Des gens de l’autre monde

Des gens de l’autre monde

Lénine

   Ecrit le 6 (19) janvier 1918. Paru pour, la première fois le 21 Janvier 1926 dans le n° 17 de la « Pravda »

   « J’ai perdu ma journée, mes amis. » C’est ce que dit une vieille sentence latine, qu’on se rappelle involontairement en pensant à la journée perdue du 5 janvier.

   Après le travail vivant, réel des Soviets, parmi les ouvriers et les paysans qui font œuvre utile, qui abattent les arbres et arrachent les racines de l’exploitation qu’ils ont connue au temps des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, il a fallu tout d’un coup se transporter dans un «monde étranger», auprès de je ne sais quelles gens venues de l’autre monde, du camp de la bourgeoisie et de ses champions, de ses parasites, de ses laquais et de ses défenseurs volontaires et involontaires, conscients et inconscients. Du monde de la lutte des masses laborieuses et de leur organisation soviétique contre les exploiteurs, il a fallu passer au monde des phrases suaves, des déclamations bien léchées et parfaitement vides, des promesses sans cesse réitérées, fondées comme par le passé sur la politique d’entente avec les capitalistes.

   On eût dit que l’Histoire, soit par inadvertance, soit par erreur, avait fait machine arrière, et qu’au lieu de nous trouver au mois de janvier 1918, nous étions, pour un jour, en mai ou en juin 1917 !

   C’est effrayant ! Tomber du monde des hommes vivants dans une société de cadavres, respirer une odeur cadavéreuse, réentendre les mêmes momies Tchernov et Tsérétéli et leur verbiage « social », à la Louis Blanc, voilà qui est insupportable.

   Le camarade Skvortsov a eu raison lorsque, en deux ou trois phrases brèves, martelées, simples, tranquilles et en même temps d’une dureté impitoyable, il a dit aux socialistes-révolutionnaires de droite : «Tout est fini entre nous. Nous poursuivons jusqu’au bout la Révolution d’Octobre contre la bourgeoisie. Nous ne sommes pas, vous et nous, du même côté de la barricade.»

   En réponse, un déluge de phrases bien léchées de Tchernov et de Tsérétéli, éludant avec soin une seule (une seule !) question, celle du pouvoir des Soviets, de la Révolution d’Octobre. « Pas de guerre civile, pas de sabotage » ; c’est ainsi que Tchernov, au nom des socialistes-révolutionnaires de droite, adjure la révolution. Et les socialistes-révolutionnaires de droite qui, pareils à des morts dans leurs tombes, dormaient depuis six mois – de juin 1917 à janvier 1918, se dressent et applaudissent avec acharnement, avec opiniâtreté. C’est si facile et si agréable, en effet, de résoudre par des adjurations les problèmes que pose la révolution. «Pas de guerre civile, pas de sabotage, reconnaissance par tous de l’Assemblée constituante.» En quoi, au fond, ces paroles se distinguent-elles de cet autre appel : «Réconciliation des ouvriers et des capitalistes » ? Absolument en rien. Ce ne sont pas les adjurations du douceâtre, du mielleux Tchernov, ni les sermons ennuyeux, aux relents de brochure mal comprise, mal méditée et déformée, de Tsérétéli qui feront disparaître les Kalédine et les Riabouchinski, avec leurs amis impérialistes de tous les pays, ou qui les amèneront à modifier leur politique.

   Il faut ou bien triompher des Kalédine et des Riabouchinski, ou bien sacrifier la révolution. Ou bien la victoire sur les exploiteurs dans la guerre civile, ou bien la mort de la révolution. C’est ainsi que la question s’est posée dans toutes les révolutions, aussi bien dans la révolution anglaise du XVIIe siècle que dans la révolution française du XVIIIe siècle et dans la révolution allemande du XIXe. Comment serait-il pensable que la question puisse se poser autrement dans la révolution russe du XXe siècle ? Comment donc les loups deviendraient-ils des agneaux ?

   Il n’existe ni chez Tsérétéli ni chez Tchernov la moindre intention, le moindre désir de reconnaître le fait de la lutte des classes qui s’est transformée en guerre civile, non pas par hasard, d’un seul coup, par le caprice ou la mauvaise volonté de qui que ce soit, mais inévitablement, à travers le long processus du développement révolutionnaire.

   C’est une journée pénible, ennuyeuse, assommante qui s’est déroulée dans les salles élégantes du Palais de Tauride lequel, même par son aspect extérieur, se distingue de Smolny à peu près comme le parlementarisme bourgeois élégant, mais mort, se distingue de l’appareil prolétarien des Soviets, simple, encore désordonné et inachevé à beaucoup d’égards, mais actif et plein de vitalité. Là-bas, dans le vieux monde du parlementarisme bourgeois, les dirigeants de classes hostiles et de groupes hostiles au sein de la bourgeoisie ont fait des passes d’armes. Ici, dans le monde nouveau de l’Etat socialiste, prolétarien et paysan, les classes opprimées font grossièrement, maladroitement…1Le manuscrit s’interrompt ici.

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Notes   [ + ]

1. Le manuscrit s’interrompt ici.