III° partie

Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les social-démocrates

Lénine

III° partie

   Il fut un temps où M. Mikhaïlovski non seulement savait lui-même en quoi consistait cette réponse, mais encore l’enseignait aux autres. M. Joukovski, écrivait‑il en 1877, pouvait à juste titre considérer comme problématique la construction de Marx à propos de l’avenir, mais il « n’avait moralement pas le droit » d’éluder le problème de la socialisation du travail, « auquel Marx attache une importance considérable ». Naturellement ! En 1877, Joukovski n’avait moralement pas le droit d’éluder la question, mais en 1894, M. Mikhaïlovski a ce droit ! Peut‑être quod licet Jovi, non licet bovi1Ce qui est permis à Jupiter n’est pas permis au bœuf. (N. du Trad.)  ?!

   Je ne puis m’empêcher de rappeler ici un exemple curieux de la conception de cette socialisation, exprimée jadis par les Otétchestvennyé Zapiski2Otétchestvennyé Zapiski [les annales de la patrie] : revue démocrate-révolutionnaire qui parut à Pétersbourge de 1818 à 1884, date où elle fut interdite par le Tsar. Dans le n° 7 de 1883, était insérée une Lettre à la rédaction d’un certain M. Postoronny3Postoronny : étranger en russe. Pseudonyme de M. Mikhaïlovski, qui, tout comme M. Mikhaïlovski, considérait la « construction » de Marx sur l’avenir comme problématique. « Au fond, raisonne ce monsieur, la forme sociale du travail sous la domination du capital, se réduit à ceci : quelques centaines ou milliers d’ouvriers affilent, frappent, tournent, ajustent, chargent, tirent et accomplissent encore une quantité d’autres opérations dans un même local. Le caractère commun de ce régime est admirablement exprimé par le dicton : « Chacun pour soi et Dieu pour tous ». Que vient faire ici la forme sociale du travail ? »

   On voit tout de suite que cet homme a compris de quoi il retourne ! « La forme sociale du travail » « se réduit » au « travail dans un même local » !! Et après des idées aussi saugrenues, énoncées avec cela dans l’une des meilleures revues russes, on veut nous assurer. que la partie théorique du Capital est chose universellement admise par la science. Oui, dans son incapacité de présenter une objection un peu sérieuse au Capital, la « science universellement admise » s’est mise à lui tirer des coups de chapeau; en même temps elle continuait à montrer la plus élémentaire ignorance et à répéter les vieilles fadaises de l’économie scolaire. Arrêtons‑nous un peu sur ce point pour montrer à M. Mikhaïlovski ce qui fait le fond du problème et qu’il a, selon son habitude, complètement laissé de côté.

   La socialisation du travail par la production capitaliste, ce n’est pas du tout que des hommes travaillent dans un même local (ce n’est là qu’une parcelle du processus); mais que la concentration des capitaux est accompagnée d’une spécialisation du travail social, d’une réduction du nombre des capitalistes dans chaque industrie donnée et d’une augmentation du nombre d’industries distinctes; que de nombreux processus fragmentaires de fabrication se fondent en un seul processus social de production. Lorsque, par exemple, à l’époque du tissage artisanal, les petits producteurs filaient eux-mêmes leur fil et tissaient des étoffes, nous avions un petit nombre d’industries (le filage et le tissage étaient confondus). Mais quand la production est socialisée par le capitalisme, le nombre d’industries distinctes augmente : d’un côté la filature de coton, de l’autre le tissage; cette spécialisation et cette concentration de la fabrication appellent à leur tour de nouvelles industries : fabrication des machines, extraction de la houille, etc. Dans chaque industrie aujourd’hui plus spécialisée, le nombre des capitalistes diminue sans cesse. C’est dire que la liaison sociale entre les producteurs, se renforce de plus en plus, que les producteurs isolés effectuaient chacun plusieurs opérations ; pour cette raison ils étaient relativement indépendants les uns des autres : si, par exemple, l’artisan semait lui-même le lin, filait et tissait lui-même, il était presque indépendant des autres. C’est ce régime de petits producteurs de marchandises isolés (et lui seul) qui justifiait le « Chacun pour soi et Dieu pour tous », c’est‑à‑dire l’anarchie des fluctuations du marché. Il en va tout autrement avec la socialisation du travail obtenue du fait du capitalisme. Le fabricant qui produit des tissus, dépend du fabricant qui file le coton; ce dernier, du capitaliste planteur qui a semé le coton, du propriétaire de l’usine de constructions mécaniques, du propriétaire de la mine de houille, etc., etc. Finalement il en résulte qu’aucun liste ne peut se passer des autres. Il est clair que le dicton : « chacun pour soi » n’est plus applicable du tout à un pareil régime : ici chacun travaille pour tous et tous travaillent pour chacun (et il ne reste plus de place pour Dieu, ni comme fantaisie céleste, ni comme « veau d’or » terrestre). Le caractère du régime change complètement. Si du temps des petites entreprises morcelées, le travail s’arrêtait dans l’une d’elles, l’arrêt ne se répercutait que sur un petit nombre de membres de la société, ne provoquait pas de confusion générale et, pour cette raison, n’attirait pas l’attention générale, ne suscitait pas l’intervention de la société.

