Aux camarades communistes d’Azerbaïdjan, de Géorgie, d’Arménie, du Daghestan et de la République des Peuples du Caucase du nord

Aux camarades communistes d’Azerbaïdjan, de Géorgie, d’Arménie, du Daghestan et de la République des Peuples du Caucase du nord

Lénine

   Publié le 8 mai 1921 dans le n° 55 de la Pravda Grouzii

   En saluant chaleureusement les Républiques soviétiques du Caucase, je me permets d’exprimer l’espoir que leur étroite union créera un modèle de paix nationale inconnue sous la bourgeoisie et impossible en régime bourgeois.

   Mais si importante que soit la paix nationale entre les ouvriers et les paysans des nationalités peuplant le Caucase, il importe infiniment plus de maintenir et de développer le pouvoir des Soviets qui constitue la transition au socialisme. Tâche difficile, mais parfaitement réalisable. Pour pouvoir s’en acquitter avec succès, il importe par-dessus tout que les communistes de Transcaucasie comprennent les particularités de leur situation, de la situation de leurs républiques, différente de la situation et des conditions de la République socialiste fédérative soviétique de Russie ; qu’ils comprennent la nécessité de ne pas copier notre tactique, mais de la modifier, après mûre réflexion, en fonction des différentes conditions concrètes.

   La République soviétique de Russie n’avait nulle part d’appui politique et militaire. Au contraire, pendant des années, elle a lutté contre les invasions militaires de l’Entente et son blocus.

   Les Républiques soviétiques du Caucase avaient l’appui politique et, dans une faible mesure, l’appui militaire de la R.S.F.S.R. La différence est capitale.

   Deuxièmement : nous n’avons plus à craindre aujourd’hui une invasion de l’Entente, non plus que son appui militaire aux gardes blancs géorgiens, azerbaïdjanais, arméniens, daghestanais et montagnards. L’Entente «s’est brûlé les doigts» avec la Russie, ce qui l’obligera, vraisemblablement, à se montrer plus prudente pendant quelque temps.

   Troisièmement : les Républiques du Caucase sont des pays encore plus ruraux que la Russie.

   Quatrièmement : du point de vue économique, la Russie était et demeure, dans une grande mesure, coupée des pays capitalistes avancés; le Caucase peut organiser la «coexistence» et les échanges avec l’Occident capitaliste plus vite et avec moins de difficulté.

   Ce ne sont pas là toutes les différences. Mais celles qui ont été indiquées suffisent à faire comprendre la nécessité d’une autre tactique. Il faut se montrer plus souple, plus prudent, plus conciliant à l’égard de la petite bourgeoisie, des intellectuels et, surtout, de la paysannerie. Utiliser l’Occident capitaliste sur le plan économique par tous les moyens encore davantage et au plus vite, en pratiquant la politique des concessions et des échanges commerciaux. Pétrole, manganèse, charbon (mines de Tkvartchéli), cuivre, telle est la liste très incomplète des immenses richesses minières. Il y a toute possibilité de pratiquer largement la politique des concessions et les échanges commerciaux avec l’étranger.

   Il faut s’y employer largement, avec fermeté, habileté et circonspection, et utiliser la chose de toutes les manières pour améliorer la situation des ouvriers et des paysans, pour associer les intellectuels à l’édification de l’économie. Utiliser les échanges avec l’Italie, l’Amérique et les autres pays, afin de développer à fond les forces productives de cette riche contrée, la houille blanche, l’irrigation. L’irrigation est particulièrement importante pour relever à tout prix l’agriculture et l’élevage.

   Une transition plus lente, plus prudente et plus méthodique au socialisme est possible et nécessaire pour les Républiques du Caucase, à la différence de la R.S.F.S.R. Voilà ce qu’il faut comprendre et savoir réaliser avec une tactique différente de la nôtre.

   Nous avons pratiqué la première brèche dans le capitalisme mondial. La brèche est percée. Nous nous sommes défendus dans une guerre forcenée, surhumaine, dure et pénible, rude et douloureuse, contre les blancs, les socialistes-révolutionnaires, les menchéviks, soutenus par toute l’Entente, par son blocus et son aide militaire.

   Vous autres, camarades communistes du Caucase, vous n’avez pas besoin d’ouvrir une brèche. Vous devez, d’une manière plus prudente et méthodique, savoir créer du nouveau en exploitant la situation internationale de 1921 qui vous est favorable. L’Europe et le monde entier ne sont plus en 1921 ce qu’ils étaient en 1917 et 1918.

   Il ne s’agit pas de copier notre tactique, mais de réfléchir vous-mêmes en quoi consistent sa particularité, ses conditions et ses résultats ; d’appliquer chez vous non la lettre, mais l’esprit, le sens, les enseignements de l’expérience de 1917-1921. Il faut, sur le plan économique, s’appuyer immédiatement sur les échanges avec les capitalistes étrangers, ne pas lésiner ; que des dizaines de millions de pouds de vos précieuses richesses minérales leur soient remis.

   Efforcez-vous tout de suite d’améliorer la situation des paysans et d’entreprendre de grands travaux d’électrification et d’irrigation. L’irrigation est nécessaire au premier chef ; c’est elle surtout qui régénérera le pays, le ressuscitera, enterrera le passé, affermira la transition au socialisme.

   Vous excuserez le décousu de cette lettre, que j’ai dû écrire en courant pour pouvoir l’expédier avec le camarade Miasnikov, j’envoie encore une fois mes meilleurs vœux et salutations aux ouvriers et paysans des Républiques soviétiques du Caucase.

   Moscou, 14 avril 1921

N. Lénine

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