Congrès extraordinaire des cheminots de Russie des 5 – 30 janvier 1918

Congrès extraordinaire des cheminots de Russie des 5 – 30 janvier 1918

Lénine

1. Rapport du Conseil des commissaires du peuple 13 (26) janvier

   Camarades, je n’ai pas la possibilité, et je le regrette, de vous présenter un rapport en forme. J’espère que ceux d’entre vous qui s’intéressent particulièrement à la situation ont pu, grâce aux journaux d’une part et aux impressions personnelles qu’ils ont pu recueillir au congrès des Soviets, d’autre part, se faire une idée complète et précise de la situation actuelle du pouvoir des Soviets, de ses rapports avec les autres institutions et des tâches qui se posent à lui. Permettez-moi donc de me borner à quelques brèves remarques complémentaires. Pour définir les tâches et la situation du pouvoir des Soviets, je dois m’arrêter sur les rapports qu’il entretient avec l’organisation du prolétariat des chemins de fer, des cheminots.

   Vous savez, camarades, que le pouvoir des Soviets est entré en conflit avec l’Assemblée constituante et que toutes les classes possédantes -propriétaires fonciers, bourgeoisie, partisans de Kalédine et consorts, nous reprochent maintenant à cor et à cri la dissolution de l’Assemblée constituante par le pouvoir des Soviets. Mais plus ces reproches se font bruyants dans les rares journaux bourgeois, et plus haut se fait aussi entendre la voix des ouvriers, des soldats, des travailleurs et des exploités. Les paysans déclarent qu’ils n’ont jamais douté que le pouvoir des Soviets soit au-dessus de tout autre pouvoir et que jamais ni les ouvriers, ni les soldats, ni les paysans ne livreront à personne et à aucune institution, les Soviets qu’ils ont élus et créés, qu’ils contrôlent et vérifient. Le pouvoir des Soviets est entré en conflit avec l’Assemblée constituante, d’abord, vous le savez tous, parce que celle-ci avait été élue sur des listes établies dès avant la Révolution d’Octobre. Elue au suffrage universel, direct, égal et au scrutin secret avec représentation proportionnelle. Ce mode d’élection est le plus parfait de tous, mais il ne peut donner une expression exacte de la volonté du peuple qu’à la condition que les partis qui, dans ce système, ont seuls le droit et la possibilité de présenter des listes, répondent réellement à l’état d’esprit, aux aspirations, aux intérêts des groupes de la population qui les élisent. En effet, avec le scrutin d’arrondissement où chaque circonscription électorale élit son représentant ou son député, le peuple peut très facilement corriger sur-le-champ ses erreurs, en tenant compte de son état d’esprit ou des modifications politiques. Tandis qu’avec la représentation proportionnelle, chaque parti, considéré comme un tout, doit établir ses listes électorales longtemps avant les élections ; c’est ainsi que les partis ont dû établir leurs listes dès septembre et au début d’octobre pour les élections à l’Assemblée constituante, appelée à se réunir le 12 novembre. Vous vous rappelez tous que la loi avait fixé une date-limite pour la présentation des candidatures par tous les partis et qu’ensuite les listes ne pouvaient plus être modifiées. C’est ainsi que le plus grand parti de la Russie, le parti qui avait certainement été le plus important pendant l’été et l’automne, le parti socialiste-révolutionnaire, a dû présenter ses listes au début d’octobre 1917 au nom de tout le parti, ce qu’il a fait. Ces listes présentées au début d’octobre portaient les noms des candidats du parti socialiste-révolutionnaire ; comme s’il y avait eu un parti socialiste-révolutionnaire formant un tout unique. Or, depuis l’établissement des listes, depuis que les ouvriers et les paysans russes ont fait la révolution, créé leurs Soviets et parcouru un long chemin difficile et douloureux, la politique d’entente avec Kérenski a pris fin. Mais celui-ci était, lui aussi, considéré comme un socialiste-révolutionnaire ; il passait pour socialiste et pour révolutionnaire, alors qu’en réalité il était un impérialiste, qui cachait dans sa poche des traités secrets, des traités avec les impérialistes français et anglais, les traités signés par le tsar renversé en février, – ceux-là mêmes qui vouaient le peuple russe au massacre pour que le capitaliste russe pût conquérir Constantinople, les Dardanelles, l’Arménie ou un lambeau de la Galicie. Quant aux éléments les plus déchaînés, tels que le célèbre Milioukov, ils avaient même confectionné à l’avance des cartes d’après lesquelles un lambeau de la Prusse orientale devait être également détaché et donné au peuple russe comme prix du sang de millions d’ouvriers et de soldats. Voilà ce qu’était en réalité la république bourgeoise impérialiste de Russie dirigée par Kérenski, qui demeurait membre du parti socialiste-révolutionnaire et continuait à être considéré comme tel.