   Mais si un arrêt de ce genre se produit dans une grande entreprise consacrée à une industrie très fortement spécialisée et travaillant par conséquent pour toute la société ou à peu près, et dépendant à son tour de la société entière (j’envisage, pour simplifier, le cas où la socialisation a atteint son point culminant), alors, le travail doit s’arrêter dans toutes les autres entreprises de la société puisqu’elles ne peuvent recevoir les produits nécessaires, puisqu’elles ne peuvent réaliser toutes leurs marchandises que si elles disposent des marchandises de cette entreprise‑là. Ainsi, toutes les fabrications se fondent en un seul processus social de production, cependant que chacune d’elles est dirigée par un capitaliste, dépend de son bon vouloir et lui livre le produit social à titre de propriété privée. N’est‑il pas évident que la forme de la production entre en contradiction insoluble avec la forme de, l’appropriation ? N’est‑il pas, évident que cette dernière doit forcément s’adapter à la première, devenir également sociale, c’est‑à‑dire socialiste ? Et le spirituel philistin des Otétchestvennyé Zapiski réduit tout au travail dans un même local. En vérité, c’est bien ce qui s’appelle se mettre le doigt dans l’œil ! (Je n’ai décrit que le seul processus matériel, le seul changement des rapports de production, sans toucher au côté social du processus, à la réunion, au groupement et à l’organisation des ouvriers, car c’est là un phénomène dérivé, secondaire.)

   S’il faut expliquer aux « démocrates » russes des choses aussi élémentaires, la cause en est qu’ils sont embourbés jusqu’aux oreilles dans les idées petites‑bourgeoises, au point qu’ils ne sont absolument pas en état de ce représenter un régime autre que le régime petit‑bourgeois.

   Revenons pourtant à M. Mikhaïlovski. Qu’a‑t‑il objecté aux faits et arguments sur lesquels Marx fondait sa conclusion sur l’inéluctabilité du régime socialiste, en vertu des lois mêmes du développement du capitalisme ? A‑t‑il montré qu’en réalité, avec l’organisation marchande de l’économie sociale, il n’y avait pas d’accroissement de la spécialisation du processus social du travail, pas de concentration des capitaux et des entreprises, pas de socialisation de tout le processus du travail ? Non, il n’a rien apporté pour réfuter ces faits. A‑t‑il ébranlé la thèse que l’anarchie est inhérente à la société capitaliste, que cette anarchie est incompatible avec la socialisation du travail ? Il n’a rien dit de tout cela. A‑t‑il essayé de démontrer que la réunion du processus de travail de tous les capitalistes en un seul processus de travail social pouvait s’accommoder de la propriété privée ? Qu’il est à cette contradiction une issue possible et imaginable, autre que celle indiquée par Marx ? Non, il n’a pas dit un mot de tout cela.

