Contribution à l’histoire d’une paix malheureuse
Lénine
Les thèses furent rédigées le 7 (20) janvier, la thèse 22, le 21 janvier (3 février) ; l’introduction, en février 1918, pas plus tard que le 11 (24). Publié (sans la thèse 22) le 24(11) février 1918 dans la « Pravda » n° 34. Signé : N. Lénine
Ce n’est pas le moment de parler d’histoire, dira-t-on peut-être. Et on pourrait en effet l’admettre s’il n’existait pas là un lien pratique, direct et indissoluble, entre le passé et le présent. Mais la question de cette paix malheureuse, de cette paix extrêmement dure, est si brûlante qu’il faut nous y arrêter pour l’élucider. C’est pourquoi je publie sur cette question les thèses dont j’ai donné lecture le 8 janvier 1918, à Pétrograd, devant une soixantaine de militants les plus en vue de notre parti.
Ces thèses, les voici :
7/1 1918
Thèses sur la conclusion immédiate d’une pais séparée et annexionniste1
1. L’état de la révolution russe est tel, à l’heure présente, que presque tous les ouvriers et l’immense majorité des paysans sont incontestablement en faveur du pouvoir des Soviets et de la révolution socialiste qu’il a commencée. Le succès de la révolution socialiste en Russie est assuré.
2. En même temps, la guerre civile provoquée par la résistance furieuse des classes possédantes, qui ont parfaitement conscience de se trouver devant la dernière et décisive bataille pour le maintien de la propriété privée de la terre et des moyens de production, n’a pas encore atteint son point culminant. La victoire du pouvoir des Soviets dans cette guerre est assurée, mais avant que la résistance de la bourgeoisie soit écrasée, il se passera inévitablement quelque temps encore, il faudra inévitablement une assez grande tension de forces, il y aura inévitablement une période de profond marasme économique et de chaos, comme dans toute guerre et surtout dans toute guerre civile.
3. En outre, cette résistance, considérée sous ses formes moins virulentes et non armées (sabotage, corruption des éléments déclassés, corruption des agents de la bourgeoisie qui s’insinuent dans les rangs des socialistes pour perdre la cause du socialisme, etc., etc.) s’est révélée si opiniâtre et susceptible de revêtir des formes si diverses que la lutte contre elle se prolongera inévitablement quelque temps encore ; il n’est guère probable qu’elle se termine dans ses formes principales, avant quelques mois. Or, sans une victoire décisive sur cette résistance passive et camouflée de la bourgeoisie et de ses partisans, le succès de la révolution socialiste est impossible.
4, Enfin, les tâches d’organisation qu’impose la transformation socialiste en Russie sont si vastes et si ardues qu’il faut aussi un temps assez long pour les réaliser, étant donné le grand nombre de compagnons de route petits-bourgeois du prolétariat socialiste et le niveau peu élevé de sa culture.
5. Toutes ces circonstances, prises dans leur ensemble, sont telles qu’il faut pour le succès du socialisme en Russie que s’écoule un certain laps de temps, quelques mois au moins, pendant lequel le gouvernement socialiste doit avoir les mains tout à fait libres pour triompher de la bourgeoisie d’abord dans son propre pays et pour mettre sur pied un travail d’organisation de masse en largeur et en profondeur.
6. L’état présent de la révolution socialiste en Russie doit être placé à la base de toute définition des tâches internationales de notre pouvoir des Soviets, car la situation internationale, en cette quatrième année de guerre, est telle qu’on ne peut absolument pas prévoir le moment probable de l’explosion révolutionnaire et du renversement d’un quelconque gouvernement impérialiste d’Europe (y compris le gouvernement allemand). Il est hors de doute que la révolution socialiste en Europe doit venir et qu’elle viendra. Tous nos espoirs en la victoire définitive du socialisme reposent sur cette conviction et sur cette prévision scientifique. Notre action de propagande en général et l’organisation de la fraternisation en particulier doivent être renforcées et élargies. Mais ce serait une erreur de fonder la tactique du gouvernement socialiste de Russie sur des hypothèses : la révolution socialiste se produira-t-elle ou non en Europe et notamment en Allemagne dans les six mois à venir ? (ou dans tout autre délai de même ordre). Comme il est absolument impossible de déterminer la chose, toutes les tentatives de ce genre équivaudraient, objectivement, à un jeu de hasard.
7. Les pourparlers de paix de Brest-Litovsk ont montré de toute évidence qu’à l’heure actuelle, au 7 janvier 1918, le parti militaire l’a incontestablement emporté au sein du gouvernement allemand (qui mène en laisse les autres gouvernements de la quadruple alliance). Pratiquement le parti militaire a déjà adressé un ultimatum à la Russie (il faut s’attendre, il est nécessaire de s’attendre d’un jour à l’autre à ce qu’il soit officiellement signifié). Cet ultimatum, le voici : ou bien la poursuite de la guerre, ou bien une paix annexionniste, c’est-à-dire la paix à condition que nous rendions tous les territoires que nous avons occupés, tandis que les Allemands conserveront tous les territoires qu’ils ont occupés et nous imposeront (sous couleur d’indemnité pour l’entretien des prisonniers) une contribution d’un montant approximatif de 3 milliards de roubles, payables en plusieurs annuités.
8. Le gouvernement socialiste de Russie se trouve placé devant une alternative qui exige de toute urgence une solution : ou bien accepter à présent cette paix annexionniste ou bien engager sur-le-champ une guerre révolutionnaire. Toute solution moyenne est en fait impossible. Aucun nouvel atermoiement n’est plus praticable, car nous avons déjà fait tout le possible et l’impossible pour faire traîner artificiellement les pourparlers.