   A la fin d’octobre se réunit le IIe Congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie : à ce moment, le peuple en avait déjà assez de cette politique d’entente avec les impérialistes ; l’offensive de juin nous avait coûté des centaines de milliers de victimes et avait montré avec éclat pourquoi la guerre durait, comment ces traités secrets vouaient les soldats au massacre, comment les «mots» de paix n’étaient que des mots. C’est pourquoi le IIe Congrès des Soviets de Russie renversa ce gouvernement bourgeois impérialiste et établit le pouvoir des Soviets. Il se trouva que les élections à l’Assemblée constituante eurent lieu le 12 novembre ; elles obligèrent les ouvriers, les soldats et surtout les paysans à voter d’après les vieilles listes, car il n’y en avait pas d’autres et l’on ne pouvait pas en dresser d’autres. Aussi, quand on nous dit maintenant : «Vous avez dissous l’Assemblée constituante qui représentait la volonté de la majorité du peuple», quand les plumitifs et les journaux bourgeois avec des socialistes de l’acabit de Kérenski nous le répètent sur tous les tons, nous leur répondons : «Pourquoi ne trouvez-vous pas un seul mot bien net à dire au peuple sur l’argument que je viens de donner et qui figure dans le décret de dissolution de l’Assemblée constituante ?» Nous ne pouvons pas considérer l’Assemblée constituante comme l’interprète de la volonté du peuple parce qu’elle a été élue sur de vieilles listes. Les ouvriers et plus encore les paysans ont voté pour le parti socialiste-révolutionnaire comme pour un parti unique, alors que ce parti s’étant scindé après les élections est apparu au peuple, une fois les élections faites, comme composé de deux partis : celui des socialistes-révolutionnaires de droite qui ont rallié la bourgeoisie, et celui des socialistes-révolutionnaires de gauche qui se sont mis avec la classe ouvrière, avec les travailleurs et se sont montrés partisans du socialisme. Le peuple pouvait-il choisir entre les socialistes-révolutionnaires de droite et de gauche, quand il y avait l’Assemblée constituante ? – Non, il ne le pouvait pas. Et c’est pourquoi, même du point de vue de la composition des listes électorales et du déroulement des élections, même de ce point de vue formel, nous disons que personne ne peut nous démentir quand nous affirmons que l’Assemblée constituante ne pouvait pas exprimer exactement la volonté du peuple. Ce n’est pas la faute de la révolution si elle s’est produite après l’établissement des listes et avant les élections à l’Assemblée constituante. Ce n’est pas la faute de la révolution si le parti socialiste-révolutionnaire a si longtemps maintenu le peuple et surtout les paysans dans l’ignorance, s’il les a trompés par de belles phrases, si nous n’avons pu voir qu’après le 25 octobre, quand s’est réuni le IIe Congrès paysan, qu’il ne pouvait pas y avoir de réconciliation entre les socialistes-révolutionnaires de droite et de gauche. Ensuite se sont réunis divers congrès de soldats et de paysans, congrès dont le dernier en date est celui des cheminots.

   Et nous avons vu partout le même spectacle : l’immense majorité de ceux qui sont réellement des travailleurs et des exploités se range tout entière, définitivement et sans réserve, du côté du pouvoir des Soviets ; tandis que les milieux dirigeants bourgeois, les employés, les cadres des administrations, les paysans cossus se rangent tous aux côtés des classes possédantes, du côté de la bourgeoisie, et formulent le mot d’ordre : «Tout le pouvoir à l’Assemblée constituante», à la Constituante élue avant la révolution, élue par un peuple qui ne savait pas comment distinguer les socialistes-révolutionnaires de droite des socialistes-révolutionnaires de gauche. Non, la révolution des classes laborieuses passe avant les vieilles listes électorales, les intérêts des travailleurs et des exploités, opprimés avant la révolution, doivent l’emporter, et si l’Assemblée constituante va à l’encontre du pouvoir des Soviets, à l’encontre de la majorité évidente des travailleurs, alors : A bas l’Assemblée constituante et vive le pouvoir des Soviets ! (Applaudissements.) Et maintenant, camarades, nous acquérons chaque jour la conviction que le pouvoir des Soviets trouve un appui grandissant auprès des pauvres, des travailleurs et des exploités dans tous les domaines de l’économie nationale et sur tous les points du pays ; quoi que puissent déblatérer sur notre compte les journaux bourgeois et aussi les journaux socialistes, si l’on peut dire, dans le genre de ceux des socialistes-révolutionnaires de droite, du parti de Kérenski, quoi qu’ils puissent déblatérer sur notre compte en affirmant que notre pouvoir est contre le peuple et ne s’appuie pas sur le peuple, c’est là un mensonge flagrant. Nous avons justement reçu aujourd’hui une confirmation particulièrement frappante à cet égard : une information du Don (apportée cette nuit par une dépêche), selon laquelle un congrès de Cosaques s’est réuni à Voronèje pendant qu’un autre, comprenant les représentants de 20 régiments et de 5 batteries, se tenait à la stanitsa Kamenskaïa. Les Cosaques du front se sont également réunis en congrès parce qu’ils voient se rassembler autour de la bande de Kalédine les officiers, les élèves-officiers et les rejetons de propriétaires fonciers, mécontents de ce qu’en Russie le pouvoir passe aux Soviets et désireux de voir la région du Don se constituer en territoire autonome. Un parti de Kalédine – Kalédine se donne le titre d’ataman en chef, – se crée dans la région du Don. Il a fallu disperser ce congrès des Cosaques du front1L’ordre de Kalédine de faire arrêter les participants au congrès des Cosaques du front, dans la stanitsa Kamenskaïa, ne put pas être exécuté, car il vint trop tard : le Comité révolutionnaire militaire créé par le congrès s’était emparé du pouvoir dans cette stanitsa. Ce fait fut relaté par un délégué au IIIe Congrès des Soviets de Russie, qui avait été témoin des événements., qui a répondu à cette mesure : premièrement, en se joignant au congrès de Voronèje ; deuxièmement, en déclarant la guerre à Kalédine ; troisièmement, en arrêtant les atamans, et quatrièmement, en occupant toutes les gares importantes.