   Sur quoi donc repose sa critique ? Sur des subterfuges, des altérations et un torrent de phrases, qui ne sont que de vains hochets.

   En effet. Peut‑on appeler autrement les procédés d’un critique qui, après avoir accumulé au préalable quantité de sottises sur les enjambées triplement conséquentes de l’histoire, pose à Marx d’un air sérieux cette question : « Et après ? » C’est‑à‑dire : comment évoluera l’histoire au delà du stade final du processus qu’il a esquissé ? Voyez donc : Marx, dès le début de son activité littéraire et révolutionnaire, a exposé avec une parfaite netteté ce qu’il exige de la théorie sociologique : elle doit représenter exactement le processus réel, et rien de plus (voir par exemple le Manifeste communiste sur le critérium de la théorie des communistes4Allusion au passage suivant du Manifeste : « les propositions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression globale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique évoluant de lui-même sous nos yeux. »). Dans son Capital, il s’en est tenu rigoureusement à ce principe : s’étant assigné pour tâche l’analyse scientifique de la formation sociale capitaliste, il a mis un point quand il a eu prouvé que l’évolution de l’organisation, qui s’opère effectivement sous nos yeux, maniait une tendance déterminée, à savoir : qu’elle devait inévitablement périr et se transformer en une organisation nouvelle, supérieure. Et M. Mikhaïlovski, laissant de côté tout le fond de la doctrine de Marx, pose cette question infiniment sotte : « Et après ? » Et d’un air profond il ajoute : « Je dois avouer franchement que je ne me représente pas très bien la réponse d’Engels. » En revanche, nous devons avouer franchement, M. Mikhaïlovski, que nous nous représentons très bien l’esprit et les procédés d’une pareille « critique » !

   Ou bien encore ce raisonnement : « Au moyen âge, la propriété individuelle de Marx, basée sur le travail personnel, n’était pas un facteur unique, ni dominant, même en ce qui concerne les rapports économiques. Il y avait bien autre chose à côté, sur quoi cependant la méthode dialectique, dans l’interprétation de Marx (peut‑être dans l’altération de M. Mikhaïlovski ?), ne propose pas de revenir… Visiblement, tous ces schémas n’offrent pas l’image de la réalité historique, ni même de ses proportions seules; ils satisfont simplement le penchant de l’esprit humain à concevoir tout objet dans ses états passé, présent et futur. » Même vos façons d’altérer la vérité, M. Mikhaïlovski, sont uniformes jusqu’à l’écœurement ! D’abord M. Mikhaïlovski a glissé dans le schéma de Marx ‑ qui entend définir le processus réel du développement du capitalisme5Si les autres traits du régime, économique du moyen âge ont été laissés de côté, c’est qu’ils appartenaient à la formation sociale féodale, tandis que Marx n’étudie que la formation capitaliste. Sous sa forme pure, le processus de développement du capitalisme a effectivement commencé (par exemple en Angleterre) par le régime de petits producteurs de marchandises disséminés, et par leur propriété individuelle, fruit de leur travail. (Note de l’auteur) et rien d’autre ‑ l’intention de prouver quelque chose par les triades; ensuite, il constate que le schéma de Marx ne répond pas à ce plan, ‑ que lui a attribué M. Mikhaïlovski (le troisième stade ne rétablit qu’un seul côté du premier et laisse tomber tous les autres), ‑ et conclut le plus cavalièrement du monde que « le schéma, visiblement, n’offre pas l’image de la réalité historique » !

   Peut‑on concevoir une polémique sérieuse avec un homme incapable (pour employer l’expression d’Engels à propos de Dühring), même à titre d’exception, de citer fidèlement ? Y a‑t‑il lieu d’objecter quand on assure le public que le schéma, « visiblement », ne répond pas à la réalité, et cela sans avoir tenté même de montrer en quoi que se soit son inexactitude ?

