À la manière de Louis Blanc

À la manière de Louis Blanc

Lénine

   « Pravda » 27, 8 avril 1917.

   Le socialiste français Louis Blanc se rendit tristement célèbre pendant la révolution de 1848 en abandonnant les positions de la lutte des classes pour celles des illusions petites-bourgeoises enveloppées d’une phraséologie à prétentions «socialistes», et qui ne servaient en réalité qu’à affermir l’influence de la bourgeoisie sur le prolétariat. Louis Blanc attendait une aide de la bourgeoisie, espérait et entretenait l’espoir que la bourgeoisie pouvait aider les ouvriers en matière d’«organisation du travail» – terme confus qui devait traduire les aspirations «socialistes».

   L’esprit de Louis Blanc a maintenant remporté en Russie une victoire complète dans la « social-démocratie » de droite, le parti du Comité d’Organisation. Tchkhéidzé, Tsérétéli, Stéklov et bien d’autres, qui sont aujourd’hui les chefs du Soviet des députés soldats et ouvriers de Pétrograd, et ont aussi été ceux de la Conférence des Soviets de Russie1La Conférence des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, convoquée par le Comité exécutif du Soviet de Pétrograd, se déroula à Pétrograd du 29 mars au 3 avril (du 11 au 16 avril) 1917. dont les travaux viennent de se terminer, ont adopté précisément l’attitude de Louis Blanc.

   Sur toutes les questions les plus importantes de la vie politique actuelle, ces chefs, dont le point de vue est à peu près celui de la tendance internationale du «centre», de Kautsky, de Longuet, de Turati et de bien d’autres, se sont trouvés exactement sur les positions petites-bourgeoises de Louis Blanc. Prenons la question de la guerre.

   Le point de vue prolétarien consiste à définir nettement le caractère de classe de la guerre et à se montrer irréductiblement hostile à la guerre impérialiste, c’est-à-dire à une guerre qui met aux prises des groupes de pays capitalistes (monarchistes ou républicains, peu importe) pour le partage du butin capitaliste.

   Le point de vue petit-bourgeois diffère du point de vue bourgeois (justification explicite de la guerre, « défense de la patrie » hautement déclarée, en d’autres termes défense des « intérêts » des capitalistes de son propre pays, défense de leur « droit » aux annexions) en ce sens que le petit bourgeois « désavoue » les annexions, « condamne » l’impérialisme, « exige » de la bourgeoisie qu’elle cesse d’être impérialiste, tout en demeurant dans le cadre des relations universelles de l’impérialisme et du régime économique capitaliste. Le petit bourgeois, qui s’en tient à ce verbiage creux, inoffensif et débonnaire, ne fait en réalité que se traîner, impuissant, à la remorque de la bourgeoisie, « sympathisant » en paroles et sur certains points avec le prolétariat, mais restant en fait dans la dépendance de la bourgeoisie, ne sachant pas ou ne voulant pas comprendre quelle est la voie qui mène à l’abolition du joug capitaliste et peut seule affranchir l’humanité de l’impérialisme.

   « Exiger » des gouvernements bourgeois qu’ils fassent une « déclaration solennelle » répudiant les annexions, c’est pour le petit bourgeois le comble de l’audace et un modèle de logique anti-impérialiste, « zimmerwaldienne ». On voit sans difficulté que c’est là du Louis Blanc de la pire espèce. D’abord, un politicien bourgeois tant soit peu expert ne sera jamais embarrassé pour multiplier les déclarations ronflantes, les « brillantes » phrases à effet, qui ne veulent rien dire et n’engagent à rien, contre les annexions «en général». Mais dès qu’il s’agira des faits, on se permettra tous les tours de passe-passe comme celui de la Retch, par exemple, qui a eu l’autre jour le triste courage de déclarer que la Courlande (aujourd’hui annexée par les forbans impérialistes de l’Allemagne bourgeoise) n‘était pas une annexion de la Russie !!

   C’est le plus révoltant des tours de passe-passe ; c’est, de la part de la bourgeoisie, la plus intolérable mystification des ouvriers, car toute personne tant soit peu éclairée politiquement devra convenir que la Courlande a toujours été une annexion de la Russie.

