Comment organiser l’émulation ?
Lénine
Ecrit du 24 au 27 décembre 1917 (6-9 janvier 1918). Paru pour la première fois le 20 janvier 1929, dans la « Pravda » n° 17. Signé : V. Lénine
Les écrivains bourgeois ont noirci et noircissent des monceaux de papier en portant aux nues la concurrence, l’initiative privée et autres magnifiques prouesses et appâts des capitalistes et de leur régime. On a reproché aux socialistes de méconnaître ces vertus et de ne pas vouloir compter avec la «nature humaine». Or, en fait, le capitalisme a depuis longtemps remplacé la petite production marchande indépendante, où la concurrence pouvait, dans des proportions plus ou moins larges, développer l’esprit d’entreprise, l’énergie, les initiatives hardies, par la grande et la très grande production industrielle, les sociétés par actions, les cartels et autres monopoles. Sous un tel capitalisme, la concurrence signifie l’écrasement incroyablement féroce de l’esprit d’entreprise, de l’énergie, des initiatives hardies de la masse de la population, de son immense majorité, des quatre-vingt-dix-neuf pour cent des travailleurs ; c’est aussi substituer à l’émulation l’escroquerie financière, le népotisme, la soumission servile à l’égard des maîtres du régime.
Loin d’éteindre l’émulation, le socialisme crée au contraire pour la première fois la possibilité de la stimuler réellement sur une vaste échelle, d’une façon véritablement massive, d’ouvrir à la majorité des travailleurs un champ d’action où ils pourraient faire leurs preuves, déployer leurs facultés, révéler leurs talents, qui sont une source intarissable et intacte dans le peuple, et que le capitalisme écrasait, étouffait, broyait par milliers et par millions.
Maintenant qu’un gouvernement socialiste est au pouvoir notre tâche est d’organiser l’émulation.
Les sous-fifres et les parasites de la bourgeoisie ont dépeint le socialisme sous les espèces d’une caserne grise, uniforme, austère et monotone. Les laquais du sac d’écus, les valets des exploiteurs – messieurs les intellectuels bourgeois – ont fait du socialisme un «épouvantail » pour le peuple qui, précisément en régime capitaliste, est condamné à une vie de bagne et de caserne, à un travail écrasant et abrutissant, à la sous-alimentation, à une misère noire. Pour délivrer les travailleurs de ce bagne, il faut avant tout confisquer les domaines des grands propriétaires fonciers, instituer le contrôle ouvrier, nationaliser les banques. Ensuite, on devra nationaliser les fabriques et les usines, organiser obligatoirement toute la population dans les sociétés de consommation qui sont en même temps des sociétés pour l’écoulement des produits, établir le monopole d’Etat sur le commerce du blé et autres articles indispensables.
C’est aujourd’hui seulement qu’il devient possible sur une échelle vraiment massive de manifester l’esprit d’entreprise, de développer l’émulation, de donner libre cours à des initiatives hardies. Chaque fabrique dont on a chassé le capitaliste, ou du moins où il est tenu en bride par un véritable contrôle ouvrier, chaque village dont on a délogé le grand propriétaire foncier exploiteur en lui confisquant son domaine, est aujourd’hui, et aujourd’hui seulement, un champ d’action où le travailleur peut faire ses preuves, redresser un peu l’échine, se tenir droit, se sentir un homme. Pour la première fois, après des siècles de travail au profit d’autrui, de travail forcé pour le compte des exploiteurs, apparaît la possibilité de travailler pour soi, et ce, en bénéficiant de toutes les conquêtes de la technique et de la culture modernes.
Certes, cette substitution – événement capital dans l’histoire de l’humanité – du travail pour soi au travail forcé ne peut s’effectuer sans heurts, sans difficultés, sans conflits, sans violence à l’égard des parasites endurcis et de leurs valets. Sur ce point, aucun ouvrier ne se fait d’illusions : trempés par de longues, de très longues années de travaux forcés pour le compte des exploiteurs et par les innombrables vexations et brimades de leur part, aguerris par une dure misère, les ouvriers et les paysans pauvres savent qu’il faut du temps pour briser la résistance des exploiteurs. Les ouvriers et les paysans ne sont pas le moins du monde contaminés par les illusions sentimentales de la gent intellectuelle, de toute cette lie de la Novaïa Jizn et d’ailleurs, qui « vociféraient » à en perdre la voix contre les capitalistes
« tonnant » et « gesticulant », pour en arriver à fondre en larmes et à jouer les petits chiens battus le jour où il s’est agi de passer aux actes, de mettre à exécution les menaces, de procéder concrètement au renversement des capitalistes.
Le grandiose remplacement du travail forcé par le travail pour soi, par le travail organisé méthodiquement à l’échelle gigantesque de l’Etat (et aussi, dans une certaine mesure, à l’échelle internationale, mondiale) exige également – outre les mesures «militaires» pour réprimer la résistance des exploiteurs – d’immenses efforts d’organisation, de la part du prolétariat et de la paysannerie pauvre. Cette tâche est inséparable de l’écrasement militaire, implacable, des esclavagistes d’hier (les capitalistes) et de la meute de leurs laquais, ces messieurs les intellectuels bourgeois. Nous avons toujours été les organisateurs et les chefs, c’est nous qui commandions. Voilà ce que disent et pensent les esclavagistes d’hier et leurs commis intellectuels. Nous voulons rester ce que nous étions, nous n’allons pas obéir à la «plèbe», aux ouvriers et paysans, nous ne nous soumettrons pas à eux, nous nous servirons de notre savoir pour défendre les privilèges du sac d’écus et la domination exercée sur le peuple par le capital.
Ainsi parlent, pensent et agissent les bourgeois et les intellectuels bourgeois. Du point de vue de l’intérêt égoïste, leur attitude est parfaitement compréhensible : les pique-assiette et les parasites des seigneurs féodaux, les popes, les clercs, les fonctionnaires dépeints par Gogol, les «intellectuels» qui haïssaient Biélinski1
- Biélinski Vissarion (1811-1848), révolutionnaire démocrate russe, critique littéraire, publiciste, philosophe matérialiste. Biélinski exerça une grande influence sur la pensée sociale et le mouvement de libération en Russie. [↩]