9. Si nous examinons les arguments en faveur d’une guerre révolutionnaire immédiate, nous trouvons d’abord celui-ci : une paix séparée serait aujourd’hui, objectivement, un accord avec les impérialistes allemands, un «arrangement impérialiste», etc. ; par conséquent, ce serait une rupture totale avec les principes fondamentaux de l’internationalisme prolétarien.
Mais cet argument est manifestement faux. Les ouvriers qui perdent une grève et signent un accord pour la reprise du travail à des conditions désavantageuses pour eux et avantageuses pour les capitalistes ne trahissent pas le socialisme. Ceux-là seuls trahissent le socialisme, qui troquent des avantages pour une partie des ouvriers contre des avantages pour les capitalistes ; seuls des accords de cette nature sont inadmissibles dans leur principe.
Celui qui appelle défensive et juste la guerre contre l’impérialisme allemand, tout en recevant on fait le soutien des impérialistes anglo-français et en cachant au peuple les accords secrets conclus avec eux, celui-là trahit le socialisme. Celui qui, ne cachant rien au peuple et ne concluant aucun traité secret avec les impérialistes, consent à signer des conditions de paix désavantageuses pour une nation faible, et avantageuses pour les impérialistes d’un groupe alors qu’à ce moment donné il n’a pas la force de poursuivre la guerre, celui-là ne commet pas la moindre trahison envers le socialisme.
10. Un autre argument en faveur de la guerre immédiate, c’est qu’en concluant la paix, nous sommes objectivement des agents de l’impérialisme allemand, car nous lui permettons de retirer les troupes de notre front, nous libérons des millions de prisonniers, etc. Mais cet argument est lui aussi manifestement faux, car, à l’heure actuelle, la guerre révolutionnaire ferait objectivement de nous des agents de l’impérialisme anglo-français, en lui procurant des forces auxiliaires qui l’aideraient à atteindre ses objectifs. Les Anglais ont carrément offert à notre commandant en chef Krylenko cent roubles par mois et par soldat au cas où nous poursuivrions la guerre. Même si nous n’acceptons pas un seul copeck des Anglo-Français, nous les aiderons tout de même objectivement, en retenant une partie des troupes allemandes.
A cet égard, dans les deux cas, nous ne nous dégageons pas totalement de l’une ou de l’autre liaison impérialiste ; et il est évident d’ailleurs qu’on ne peut pas s’en dégager totalement sans renverser l’impérialisme mondial. La juste conclusion à tirer de là, c’est qu’à partir de la victoire du gouvernement socialiste dans un pays, il faut trancher les questions non pas du point de vue de la préférence à donner à tel ou tel impérialisme, mais exclusivement du point de vue des conditions les plus favorables au développement et au renforcement de la révolution socialiste qui a déjà commencé.
Autrement dit : le principe qui doit maintenant servir de base à notre tactique n’est pas de savoir lequel des deux impérialismes il est préférable d’aider aujourd’hui, mais de savoir quel est le moyen le plus sûr et le plus efficace d’assurer à la révolution socialiste la possibilité de s’affermir ou tout au moins de se maintenir dans un seul pays, jusqu’au moment où d’autres pays viendront se joindre à lui.
11. On dit que les social-démocrates allemands hostiles à la guerre sont devenus aujourd’hui des «défaitistes» et qu’ils nous demandent de ne pas céder à l’impérialisme allemand. Mais nous n’avons admis le défaitisme que par rapport à la bourgeoisie impérialiste nationale ; quant à la victoire sur l’impérialisme étranger, victoire accessible grâce à une alliance formelle ou une alliance de fait avec un impérialisme « ami », nous l’avons toujours repoussée, comme une méthode inadmissible dans son principe et, d’une façon générale, inopérante.
Ce dernier argument n’est par conséquent qu’une variante du précédent. Si les social-démocrates allemands de gauche nous proposaient d’ajourner la paix séparée pour un laps de temps déterminé, en nous garantissant une action révolutionnaire en Allemagne dans l’intervalle, la question pourrait alors se poser pour nous autrement. Or, non seulement les Allemands de gauche ne parlent pas en ces termes, mais au contraire, ils déclarent formellement : «Tenez tant que vous pourrez, mais décidez la question en tenant compte de la situation de là révolution socialiste russe, car nous ne pouvons rien promettre de positif quant à la révolution allemande.»
12. On dit que nous avons nettement « promis » la guerre révolutionnaire, dans toute une série de déclarations du parti, et que conclure une paix séparée serait trahir notre parole.
C’est faux. Nous avons parlé de la nécessité, pour un gouvernement socialiste à l’époque de l’impérialisme, de « préparer et mener » la guerre révolutionnaire2
- Après l’intervention de Lénine, la séance du C.C. du 11 (24) janvier 1918 examina la question de la paix et de la guerre. Les «communistes de gauches» et Trotski s’opposèrent à Lénine. Une partie des «communistes de gauche» dont Boukharine, Ouritski, Lomov (Oppokov) soutenaient la proposition de Trotski «ni la guerre ni la paix ». Staline, Serguéev (Artem), Sokolnikov se prononcèrent pour la paix. Lors du vote, les «communistes de gauche», n’espérant plus le succès du mot d’ordre de guerre révolutionnaire immédiate (deux personnes seulement votèrent pour), donnèrent la prépondérance à la proposition de Trotski qui reçut 9 voix contre 7. Pour surmonter la résistance à la conclusion de la paix au sein du C.C. et convaincre la partie des masses qui suivait les partisans de la guerre révolutionnaire, Lénine proposa de faire traîner les pourparlers au maximum. Cette proposition fut acceptée par 12 voix contre une.[↩]
- Cf. Quelques thèses, Œuvres, t. 21, pp. 418-419. Paris-Moscou, [↩]