   Que MM. les Riabouchinski qui ont distribué des millions là-bas autant qu’ici, pour que les saboteurs touchent leurs appointements et suscitent des difficultés au régime des Soviets, que MM. les Riabouchinski et MM. les capitalistes de France et d’Angleterre, et avec eux le roi de Roumanie, s’affligent et déplorent leur triste sort : leur dernière carte est abattue même dans la région du Don, qui compte le plus de gros paysans vivant du travail salarié, exploitant le travail d’autrui, en lutte constante contre la population paysanne immigrée, amenée de loin dans ce pays par la misère, – même dans cette contrée où les paysans exploiteurs sont plus nombreux que partout ailleurs, même là-bas ce rassemblement des élèves-officiers, des officiers et des grands propriétaires qui ont décidé de combattre le pouvoir des Soviets a provoqué l’indignation, même là-bas nous découvrons cette division que personne ne veut voir et que l’on nous impute à crime. «Les bolchéviks proclament la guerre civile.» Peut-être est-ce nous qui avons inventé Kalédine, peut-être les bolchéviks ont-ils inventé Riabouchinski ? Mais nous savons qu’ils formaient, déjà au temps du tsar, l’appui principal du régime ; nous savons qu’ils n’ont fait que s’embusquer dans l’ombre et qu’ils veulent faire de la république russe une république bourgeoise pareille à celles de la plupart des autres pays, où, en dépit de la liberté et des élections, le peuple travailleur est aussi opprimé, sinon davantage, que dans n’importe quelle monarchie. Quand on nous dit que les bolchéviks allument une guerre fratricide, la guerre civile, quand on les maudit pour cette guerre civile fratricide et criminelle qu’ils ont provoquée, nous répondons : «Qu’y a-t-il de fratricide dans cette guerre ? Les Riabouchinski et les Kalédine sont-ils les frères des travailleurs ? Il est étrange que ni les matelots, ni les soldats, ni les ouvriers, ni les paysans ne l’aient su et ne l’aient pas remarqué. Il est étrange qu’ils s’obstinent à dire : les Riabouchinski et les Kalédine n’ont qu’à se soumettre au pouvoir des Soviets.»

   La folle et absurde tentative de soulèvement fomentée à Pétrograd et à Moscou par les élèves-officiers et les officiers a avorté parce que, dans leur immense majorité, les ouvriers et les soldats sont sans réserve aux côtés du pouvoir des Soviets. Les conjurés savaient que les soldats, une fois engagés dans la bataille, prenaient les armes pour ne les rendre à personne. Le peuple s’est uni et organisé pour prendre en mains ses propres destinées : c’est pour cela qu’il a commencé la révolution. Nos adversaires voyaient et savaient très bien qu’ici, à Pétrograd, le peuple est tout entier pour le pouvoir des Soviets ; et, quand ils ont été défaits à Pétrograd et Moscou, ils se sont précipités dans la région du Don pour y conspirer, comptant bénéficier dans cette conspiration contre-révolutionnaire visant les masses laborieuses, de l’appui de la Rada bourgeoise de Kiev qui achève ses derniers jours parce que personne ne lui fait plus confiance. Quand ils ont partout déclaré la guerre civile aux travailleurs, on s’est mis à nous reprocher de commencer la guerre civile, et l’on nous a dit : Vous allumez la guerre civile, finissons-en avec la guerre civile ! Nous répondons : Finissons-en avec les Riabouchinski, les Kalédine et tous leurs complices ! (Applaudissements.)

   C’est pourquoi, camarades, quand la bourgeoisie lance une accusation aussi grave, quand elle affirme que nous détruisons la démocratie, que nous avons ruiné la foi dans les formes et les institutions démocratiques si chères au mouvement révolutionnaire en Russie et qui l’ont si longtemps soutenu et nourri, quand elle prétend que nous avons détruit la forme supérieure de la démocratie, l’Assemblée constituante, nous répondons : Non, c’est faux. Sous la république du socialiste Kérenski, la république des chefs impérialistes, des chefs de la bourgeoisie avec des traités secrets en poche, qui poussait les soldats à la guerre (qualifiée de guerre juste), l’Assemblée constituante à ce moment valait évidemment mieux que le Préparlement où Kérenski, d’accord avec Tchernov et Tsérétéli, pratiquait la même politique. Depuis le début de la révolution, depuis avril 1917, nous avons déclaré ouvertement et nettement que les Soviets constituent une forme de démocratie de beaucoup supérieure, de beaucoup plus parfaite et plus rationnelle que l’Assemblée constituante puisqu’ils représentent la démocratie des travailleurs2Cf. Les tâches du prolétariat dans la présente révolution. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, t, 24, pp. 9-16. . L’Assemblée constituante réunit toutes les classes, c’est dire qu’elle comprend aussi les classes d’exploiteurs, les classes possédantes, la bourgeoisie et les gens qui ont reçu une instruction aux frais du peuple, aux frais des exploités, et qui se sont détachés du peuple pour se joindre aux capitalistes, pour faire de leur savoir un instrument d’oppression du peuple, parce qu’ils font de leur savoir, des plus hautes conquêtes du savoir, des armes contre les travailleurs. Et nous disons : quand la révolution commence, c’est la révolution des travailleurs et des exploités, et tout le pouvoir dans l’Etat appartient exclusivement à l’organisation des travailleurs, à l’organisation des exploités ; cette démocratie est infiniment supérieure à l’ancienne. Les Soviets ne sont pas l’invention d’un parti. Vous savez parfaitement qu’il n’y avait pas de parti capable de les inventer. C’est la révolution de 1905 qui les a fait naître. Si peu qu’ils aient alors existé, il fut évident, dès cette époque, qu’ils formaient la seule base solide de la lutte du peuple contre l’autocratie. Dès que les Soviets s’effaçaient pour faire place à des institutions représentatives nationales, nous avons vu comment, dans ces institutions, dans toutes les Doumas, dans tous les congrès et assemblées, les cadets, les capitalistes, les exploiteurs se mettaient en avant et commençaient à s’entendre avec le tsar, tandis que les organes du mouvement populaire périclitaient et que la révolution allait à sa perte. C’est pourquoi, lorsque la révolution de 1917, ne se bornant pas à ressusciter les Soviets, en couvrit tout le pays, ils enseignèrent aux ouvriers, aux soldats et aux paysans que ceux-ci pouvaient et devaient prendre tout le pouvoir, à la différence de ce qui se passe dans les parlements bourgeois, où chaque citoyen a des droits égaux à ceux des autres. Les pauvres n’auront pas la vie plus douce parce que l’ouvrier se proclamera l’égal de Riabouchinski, et le paysan l’égal du grand propriétaire foncier possesseur de 12000 déciatines. C’est pourquoi la meilleure forme de la démocratie, la meilleure république démocratique, c’est le pouvoir sans grands propriétaires fonciers et sans riches.

