6. Peut-on, dans cette question, opposer les colonies à l’« Europe » ?

Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes

Lénine

6. Peut-on, dans cette question, opposer les colonies à l’« Europe » ?

   Il est dit dans nos thèses que la revendication de la libération immédiate des colonies est tout aussi “irréalisable”, (c’est-à-dire irréalisable sans une série de révolutions et précaire sans le socialisme) en régime capitaliste que le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, l’élection des fonctionnaires par le peuple, la république démocratique, etc.; d’autre part, que cette revendication n’est pas autre chose que “la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes”.

   Les camarades polonais n’ont répondu à aucun de ces arguments. Ils ont essayé d’établir une distinction entre l'”Europe” et les colonies. C’est seulement pour ce qui est de l’Europe qu’ils deviennent des annexionnistes inconséquents, en refusant d’annuler les annexions dès l’instant qu’elles sont faites. Mais en ce qui concerne les colonies, ils proclament une revendication catégorique : “Hors des colonies !”.

   Les socialistes russes doivent exiger : “Hors du Turkestan, de Khiva, de Boukhara, etc.”, mais, voyez-vous, ils tomberaient dans l'”utopie”, dans une “sentimentalité” “antiscientifique” et ainsi de suite, s’ils exigeaient la même liberté de séparation pour la Pologne, la Finlande, l’Ukraine, etc. Les mots d’ordre des socialistes anglais doivent être “Hors de l’Afrique, de l’Inde, de l’Australie”, mais non pas “Hors de l’Irlande”. Sur quels arguments théoriques peut se fonder une distinction dont la fausseté saute aux yeux ? C’est là une question qu’on ne saurait éluder.

   “L’argument massue” des adversaires de l’autodétermination, c’est “qu’elle est irréalisable”. C’est la même idéologie qu’exprime, à une nuance près, la référence à la “concentration économique et politique”.

   Il est évident que la concentration se réalise aussi par l’annexion des colonies. Autrefois, la différence économique entre les colonies et les peuples européens – la plupart de ces derniers, tout au moins – tenait au fait que les colonies participaient à l’échange des marchandises, mais pas encore à la production capitaliste. L’impérialisme a changé tout cela. L’impérialisme est caractérisé, notamment, par l’exportation du capital. La production capitaliste s’implante de plus on plus rapidement dans les colonies, qu’il est impossible de soustraire à la dépendance vis-à-vis du capital financier européen. En règle générale, la séparation dos colonies n’est réalisable, tant du point de vue militaire que du point de vue de l’expansion, que par le socialisme; en régime capitaliste, elle ne peut se produire qu’à titre exceptionnel ou bien au prix de toute une série de révolutions ou d’insurrections, tant dans la colonie que dans la métropole.

   En Europe, la plupart des nations dépendantes sont plus développées au point de vue capitaliste (pas toutes pourtant les albanais, beaucoup de peuples allogènes de Russie) que les colonies. Mais c’est précisément ce qui suscite une plus grande résistance à l’oppression nationale et aux annexions ! C’est précisément la raison pour laquelle le développement du capitalisme est mieux assuré en Europe, dans quelques conditions politiques que ce soit, y compris la séparation des régions annexées, que dans les colonies… “La-bas, affirment les camarades polonais en parlant des colonies (I,4), le capitalisme a encore à assurer le développement indépendant dos forces productives”… En Europe, c’est encore plus frappant : en Pologne, en Finlande, en Ukraine, en Alsace, le capitalisme développe sans nul doute les forces productives d’une façon plus vigoureuse, plus rapide et plus indépendante que dans l’Inde, au Turkestan, on Egypte et autres régions purement coloniales. Aucun développement indépendant ni, d’une façon générale, aucun développement quel qu’il soit, n’est possible sans capital dans une société où règne la production marchande. En Europe, les nations dépendantes ont, tout à la fois, leur propre capital et de grandes facilités pour s’en procurer à des conditions très diverses. Les colonies, elles, ne possèdent pas ou presque pas de capital en propre; il ne leur est possible d’en obtenir, sous le régime du capital financier, qu’à la condition de se laisser asservir politiquement. Que signifie donc, dès lors, la revendication d’une libération immédiate et sans conditions des colonies ? N’est-il pas clair que c’est à propos de cette revendication qu’on est surtout fondé à parler d'”utopie”, au sens vulgaire dans lequel emploient ce mot, en caricaturant le marxisme, les Strouvé, les Lensch, les Cunow et aussi, malheureusement, les camarades polonais qui leur emboîtent le pas ? Au fond, ils taxent d'”utopisme” tout ce qui, pour un philistin, sort de l’ordinaire, y compris tout ce qui est révolutionnaire. Mais les mouvements révolutionnaires sous toutes leurs formes – y compris les mouvements nationaux – sont plus possibles, plus réalisables, plus opiniâtres, plus conscients, plus difficiles à vaincre en Europe que dans les colonies.

   Le socialisme, déclarent les camarades polonais (1,3), “saura assurer aux peuples non développés des colonies une aide culturelle désintéressée, sans les dominer”. Très juste. Mais de quel droit peut-on penser qu’une grande nation, un grand Etat, ayant réalisé le passage au socialisme, ne saura pas attirer à lui une petite nation opprimée d’Europe au moyen d’une “aide culturelle désintéressée” ? C’est précisément la liberté de séparation, que les social-démocrates polonais “accordent” aux colonies, qui incitera les nations opprimées d’Europe, petites mais cultivées et politiquement exigeantes, à vouloir s’allier aux grands Etats socialistes, car, en régime socialiste, le terme de grand Etat signifiera : tant d’heures de travail par jour en moins, tant de salaire par jour en plus. Les masses laborieuses se libérant du joug de la bourgeoisie tendront de toutes leurs forces vers l’union et la fusion avec les grandes nations socialistes avancées pour recevoir cette “aide culturelle”, à la seule condition que les oppresseurs de la veille ne blessent pas le sentiment démocratique hautement développé qu’a de sa dignité une nation longtemps opprimée, à la seule condition qu’on lui assure l’égalité dans tous les domaines, y compris dans l’édification de son Etat, dans ses efforts pour édifier “son” Etat. En régime capitaliste, ces “efforts” signifient les guerres, l’isolement, le repli sur soi-même, l’égoïsme étroit des petites nations privilégiées (Hollande, Suisse). En régime socialiste, les masses laborieuses elles-mêmes ne voudront nulle part de l’isolement pour les motifs d’ordre purement économique indiqués plus haut; et la diversité des formes politiques, la liberté de séparation, les efforts réalisés dans le domaine de l’édification de l’Etat, tout cela – avant l’extinction de tout Etat en général – sera la base d’une riche vie culturelle, le gage de l’accélération du rapprochement et de la fusion librement consentis des nations.

   En mettant à part les colonies et en les opposant à l’Europe, les camarades polonais tombent dans une contradiction qui démolit d’un seul coup toute leur argumentation erronée.

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