   Au lieu de critiquer le contenu réel des vues marxistes, M. Mikhaïlovski exerce son esprit sur les catégories du passé, du présent et du futur. Engels, par exemple, émettant des objections aux « vérités éternelles » de M. Dühring, dit : « Quelle morale nous prêche‑t‑on aujourd’hui ? C’est d’abord la morale chrétienne-féodale … A côté figure la morale bourgeoise moderne et à côté de celle-ci, la morale prolétarienne de l’avenir, de sorte que le passé, le présent et l’avenir … fournissent, en fait de théories de la morale6Cf. Engels : Anti-Dühring (Ed. Allemande, Moscou, 1939, p. 82.), trois grands groupes, qui jouent simultanément et parallèlement. »

   M. Mikhaïlovski raisonne à ce propos : « Je pense qu’à la base de toutes les divisions triples de l’histoire, en périodes, se trouvent précisément les catégories du passé, du présent et de l’avenir ». Quelle profondeur de pensée ! Mais qui donc ignore qu’à considérer n’importe quel phénomène social dans le processus de son développement, on y trouve toujours des vestiges du passé, des fondements du présent et des germes de l’avenir ? Mais est‑ce que Engels, par exemple, pensait affirmer que l’histoire de la morale (il ne parlait que du « présent »), se réduisait aux trois moments indiqués ? Que la morale féodale n’avait pas été précédée, par exemple, par la morale d’esclavage, et celle-ci par la morale de la communauté communiste primitive ? Au lieu de critiquer sérieusement la tentative faite par Engels pour voir clair dans les courants contemporains des idées morales en les expliquant du point de vue matérialiste, M. Mikhaïlovski nous offre la plus vide des phraséologies !

   A propos de ces procédés d’une « critique » qui, chez M. Mikhaïlovski, commence par cette déclaration qu’il ignore dans quel ouvrage est exposée la conception matérialiste de l’histoire, il ne sera peut‑être pas inutile de rappeler qu’il fut un temps où l’auteur connaissait un de ces ouvrages et savait mieux l’apprécier. En 1877, M. Mikhaïlovski portait ce jugement sur le Capital : « Si on enlève au Capital son lourd, grossier et inutile couvercle de dialectique hégélienne (Qu’est‑ce que cette bizarrerie ? D’où vient qu’en 1877, la « dialectique hégélienne » était « inutile », et en 1894 le matérialisme s’appuie sur le « caractère absolu du processus dialectique » ?), alors, indépendamment des autres mérites de cet ouvrage, nous y verrons une documentation admirablement étudiée pour résoudre la question générale du rapport des formes aux conditions matérielles de leur existence, et une excellente façon deposer cette question dans un certain domaine. » « Le rapport des formes aux conditions matérielles de leur existence », n’est-ce pas la question du rapport entre les différents côtés de la vie sociale, de la superstructure des rapports sociaux idéologiques aux rapports matériels, dont la doctrine du matérialisme donne une solution ? Poursuivons.

   « A proprement parler, tout le Capital [c’est moi qui souligne] est consacré à l’étude du fait qu’une forme sociale, une fois apparue, se développe sans cesse, accentue ses traits typiques en se subordonnant, en s’assimilant les découvertes, les inventions, les perfectionnements des modes de production, les nouveaux débouchés, la science même, en les obligeant à travailler pour elle; consacré enfin à l’étude du fait que cette forme donnée est incapable de supporter de nouveaux changements dans les conditions matérielles. »

   Quelle chose étrange ! En 1877, tout le Capital était consacré à l’étude matérialiste d’une forme sociale donnée (qu’est‑ce donc que le matérialisme, sinon l’explication des formes sociales par les conditions matérielles ?). Et en 1894 on ne sait même plus où, dans quel ouvrage, chercher l’exposé de ce matérialisme !