   Du fait que nous sommes en guerre, que nous connaissons une débâcle économique sans précédent, la famine, que nous sommes menacés de la mort pure et simple de millions d’hommes, le peuple russe a acquis une plus prompte expérience et a arrêté sa décision en quelques mois. Au mois d’avril, le 20 de ce mois, quand Lindé, blessé, amena les soldats dans les rues de Pétrograd pour renverser le gouvernement de Milioukov et Goutchkov, le peuple s’est convaincu, au cours d’un long chassé-croisé ministériel pendant lequel tous les partis s’alignaient sur les cadets et formulaient des programmes plus beaux, plus séduisants et plus magnifiques en promesses les uns que les autres, qu’il n’en résultait rien, qu’on lui promettait la paix mais qu’en réalité on le poussait à l’offensive : des dizaines de milliers de soldats périrent en juin 1917 parce qu’il y avait un traité secret conclu par le tsar avec les impérialistes européens et confirmé par Kérenski. C’est à partir de cette expérience, de sa propre expérience, et non pas grâce à la propagande, que le peuple a comparé le pouvoir socialiste des Soviets et la république bourgeoise et qu’il s’est convaincu que les intérêts des travailleurs et des exploités ne peuvent être défendus par les vieilles réformes et les vieilles institutions de l’impérialisme bourgeois, mais seulement par le pouvoir des Soviets, où ouvriers, soldats, paysans, cheminots, tous les travailleurs sont libres d’élire leurs représentants ; ils sont libres aussi de rappeler leurs députés s’ils ne satisfont pas aux exigences et aux désirs du peuple. On ne siège pas aux Soviets pour discuter sur les lois et prononcer de brillants discours parlementaires, mais pour donner vie aux libertés et renverser le joug de l’exploitation. Les ouvriers bâtiront eux-mêmes l’Etat sur de nouvelles bases, ils bâtiront la vie nouvelle de la nouvelle Russie, dans laquelle les exploiteurs n’auront pas de place. Voilà ce qui a suscité les Soviets, voilà pourquoi nous avons dit que l’expérience de la révolution russe a montré aux hommes et confirmé ce que nous indiquions depuis longtemps, à savoir que le pouvoir des Soviets constitue une forme de démocratie de beaucoup supérieure aux républiques bourgeoises, celles qui se sont formées dans les Etats européens d’Occident. Dans une vraie démocratie, les travailleurs, les ouvriers, peuvent, et doivent dominer les non-travailleurs, les couches exploiteuses de la société. Les ouvriers, les soldats, les paysans et les cheminots peuvent eux-mêmes être les maîtres, procéder aux échanges de produits entre les villes et les campagnes, établir de justes salaires, sans grands propriétaires fonciers et sans capitalistes.

   C’est pourquoi la République soviétique de Russie s’est maintenant entièrement constituée en république socialiste qui a confisqué la terre aux grands propriétaires fonciers, établi le contrôle ouvrier dans les fabriques et les usines, mis la main sur les banques, – la main de l’ouvrier, la main des organisations socialistes ; elle a donné au peuple le moyen de gérer lui-même les immenses richesses que les capitalistes ont accumulées et concentrées, et qui seront désormais employées, non pour opprimer les travailleurs, mais pour accroître le bien-être et développer la culture de l’ensemble des travailleurs. Voilà la mission qui incombe à la République des Soviets. Voilà pourquoi le peuple, les classes laborieuses de l’étranger ont tant de sympathie pour nous, en dépit de la censure militaire des tsars, en dépit des persécutions des Kérenski de l’étranger, en dépit des journaux socialistes. Les journaux bourgeois mentent cyniquement sur notre pays ; nos journaux sont traqués, pas un numéro de la Pravda n’entre là-bas. Mais un de mes camarades vient de rentrer de Suisse, de ce pays où j’ai dû, naguère, tirer si longtemps le diable par la queue ; ce camarade dit que dans la libre Suisse on ne sait pas que les libres républiques de la libre Europe ne laissent pas entrer chez elles un seul numéro de nos journaux, qu’on y lit uniquement les multiples mensonges des journaux bourgeois, qui ne savent qu’abreuver les bolchéviks d’injures. Malgré cela, dans tous les pays, les ouvriers ont compris que le pouvoir des Soviets en Russie est véritablement un gouvernement de travailleurs. Il n’y a pas dans l’Europe d’aujourd’hui, ni en Angleterre, ni en France, ni en Allemagne, ni dans les autres pays, un ouvrier qui n’applaudisse aux nouvelles sur la révolution russe, parce que tous y voient l’espérance, parce qu’elle est la torche qui mettra le feu à toute l’Europe.