   Nous mettons ouvertement et publiquement la Retch au défi : 1) de donner au peuple une définition politique de la notion d’«annexion» valable pour toutes les annexions du monde, tant allemandes qu’anglaises et russes, dans le passé et dans le présent, pour toutes sans exception ; 2) de dire sans ambages, avec précision, ce que signifie, à son avis, répudier les annexions, non en paroles, mais en fait. Qu’elle donne donc de la notion de «répudiation en fait des annexions» une définition politique valable non seulement pour les Allemands, mais aussi pour les Anglais et pour tous les peuples qui ont jamais procédé à des annexions.

   Nous sommes sûrs que la Retch ne relèvera pas notre défi, ou qu’elle sera publiquement démasquée par nous. La question de la Courlande, évoquée par la Retch, confère justement à notre discussion un caractère non point théorique, mais pratique, pressant, urgent et actuel au plus haut point.

   Admettez, ensuite, ne serait-ce que pour un instant, que les ministres bourgeois soient la probité même, que les Goutchkov, les Lvov, les Milioukov et Cie croient le plus sincèrement du monde à la possibilité de renoncer aux annexions tout en maintenant le capitalisme, et qu’ils veuillent y renoncer.

   Admettons même cela pour un instant. Faisons cette hypothèse digne d’un Louis Blanc.

   Mais quel homme sensé se contentera de ce que les gens pensent d’eux-mêmes, sans contrôler ce qu’ils pensent par ce qu’ils font ? Un marxiste peut-il ne pas distinguer entre les intentions et les déclarations, d’une part, la réalité objective, de l’autre ?

   Non, il ne le peut pas.

   Ce qui maintient les annexions, ce sont les liens du capital financier, bancaire, impérialiste. Tel est le fondement économique, actuel des annexions. L’annexion est, de ce point de vue, le bénéfice politiquement garanti que rapportent les milliards de capital « investis » dans des milliers et des milliers d’entreprises des pays annexés.

   On ne peut pas, même si on en avait le désir, renoncer aux annexions sans entreprendre une action résolue pour renverser le joug du Capital.

   Est-ce à dire, comme sont prêts à conclure et concluent l’Edinstvo, la Rabotchaïa Gazéta2«Rabotchaïa Gazéta» [le Journal ouvrier], organe central des menchéviks ; parut quotidiennement à Pétrograd de mars à novembre 1917. et autres « Louis Blanc » de notre petite bourgeoisie, qu’il ne faut pas entreprendre une action résolue pour renverser le Capital ? Qu’il faut s’accommoder au moins de certaines annexions ?

   Non. Il faut entreprendre une action résolue pour renverser le Capital. Il faut le faire intelligemment et graduellement, en s’appuyant uniquement sur la conscience et l’esprit d’organisation de l’immense majorité des ouvriers et des paysans pauvres. Mais cette action, il faut l’entreprendre. Et c’est ce que les Soviets des députés ouvriers ont déjà commencé à faire sur différents points de la Russie.

   L’important, aujourd’hui, c’est de nous désolidariser résolument et sans retour des Louis Blanc, des Tchkhéidzé, des Tsérétéli, des Stéklov, du parti du Comité d’Organisation, du parti socialiste-révolutionnaire, etc., etc. C’est d’expliquer aux masses que la politique des Louis Blanc est et sera fatale aux succès ultérieurs de la révolution et de la liberté elle-même si les masses ne comprennent pas la nocivité de ces illusions petites-bourgeoises et ne se joignent pas aux ouvriers conscients dans leur marche prudente, graduelle, réfléchie, mais ferme et immédiate vers le socialisme.

   Le socialisme, et lui seul, peut sauver l’humanité des guerres, de la famine et de nouvelles hécatombes de millions et de millions d’hommes.

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Notes   [ + ]

1. La Conférence des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, convoquée par le Comité exécutif du Soviet de Pétrograd, se déroula à Pétrograd du 29 mars au 3 avril (du 11 au 16 avril) 1917.
2. «Rabotchaïa Gazéta» [le Journal ouvrier], organe central des menchéviks ; parut quotidiennement à Pétrograd de mars à novembre 1917.