   En 1877, le Capital contenait l’« étude » du fait que « cette forme donnée [c’est‑à‑dire capitaliste, n’est‑il pas vrai ?] est incapable de supporter [remarquez‑le bien !] de nouveaux changements dans les conditions matérielles ». Et en 1894 il se trouve qu’il n’y a plus aucune étude; quant à cette conviction que la forme capitaliste est incapable de supporter le développement continu des forces productrices, elle repose « exclusivement sur la fin de la triade de Hegel » ! En 1877, M. Mikhailovski écrivait que « l’analyse du rapport d’une forme sociale donnée aux conditions matérielles de son existence restera pour toujours [souligné par moi] un monument de la puissance de logique et de la prodigieuse érudition de l’auteur ». Et en 1894 il déclare que la doctrine du matérialisme n’a jamais, ni nulle part, été vérifiée et fondée scienti­fiquement !

   Quelle chose étrange ! Qu’est‑ce que cela signifie, en vérité ? Qu’est‑il arrivé ? Il est arrivé deux choses : premièrement, le socialisme russe, le socialisme paysan d’après 1870, « boudant » la liberté pour son caractère bourgeois, combattant « les libéraux au front serein », qui faisaient tout pour masquer les antagonismes de la vie russe, rêvant d’une révolution paysanne, ‑ s’est complètement décomposé; il a donné naissance à ce vulgaire libéralisme petit‑bourgeois, qui voit des « impressions réconfortantes » dans les tendances progressives de l’économie paysanne, oubliant que ces tendances sont accompagnées (et conditionnées) par une expropriation en masse des paysans. Deuxièmement, en 1877, M. Mikhaïlovski était tellement entraîné par son dessein de défendre le « sanguin » (c’est‑à‑dire le socialiste et le révolutionnaire) Marx contre les critiques libéraux, qu’il n’a pas remarqué l’incompatibilité de la méthode de Marx avec sa propre méthode. Mais voilà que Engels, dans ses articles et dans ses livres, voilà que les social‑démocrates russes (chez Plékhanov, on rencontre fréquemment des remarques très justes à l’adresse de M. Mikhaïlovski) viennent l’éclairer sur cette contradiction inconciliable entre le matérialisme dialectique et sa propre sociologie subjective. Et M. Mikhailovski, au lieu de se remettre sérieusement à l’étude de la question, a tout simplement pris le mors aux dents. Au lieu d’applaudir Marx (comme en 1872 et 1877), il aboie maintenant après lui, en s’abritant derrière des louanges suspectes, mène grand bruit et fait dépense de salive contre les marxistes russes qui ne veulent pas se contenter de « la protection de l’économiquement plus faible », des dépôts de marchandises et des améliorations apportés dans les campagnes, des musées et des artels pour les artisans, et autres progrès petits‑bourgeois bien intentionnés, mais entendent rester des « sanguins » partisans de la révolution sociale, et enseigner, diriger, organiser les éléments sociaux véritablement révolutionnaires.

   Après cette légère digression dans le domaine d’un passé lointain, on peut, je crois, terminer l’analyse de la « critique » de la théorie de Marx par M. Mikhaïlovski. Essayons donc de faire le bilan, de résumer les « arguments » du critique.

   La doctrine qu’il s’est mis en tête de démolir, s’appuie 1° sur une conception matérialiste de l’histoire et 2° sur la méthode dialectique.