   La révolution russe n’a été si simple que parce que la Russie subissait le joug le plus barbare, celui du tsarisme, et parce qu’aucun autre pays n’était aussi éprouvé et épuisé par la guerre.

   Si le peuple russe a réussi le premier à brandir le flambeau de la révolution socialiste, il sait qu’il n’est pas seul dans cette lutte et qu’il la mènera à bien avec l’aide de ses plus fidèles camarades et amis. Peut-être nous faudra-t-il encore pas mal de temps ; nous ne savons pas combien il s’en écoulera jusqu’au moment où la révolution socialiste fleurira aussi dans d’autres pays. Vous savez comment se produisent les révolutions, en général, dans les autres Etats. Chacun de vous a vécu 1917 et sait que, trois mois avant le début de la révolution, nul ne savait qu’elle viendrait. Nous savons que des grèves ouvrières gagnent déjà l’Autriche. Quand les partis européens avec leurs Tchernov et leurs Tsérétéli ont commencé à perdre toute influence sur la marche des événements, quand ils ont commencé à se sentir tout à fait isolés, on s’est mis à parler là-bas de la proclamation de la loi martiale et, en Allemagne, de la dictature militaire ; les grèves ont maintenant cessé à Vienne, et les journaux reparaissent. Notre représentant à Stockholm, Vorovski, m’a télégraphié qu’à n’en pas douter le mouvement est enrayé, mais qu’on n’arrivera cependant pas à l’étouffer complètement et qu’il se relèvera. C’est là une des conséquences de l’ouverture des pourparlers de paix à Brest-Litovsk, et nous avons tenu la promesse que nous avions faite. Les traités secrets sont annulés et rendus publics, nous les avons cloués au pilori devant vous. Nous avons montré que ces engagements des anciens capitalistes, qu’on les appelle traités secrets ou emprunts, ne sont plus pour nous que des chiffons de papier ; et nous les rejetons, parce qu’ils nous empêchent, nous, les masses laborieuses, de bâtir la société socialiste. Les Allemands ont présenté à Brest-Litovsk des exigences éhontées, – promettant verbalement de reconnaître une paix juste et manifestant en réalité les mêmes appétits de brigands et de rapaces, – et les masses laborieuses commencent maintenant à en prendre conscience. La prolongation actuelle de la guerre est artificielle ; les masses le voient clairement. Elles disent qu’on peut faire cesser la guerre, puisque les ouvriers et les paysans russes y sont parvenus, et que l’on peut prendre l’offensive contre les gouvernements. Si, le 17 octobre 1905, la première grande grève du peuple tout entier fut réprimée par l’autocratie, elle provoqua néanmoins en Autriche, à Vienne et à Prague, divers événements, des manifestations ouvrières, et c’est alors que les Autrichiens conquirent le suffrage universel. La révolution russe de 1905 fut écrasée par le tsarisme, mais elle a donné aux ouvriers d’Europe occidentale la foi dans les grandes réformes à venir, c’est-à-dire dans ce qui se passe aujourd’hui.

   Vous avez tous entendu, à l’ouverture du IIIe Congrès des Soviets, nombre de représentants des partis de l’étranger qui nous ont dit avoir observé le mouvement ouvrier en Angleterre, en Suisse et en Amérique et qui ont été unanimes à déclarer que la révolution socialiste en Europe est à l’ordre du jour. La bourgeoisie y est plus forte et plus intelligente que nos Kérenski ; elle a eu le temps de s’organiser pour qu’il soit plus difficile aux masses de se soulever. Les ouvriers y jouissent d’un certain bien-être, c’est pourquoi il est plus difficile d’y faire brèche dans les vieux partis socialistes qui existent depuis des dizaines d’années, qui ont pris des forces et acquis une certaine autorité aux yeux du peuple. Mais cette autorité-là se dissipe déjà, les masses sont en effervescence et l’on ne saurait douter que, dans un avenir peut-être très proche ou peut-être éloigné, la révolution socialiste soit à l’ordre du jour dans tous les pays, car la fin du joug capitaliste est venue.

