Allemagne qu’ailleurs en trois siècles.

   Tout cela se serait passé dans le domaine de la pensée pure.

   Il s’agit certes d’un événement plein d’intérêt : le processus de décomposition de l’esprit absolu. Dès que se fut éteinte sa dernière étincelle de vie, les divers éléments de ce caput mortuum ((Littéralement : tête morte, terme utilisé en chimie pour désigner le résidu d’une distillation. Ici : restes, résidus.)) entrèrent en décomposition, formèrent de nouvelles combinaisons et constituèrent de nouvelles substances. Les industriels de la philosophie, qui avaient jusqu’alors vécu de l’exploitation de l’esprit absolu, se jetèrent maintenant sur ces nouvelles combinaisons. Et chacun de déployer un zèle inouï pour débiter la part qui lui était échue. Mais la chose ne pouvait aller sans concurrence. Au début, cette concurrence fut pratiquée d’une façon assez sérieuse et bourgeoise. Plus tard, lorsque le marché allemand fut encombré et que, malgré tous les efforts, la marchandise fut impossible à écouler sur le marché mondial, l’affaire fut viciée, comme il est de règle en Allemagne, par une fausse production de pacotille, l’altération de la qualité, la sophistication de la matière première, le maquillage des étiquettes, les ventes fictives, l’emploi de traites de complaisance et par un système de crédit dénué de toute base concrète. Cette concurrence aboutit à une lutte acharnée qui nous est présentée et vantée maintenant comme une révolution historique, qui aurait produit les résultats et les conquêtes les plus prodigieux.

   Mais pour apprécier à sa juste valeur cette charlatanerie philosophique qui éveille même dans le coeur de l’honnête bourgeois allemand un agréable sentiment national, pour donner une idée concrète de la mesquinerie, de l’esprit de clocher parfaitement borné de tout ce mouvement jeune-hégélien, et spécialement du contraste tragi-comique entre les exploits réels de ces héros et leurs illusions au sujet de ces mêmes exploits, il est nécessaire d’examiner une bonne fois tout ce vacarme d’un point de vue qui se situe en dehors de l’Allemagne. Voilà pourquoi nous ferons précéder la critique particulière des divers représentants de ce mouvement par quelques remarques générales (ces remarques suffiront pour caractériser le point de vue de notre critique, autant que c’est nécessaire pour comprendre les critiques individuelles qui vont suivre et pour les fonder. Si nous opposons ces remarques à Feuerbach précisément, c’est qu’il est le seul à avoir au moins constitué un progrès, le seul dont on puisse de bonne foi étudier les écrits); ces remarques éclaireront les présuppositions idéologiques qui leur sont communes à tous.

 

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