   En ce qui concerne la première, le critique a déclaré d’abord ne pas savoir dans quel ouvrage le matérialisme était exposé. N’ayant trouvé nulle part cet exposé, il a entrepris d’inventer lui-même une définition du matérialisme. Pour donner une idée des prétentions exagérées de ce matérialisme, il a inventé que les matérialistes prétendaient avoir expliqué tout le passé, le présent et l’avenir de l’humanité. Et lorsque plus tard, après confrontation avec la déclaration authentique des marxistes, il s’avéra qu’une seule formation sociale était regardée comme expliquée, ‑ le critique décida que les matérialistes rétrécissaient le champ du matérialisme, et qu’ainsi ils se battaient eux-mêmes. Pour donner une idée de la méthode d’élaboration de ce matérialisme, a inventé que les matérialistes auraient eux-mêmes reconnu avoir des connaissances trop faibles pour élaborer le socialisme scientifique : en réalité Marx et Engels ont reconnu la faiblesse de leurs connaissances (en 1845‑1846) touchant l’histoire économique en général, et ils n’ont jamais publié l’ouvrage prouvant la faiblesse de leurs connaissances. Après un tel prélude, on nous gratifie enfin d’une critique : le Capital a été démoli pour la raison qu’il ne se rapporte qu’à une seule période ‑ tandis que le critique a besoin de toutes les périodes, ‑ et parce qu’il n’affirme pas le matérialisme économique, mais ne fait simplement que l’effleurer. Arguments d’un poids et d’un sérieux si évidents, qu’il a bien fallu reconnaître que le matérialisme n’avait jamais été scientifiquement fondé. Ensuite on a cité contre le matérialisme ce fait qu’un homme absolument étranger à cette doctrine, et qui étudiait les temps préhistoriques dans un tout autre pays, est arrivé à des conclusions matérialistes. Pour montrer ensuite que la procréation a été absolument à tort mêlée au matérialisme, que ce n’est là qu’un subterfuge verbal, le critique entreprend de démontrer que les rapports économiques se superposent aux rapports sexueIs et familiaux. Les indications que le critique sérieux fournit à ce propos pour la gouverne des matérialistes, nous ont enrichis de cette vérité profonde que l’héritage est impossible sans la procréation; qu’au produit de cette procréation « s’annexe » une mentalité compliquée, et que les enfants sont élevés dans l’esprit des pères. Concurremment nous avons appris que les liens nationaux continuaient et généralisaient les liens de clans.

   Poursuivant ses recherches théoriques sur le matérialisme, le critique a remarqué que le contenu de nombreux arguments des marxistes était que l’oppression et l’exploitation des masses sont « nécessaires » sous le régime bourgeois, et que ce régime doit « nécessairement » se transformer en régime socialiste. Là‑dessus il s’empresse de déclarer que la nécessité est une parenthèse trop générale (à moins qu’on ne dise exactement ce que les gens tiennent pour nécessaire) et que, par conséquent, les marxistes sont des mystiques et des métaphysiciens. Le critique déclare également que la polémique de Marx contre les idéalistes est « unilatérale », mais il ne souffle mot sur l’attitude que ces idéalistes observent envers la méthode subjective, sur l’attitude du matérialisme dialectique de Marx à leur égard.

   En ce qui concerne le deuxième pilier du marxisme, la méthode dialectique, ‑ il a suffi d’une seule poussée du courageux critique pour abattre ce pilier. Poussée fort bien dirigée : le critique s’est dépensé et multiplié en efforts inouïs pour réfuter la possibilité de démontrer quoi que ce soit par le moyen des triades; cependant, il s’est gardé de dire que la méthode dialectique ne consistait pas du tout dans les triades, mais dans la négation des méthodes de l’idéalisme et du subjectivisme en sociologie. Une autre poussée a été spécialement dirigée contre Marx : avec l’aide du valeureux M. Dühring, le critique attribue à Marx une absurdité invraisemblable : celle d’avoir voulu démontrer à l’aide de triades la perte inévitable du capitalisme, absurdité que notre critique a victorieusement combattue.

   Voilà l’épopée des brillantes « victoires » de « notre sociologue bien connu » ! Combien « instructive » (Bourénine) est la contemplation de ces victoires, n’est‑il pas vrai ?

   Impossible de ne pas parler ici d’une autre circonstance, qui n’a pas un rapport direct avec la critique de la doctrine de Marx mais qui est extrêmement caractéristique pour comprendre les idéaux du critique et sa conception de la réalité. C’est son attitude envers le mouvement ouvrier d’Occident.