   Quand on nous dit que les bolchéviks ont lancé une invention utopique, l’instauration du socialisme en Russie, et que la chose est irréalisable, nous répondons mais alors comment se fait-il que des utopistes et des songe-creux aient pu gagner la sympathie de la majorité des ouvriers, des paysans et des soldats ? La majorité des ouvriers, des paysans et des soldats ne s’est-elle pas rangée de notre côté parce qu’elle a fait elle-même l’expérience de la guerre et de ses résultats, parce qu’elle a vu qu’il n’y a pas d’issue dans la vieille société, que les capitalistes ont déclenché, avec toutes les merveilles de la technique et de la culture, une guerre d’extermination, et que les hommes en sont arrivés à la férocité, à la sauvagerie, à la famine. Voilà ce que les capitalistes ont fait, et voilà pourquoi la question se pose : périr ou démolir de fond en comble cette vieille société bourgeoise. Voilà ce qui fait l’importance de notre révolution. Voilà pourquoi dans la petite Estonie voisine, où le peuple n’est pas sans culture, un congrès d’ouvriers agricoles s’est réuni ces jours derniers et a élu des mandataires qui ont pris en mains toutes les exploitations modernes. C’est une révolution universelle. Les ouvriers agricoles qui, dans l’économie capitaliste, sont au dernier degré de l’échelle sociale, dressent l’inventaire de ces exploitations modernes. Voici ensuite la Finlande où la Diète a parlé au nom de la nation, où la bourgeoisie a exigé que nous reconnaissions l’indépendance du pays ; nous ne retiendrons pas par la force dans les frontières de la Russie ou dans un seul Etat de Russie les nations que le tsarisme y retenait sous le joug. Nous avions compté rallier les autres nations : l’Ukraine, la Finlande, non par la contrainte, non en nous imposant, mais par le fait qu’elles créeraient leur propre monde socialiste, leurs propres républiques soviétiques. Nous voyons maintenant qu’on s’attend d’un jour à l’autre en Finlande à une révolution ouvrière ; dans cette Finlande qui, depuis douze ans, depuis 1905, jouissait déjà d’une liberté complète à l’intérieur et avait le droit d’élire des institutions démocratiques. A partir de 1905-1917, les flammèches du brasier que les bolchéviks sont censés avoir artificiellement attisé sont tombées dans ce pays qui se distingue par sa haute culture, sa structure économique et son passé, et nous y assistons au début de la révolution socialiste. Ce fait démontre que nous ne sommes pas aveuglés par la lutte de parti, que nous n’avons pas agi selon un plan arrêté à l’avance, mais que c’est seulement la situation sans issue de l’humanité tout entière après la guerre, qui a donné naissance à cette révolution et rendu la révolution socialiste invincible.

   Camarades, permettez-moi de terminer en indiquant que la même chose s’est produite dans votre congrès des cheminots. Nous avons vu combien a été difficile la lutte contre vos organisations dirigeantes. Vous autres, cheminots, vous vous êtes convaincus par votre propre expérience que c’est la masse des prolétaires du rail qui a supporté toutes les difficultés de l’organisation des chemins de fer. Ce n’est pas par un concours de circonstances, ce n’est pas par hasard qu’on était arrivé à cette situation sans issue : ou bien le fonctionnement des chemins de fer était sciemment entravé par la bourgeoisie, cédant aux manœuvres corruptrices des millionnaires qui dépensaient à cet effet des centaines de milliers de roubles et étaient prêts à tout pour détruire le pouvoir des Soviets ; ou bien il était contrecarré parce que la bourgeoisie se refusait à un changement de régime, considérant que Dieu lui-même a ordonné qu’il y ait des maîtres et des pauvres, ces derniers travaillant pour les maîtres et devant accepter d’aise toutes les misères et toutes les vexations. De fait, les chefs de service pensaient que le régime existant s’était effectivement établi par la grâce de Dieu, qu’il ne pouvait en exister d’autre et que, si l’on y touchait, on tomberait dans le chaos. Mais il n’en est rien. L’union des masses laborieuses prime tout, elles sauront établir leur discipline fraternelle et mettre à profit toutes les conquêtes de la technique et de la culture pour organiser rationnellement les chemins de fer et l’échange de produits entre les villes et les campagnes, pour aider les ouvriers et les paysans à organiser l’économie nationale dans la Russie tout entière de façon que les masses laborieuses puissent profiter des produits de leur travail sans grands propriétaires fonciers ni capitalistes. Ainsi les connaissances scientifiques et techniques ne serviront plus à enrichir une petite minorité, ni à remplir un gros sac d’écus, mais à améliorer le fonctionnement de tout le système des chemins de fer. Cela est extrêmement important pour nous. Vous savez ce qu’il y a de corruption, de fraude, de spéculation autour de chaque nœud ferroviaire, vous savez que les exploiteurs dépensent des millions pour saboter les transports, pour garer les wagons de façon à les rendre introuvables. Tout cela se fait pour aggraver la famine et dresser le peuple contre le pouvoir des Soviets. Mais vous savez tous que si la majorité des organisations de cheminots s’unit et s’assigne pour tâche le soutien du pouvoir des Soviets, alors seulement les filous, les saboteurs, les capitalistes et les exploiteurs, tous ces résidus de la société bourgeoise, seront balayés par une lutte implacable, alors seulement il sera possible d’organiser une bonne gestion des chemins de fer et d’affranchir complètement les ouvriers, les soldats et les paysans de la domination des oppresseurs ; alors seulement nous arriverons au socialisme. (Vifs applaudissements de toute la salle.)

