A quoi pouvaient s’attendre les cadets en se retirant du ministère ?

A quoi pouvaient s’attendre les cadets en se retirant du ministère ?

Lénine

   Rédigé le 16 (3) juillet 1917. Publié le 28 (15) juillet 1917 dans le n° 2 du «Prolétarskoïé Diélo »((Le 2 (15) juillet, après les premières informations parvenues sur l’échec de l’offensive de juin, les cadets (les ministres Chingarev, Manouïlov, Chakhovski) quittèrent le Gouvernement provisoire de coalition, expliquant leur départ par leur désaccord avec la politique du gouvernement sur la question ukrainienne : dans sa déclaration adressée à la Rada centrale d’Ukraine le Gouvernement provisoire avait promis de désigner par accord mutuel l’organisme dirigeant de l’Ukraine, le Secrétariat général. Or, les cadets voulaient que la question ukrainienne soit tranchée par l’Assemblée constituante.
La véritable raison du départ des cadets du gouvernement était le désir de déclencher une crise gouvernementale afin de faire pression sur les ministres «socialistes» et d’obtenir leur accord sur l’application du programme contre-révolutionnaire cadet : désarmement de la Garde Rouge, retrait des troupes révolutionnaires de Petrograd, interdiction du parti bolchevique.))

   Cette question se présente d’elle-même à l’esprit. Il importe de bien comprendre les événements pour bien y répondre à l’aide d’une tactique appropriée. Comment devons-nous donc comprendre la démission des cadets ?

   Dépit ? Désaccord de principe sur la question ukrainienne ? Certainement pas. Quiconque suspecterait les cadets de s’en tenir avec rigueur à des principes, ou la bourgeoisie d’agir par dépit, serait tout bonnement ridicule.

   Non. La démission des cadets ne peut être interprétée que comme résultat d’un calcul. Quel est ce calcul ?

   Ce calcul, le voici : pour administrer un pays qui a accompli une grande révolution et ne peut pas retourner au calme, par surcroît pendant une guerre impérialiste mondiale, on a besoin de faire fond sur l’esprit d’initiative d’une classe réellement révolutionnaire, sur son audace de géant, à la taille de l’événement historique, sur l’élan d’un enthousiasme sans limite. Ou bien il faut écraser cette classe par la force, ce que les cadets préconisent depuis longtemps, exactement depuis le 6 mai ; ou bien il faut voir en elle la force dirigeante. Ou bien s’allier au capital impérialiste, ce qui veut dire lancer une offensive militaire, servir docilement le capital, se laisser asservir par lui, renoncer à l’utopie de la confiscation sans indemnité de la propriété foncière (voir les discours de Lvov contre le programme Tchernov, dans la Birjovka) ; ou bien se dresser contre le capital impérialiste, et alors offrir immédiatement la paix à tous les peuples à des conditions précises, car tous les peuples sont fatigués de la guerre, il faut oser dresser le drapeau de la révolution prolétarienne mondiale contre le capital et savoir le faire sans se payer de mots mais par des actes, en faisant résolument progresser la révolution en Russie même.

   Les cadets sont des hommes d’affaires, des hommes d’affaires pratiques, tant dans le commerce, dans les finances, dans la défense du capital qu’en politique. Ils se sont rendu compte, et c’était vrai, que la situation était objectivement révolutionnaire. Ils consentent aux réformes et il leur plaît de partager le pouvoir avec les réformistes comme Tsérétéli, Tchernov et consorts. Mais les réformes ne remédieront pas à la situation. Il n’y a pas de réformes susceptibles de remédier à la crise, c’est-à-dire à la guerre et à la débâcle économique.

   Et les cadets, se plaçant au point de vue de leur classe, qui est celle des impérialistes-exploiteurs, ont bien raisonné : «Notre démission est un ultimatum. Nous savons que les Tsérétéli et les Tchernov ne se fient pas aujourd’hui à la classe vraiment révolutionnaire et ne veulent pas faire en ce moment une politique vraiment révolutionnaire. Nous allons leur faire peur. Se passer des cadets, c’est se passer du «soutien» du capital anglo-américain, puissant dans le monde entier, et c’est faire la révolution également contre lui. Les Tsérétéli et les Tchernov ne le feront pas. Ils n’oseront pas ! Ils céderont !

   « Et s’ils ne cèdent pas, la révolution anticapitaliste, même si elle éclate, échouera et nous reviendrons au pouvoir. »

   Tel est le calcul des cadets. Nous le répétons : du point de vue de la classe des exploiteurs, ce calcul est juste.

   Si les Tsérétéli et les Tchernov avaient adopté le point de vue de la classe des exploités – et non celui de la petite bourgeoisie hésitante – ils auraient répondu au juste calcul des cadets par une juste adhésion à la politique du prolétariat révolutionnaire.

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