   Nous avons reproduit plus haut la déclaration de M. Mikhaïlovski disant que le matérialisme ne s’était pas vérifié dans la « science » (peut-être dans la science des « amis du peuple » allemands ?), mais ce matérialisme, raisonne M. Mikhaïlovski, « se répand vraiment très vite dans la classe ouvrière ». Et comment M Mikhaïlovski explique‑t‑il ce fait ? « En ce qui concerne le succès en étendue dont jouit le matérialisme économique, déclare-t-il, en ce qui concerne sa diffusion sous une forme qui n’a pas été vérifiée d’une façon critique, le centre de gravité de ce succès n’est pas dans la science, mais dans la pratique quotidienne établie par les perspectives d’avenir. » Quel autre sens peut avoir cette phrase mal venue sur la pratique « établie » par les perspectives d’avenir, sinon que le matérialisme s’étend, non parce qu’il explique exactement la réalité, mais parce qu’il se détourne de cette réalité au profit des perspectives ? Il est dit plus loin : « Ces perspectives n’exigent de la classe ouvrière allemande qui se les assimile – pas plus que de ceux qui prennent vivement part à son sort, – ni connaissances, ni travail critique de la pensée. Elles ne demandent que de la foi. » En d’autres termes, la diffusion du matérialisme et du socialisme scientifique en étendue vient de ce que cette doctrine promet aux ouvriers un avenir meilleur ! Mais il suffit de la connaissance la plus élémentaire de l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier d’Occident, pour voir toute et la fausseté de cette explication. Chacun sait que le socialisme scientifique n’a en somme jamais tracé de perspectives d’avenir : il s’est borné à faire l’analyse du régime bourgeois contemporain, à étudier les tendances de l’évolution de l’organisation capitaliste, et c’est tout.

   « Nous ne disons pas au monde, ‑ écrivait Marx dès 1843, et il a rempli exactement ce programme, ‑ nous ne lui disons pas : « Abandonne les luttes, elles sont stupides »; nous lui donnons le vrai mot d’ordre de lutte. Nous lui montrons seulement pour quoi il lutte en somme; or la conscience est une chose que le monde doit acquérir, qu’il le veuille ou non7Cf. Lettre de Marx à Ruge – Sept. 1843.. »

   Chacun sait, par exemple, que le Capital – ce principal et fondamental ouvrage faisant l’exposé du socialisme scientifique – se limite aux allusions les plus générales quant à l’avenir, et n’examine que les éléments existants aujourd’hui et d’où se dégage le régime futur. Chacun sait que pour ce qui est des perspectives d’avenir, les anciens socialistes en ont donné infiniment plus, eux qui dépeignaient la société future dans tous les détails, désireux qu’ils étaient d’entraîner l’humanité par l’image d’un régime où les hommes n’ont plus besoin de lutter, où leurs rapports sociaux ne sont plus basés sur l’exploitation, mais sur de véritables principes de progrès, conformes à la nature humaine. Pourtant, malgré toute une phalange d’hommes de grand talent qui exposaient ces idées, et de socialistes des plus convaincus, leurs théories sont restées en dehors de la vie, et leurs programmes en dehors des mouvements politiques populaires, tant que la grande industrie mécanique n’a pas entraîné dans le tourbillon de la vie politique les masses du prolétariat ouvrier, et que n’a pas été trouvé le véritable mot d’ordre de sa lutte. Ce mot d’ordre a été trouvé par Marx, non pas « par un utopiste, mais par un savant austère et par moment même aride » (selon le jugement de M. Mikhaïlovski en des temps très lointains, en 1872); ce mot d’ordre a été trouvé non point à l’aide de perspectives quelconques, mais par l’analyse scientifique du régime bourgeois contemporain, par l’explication de la nécessité de l’exploitation sous un pareil régime, par l’étude des lois de son évolution. M. Mikhaïlovski peut évidemment assurer les lecteurs du Rousskoïé Bogatstvo que pour s’assimiler cette analyse, point n’est besoin de connaissances ni d’un travail de la pensée. Mais nous avons déjà vu chez lui (et nous verrons également chez son collaborateur économiste) une incompréhension si grossière des vérités élémentaires établies par cette analyse, qu’une telle déclaration ne peut bien entendu que faire sourire. Un fait reste indiscutable : c’est que le mouvement ouvrier se répand et s’accroît précisément là et dans la mesure où se développe la grande industrie capitaliste mécanisée; la doctrine socialiste réussit lorsque, laissant là les raisonnements sur les conditions sociales conformes à la nature humaine, elle s’attache à l’analyse matérialiste des rapports sociaux contemporains, à l’explication de la nécessité du régime actuel d’exploitation.