2. Réponse aux questions écrites

   Camarades, les questions écrites que j’ai là se divisent en deux groupes : l’un concerne l’Assemblée constituante, l’autre, la famine et la débâcle économique. Je répondrai successivement aux unes et aux autres, en groupant les questions dans la mesure où elles se rapportent plus ou moins à un même sujet. Pour ce qui est de l’Assemblée constituante, on nous demande s’il fallait la dissoudre et s’il ne faudrait pas réunir une nouvelle Constituante ? Ou s’il n’eût pas été préférable de consulter le peuple par voie de référendum avant de dissoudre la Constituante ? Non, camarades, ni un référendum ni une nouvelle Constituante ne seraient d’aucune utilité. Car telle est la nature des partis en Russie ; nous avons vu avec qui sympathisent les capitalistes et avec qui, les ouvriers et les paysans. Le pouvoir des Soviets n’a pas été créé par un décret personnel ou par décision d’un parti, car il est au-dessus des partis, car il résulte de l’expérience révolutionnaire, de l’expérience de millions d’hommes. Ce n’est pas par hasard que les Soviets sont nés en 1905 et qu’ils ont grandi en 1917 et constitué une république nouvelle, telle que les pays d’Europe n’en connaissent pas et n’en connaîtront jamais, tant que le capital y régnera. Mais la République des Soviets vaincra partout et portera ainsi au capital un coup décisif. Je dois dire que l’Assemblée constituante et le référendum sont bâtis sur les anciens modèles du parlementarisme bourgeois, et que le suffrage universel doit compter et composer avec ce dernier, du fait de la domination du capital. Mais les représentants du pouvoir des Soviets ne sont pas faits pour croiser le fer dans des joutes parlementaires et échanger de brillants discours tout en assurant la ferme domination du capital et de l’appareil bureaucratique. Le pouvoir des Soviets est né des masses laborieuses elles-mêmes ; il ne produit pas un parlement, mais une assemblée de représentants des travailleurs, qui édicte des lois immédiatement exécutées et appliquées, et qui s’assigne pour tâche de lutter contre les exploiteurs. L’Assemblée constituante ancien modèle et les référendums du même genre s’assignaient la tâche suivante : réaliser l’unité de volonté de toute la nation et créer la possibilité de vivre en bonne intelligence pour les loups et les agneaux, pour les exploiteurs et les exploités. Non, nous ne voulons pas de cela. Nous savons ce que c’est pour l’avoir éprouvé nous-mêmes. Nous en avons assez. Et nous sommes convaincus que la majorité des ouvriers, des paysans et des soldats en ont assez. A une époque où la guerre nous oblige à des efforts héroïques pour nous arracher à l’étreinte du capital ou périr, on voudrait nous obliger à faire une expérience qui a déjà eu lieu dans les pays d’Europe et qui nous donnerait le vieux capitalisme bourgeois sous prétexte de représenter toute la nation, au lieu d’une représentation des masses laborieuses. Nous n’avons pas besoin d’une représentation bourgeoise, mais d’une représentation des exploités et des opprimés, qui combatte impitoyablement les exploiteurs. Voilà quelles sont les intentions du pouvoir des Soviets, qui n’envisage ni parlement ni référendum. Il est au-dessus de tout cela, il offre aux travailleurs la possibilité, s’ils ne sont pas contents de leur parti, d’élire d’autres délégués, de transmettre le pouvoir à un autre parti et de changer de gouvernement sans la moindre révolution, parce que l’expérience de Kérenski-Kalédine et de la Rada bourgeoise a montré que la lutte contre le pouvoir des Soviets est impossible. Et s’il se trouve maintenant en Russie quelques dizaines de personnes pour combattre ce pouvoir, ces hurluberlus ne sont pas nombreux. Ils disparaîtront dans quelques semaines, et le pouvoir des Soviets triomphera comme organisation de la classe opprimée pour le renversement des oppresseurs et l’éviction des exploiteurs.

   J’en arrive maintenant au terrible fléau de l’heure présente, à la famine dont nous sommes menacés. Quelle est la cause principale de la débâcle économique ? La cause principale du marasme qui menace de la famine dans les villes et les localités industrielles réside dans la domination des saboteurs, dans le chaos économique qu’ils entretiennent et dont ils nous rendent responsables. Nous savons très bien qu’il y a assez de blé en Russie et qu’il se trouve dans le royaume de Kalédine, dans la lointaine Sibérie et dans les provinces fertiles en cette denrée. Je dois dire que jamais les classes exploitées ne pourront s’émanciper si elles ne créent un pouvoir révolutionnaire ferme et implacable. A propos des saboteurs je dirai, camarades, que nous connaissons les adresses des permanences où les fonctionnaires saboteurs venaient recevoir, contre signature, trois mois de traitements versés à l’avance, grâce aux cinq millions fournis par Riabouchinski ; d’autres sommes provenaient des impérialistes anglo-français et roumains. Voilà ce que c’est que le sabotage : l’action de vendus, de hauts fonctionnaires, ne poursuivant qu’une seule fin la chute du pouvoir des Soviets, bien que nombre d’entre eux n’en aient pas conscience. Le sabotage, c’est l’aspiration au retour de l’ancien paradis pour les exploiteurs et de l’ancien enfer pour les travailleurs. Mais, pour empêcher les saboteurs d’arriver à leurs fins, nous devons briser leur résistance.

   On nous parle ensuite de la rémunération du travail des employés des chemins de fer. Ce n’est là qu’un malentendu. Il s’agit d’un seul commissaire du peuple qui a peut-être donné à cette histoire l’interprétation que l’on sait et publié ce décret, mais il l’a modifié à la première indication du Conseil des Commissaires du peuple3Il s’agit d’un décret de M. Elizarov, Commissaire du peuple aux Voies de communication, promulgué le 2 (15) janvier 1918 et relatif à la rétribution du travail des cheminots. Aux termes de ce décret, le travail des ouvriers hautement qualifiés et des ingénieurs était rétribué presque au même taux que celui des manœuvres. Le Conseil des Commissaires du peuple, à sa séance du 7 (20) janvier, annula ce décret et proposa, jusqu’à un nouveau congrès extraordinaire des cheminots de Russie, d’effectuer les payements selon les normes établies par le Conseil exécutif central de Russie le 2 (15) décembre 1917, qui faisait dépendre la rémunération de l’échelon des ouvriers et employés et des zones géographiques. . Dire que telle était l’intention du pouvoir des Soviets, c’est montrer qu’on n’est pas au courant.

   Que devons-nous faire pour remédier à la famine et à l’anarchie ? D’abord, briser la résistance des capitalistes et réduire les saboteurs à l’impuissance. Quand les partisans de la Novaïa Jizn et d’autres organes prétendus socialistes disent qu’après deux mois et demi le sabotage n’a pas cessé, je demande : pourquoi donc ne nous aidez-vous pas à mettre un terme à ce sabotage ? Les banques sont déjà passées sous la direction des Soviets. Le fait suivant s’est produit hier : un écrivain de profession, Finn-Enotaïevski, est venu me trouver et m’a déclaré au nom de 50000 hommes que les banques sont prêtes à travailler en se soumettant entièrement au pouvoir des Soviets. (Vifs applaudissements.) J’ai répondu au délégué des employés de banque : «Ce n’est pas trop tôt, allez !» Nous ne refuserons pas d’entrer en pourparlers avec une organisation, qu’il s’agisse de celle des employés de banque ou de toute autre, pour peu que cette reconnaissance du pouvoir des Soviets soit réellement le fait de la majorité des travailleurs et qu’elle ne soit pas seulement verbale, mais effective. Voilà ce que sont venus nous dire les employés de banque, accoutumés à se livrer à des tripotages sans nom de la spéculation et à prélever à l’occasion le copeck du rouble, si bien que des millions de bénéfices gonflent leurs poches.

   Ils nous proposent maintenant d’ouvrir des pourparlers, mais ce ne seront pas les mêmes qu’avec Kérenski. Nous ne parlerons pas de la réforme des banques. Nous avons d’abord occupé les banques par la force armée, après quoi nous entrons en pourparlers et nous édictons des ordonnances et des arrêtés. L’important pour nous est de briser, dès le début, la résistance des saboteurs et de n’engager qu’ensuite les négociations. Voilà la seule façon de combattre la famine et l’anarchie, qui puisse venir à bout des horreurs du capitalisme et de la désorganisation. Vous savez quel marasme sans précédent s’est abattu sur le monde entier, et notamment sur la Russie où le tsarisme nous a légué la corruption, la violence, la haine et les vexations à l’égard des travailleurs. Et l’on se plaint maintenant d’anarchie. Songez-y vous-mêmes : les hommes qui ont passé trois ans dans les tranchées et sont harassés par la guerre peuvent-ils encore combattre pour que les capitalistes russes s’enrichissent, parce que les capitalistes russes ont besoin de Constantinople ? Ils voient à chaque instant que des gens dépensent des millions pour renverser le pouvoir des Soviets et rentrer en possession de la terre.

   Camarades, de telles transformations ne sauraient s’achever en un jour. La révolution socialiste a commencé ; maintenant tout dépend de la naissance d’une discipline fraternelle, qui ne sera pas celle d’une caserne, qui ne sera pas celle des capitalistes, mais celle des masses laborieuses. Quand les cheminots prendront le pouvoir en main, aidés par l’organisation armée, ils vaincront le sabotage et la spéculation et se donneront pour tâche de poursuivre tous ceux qui se livrent à la corruption et nuisent au bon fonctionnement des chemins de fer. Ces gens-là doivent être poursuivis comme ayant à répondre du plus grand crime contre le pouvoir populaire. L’issue de la lutte contre les capitalistes, les saboteurs, les filous et les Riabouchinski ne dépend que d’une organisation de ce genre, de l’organisation soviétique, de sa cohésion et de son énergie. Voilà le chemin qu’il faut suivre pour vaincre la famine, parce qu’il y a de tout en Russie : du fer, du pétrole et du blé, en un mot tout ce qu’il faut pour vivre humainement. Si nous réussissons à vaincre les exploiteurs, le pouvoir et la gestion des Soviets s’établiront en Russie, et il en sera ainsi. (Vifs applaudissements.)

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Notes   [ + ]

1. L’ordre de Kalédine de faire arrêter les participants au congrès des Cosaques du front, dans la stanitsa Kamenskaïa, ne put pas être exécuté, car il vint trop tard : le Comité révolutionnaire militaire créé par le congrès s’était emparé du pouvoir dans cette stanitsa. Ce fait fut relaté par un délégué au IIIe Congrès des Soviets de Russie, qui avait été témoin des événements.
2. Cf. Les tâches du prolétariat dans la présente révolution. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, t, 24, pp. 9-16.
3. Il s’agit d’un décret de M. Elizarov, Commissaire du peuple aux Voies de communication, promulgué le 2 (15) janvier 1918 et relatif à la rétribution du travail des cheminots. Aux termes de ce décret, le travail des ouvriers hautement qualifiés et des ingénieurs était rétribué presque au même taux que celui des manœuvres. Le Conseil des Commissaires du peuple, à sa séance du 7 (20) janvier, annula ce décret et proposa, jusqu’à un nouveau congrès extraordinaire des cheminots de Russie, d’effectuer les payements selon les normes établies par le Conseil exécutif central de Russie le 2 (15) décembre 1917, qui faisait dépendre la rémunération de l’échelon des ouvriers et employés et des zones géographiques.