   Après avoir tenté d’éluder les causes réelles du succès du matérialisme dans les milieux ouvriers, en caractérisant d’une façon absolument contraire à la vérité l’attitude de cette doctrine envers les « perspectives », M. Mikhaïlovski raille de la façon la plus triviale, philistine, les idées et la tactique du mouvement ouvrier d’Occident. Comme nous l’avons vu, il a été absolument incapable d’apporter le moindre argument contre les preuves de Marx sur la transformation inévitable du régime capitaliste en régime socialiste par suite de la socialisation du travail; néanmoins, il ironise avec le plus grand sans‑gêne sur « l’armée des prolétaires » qui prépare l’expropriation des capitalistes, « après quoi toute lutte de classe prendra fin et la paix descendra sur la terre et sur les hommes de bonne volonté ». M. Mikhaïlovski, lui, connaît des voies infiniment plus simples et plus sûres pour réaliser le socialisme : il suffit que les « amis du peuple » indiquent un peu plus en détail les voies « claires et immuables » de l’« évolution économique désirée », et alors ces amis du peuple seront certainement « appelés » à résoudre les «, problèmes économiques pratiques » (voir l’article de M. loujakov : « Problèmes de l’évolution économique de la Russie », Rousskoïé Bogatstvo n° 11). Mais pour l’instant… pour l’instant les ouvriers doivent attendre, s’en remettre aux amis du peuple et ne pas engager, avec « une assurance injustifiée », une lutte indépendante contre les exploiteurs. Voulant définitivement frapper de mort cette « assurance injustifiée », notre auteur s’indigne pathétiquement de « cette science qui pourrait presque tenir dans un dictionnaire de poche ». Quelle horreur, en effet : la science ‑ et des brochures social-démocrates d’un sou, pouvant tenir dans la poche !! N’est‑il pas évident, à quel point est injustifiée l’assurance de ces gens qui n’apprécient la science qu’autant qu’elle enseigne aux exploités à lutter en toute indépendance pour leur émancipation, à se tenir à l’écart de tous les « amis du peuple » qui s’appliquent à estomper les antagonismes de classes, ‑ l’assurance de ces gens qui prétendent tout prendre sur eux et, pour cela, exposent cette science dans des éditions à un sou qui choquent tant les philistins. Il en irait bien mieux si les ouvriers confiaient leur sort aux « amis du peuple » : ceux-ci leur montreraient la science véritable, universitaire et philistine, en de nombreux volumes; ils leur feraient connaître par le menu l’organisation sociale conforme à la nature humaine, si seulement… les ouvriers voulaient bien attendre et ne commençaient pas eux‑mêmes la lutte avec une assurance aussi injustifiée !

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Notes

Notes
1 Ce qui est permis à Jupiter n’est pas permis au bœuf. (N. du Trad.
2 Otétchestvennyé Zapiski [les annales de la patrie] : revue démocrate-révolutionnaire qui parut à Pétersbourge de 1818 à 1884, date où elle fut interdite par le Tsar.
3 Postoronny : étranger en russe. Pseudonyme de M. Mikhaïlovski
4 Allusion au passage suivant du Manifeste : « les propositions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression globale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique évoluant de lui-même sous nos yeux. »
5 Si les autres traits du régime, économique du moyen âge ont été laissés de côté, c’est qu’ils appartenaient à la formation sociale féodale, tandis que Marx n’étudie que la formation capitaliste. Sous sa forme pure, le processus de développement du capitalisme a effectivement commencé (par exemple en Angleterre) par le régime de petits producteurs de marchandises disséminés, et par leur propriété individuelle, fruit de leur travail. (Note de l’auteur
6 Cf. Engels : Anti-Dühring (Ed. Allemande, Moscou, 1939, p. 82.
7 Cf. Lettre de Marx à Ruge – Sept. 1843.