Discours devant les propagandistes envoyés en province

Discours devant les propagandistes envoyés en province

Lénine

Le 23 janvier (5 février) 1918

   Paru dans la « Pravda » n° 18, le 6 février (24 janvier) 1918 

   Camarades, vous savez tous que la majorité des ouvriers, des soldats et des paysans de la Grande-Russie, comme aussi des autres nations qui composaient la Russie, – autrefois par la contrainte, à présent comme des parties de la libre République de Russie, – ont reconnu le pouvoir des Soviets. Et il ne nous reste plus que quelques combats à mener contre les misérables vestiges des troupes contre-révolutionnaires de Kalédine, lequel semble être réduit dans sa région du Don à se sauver devant les Cosaques révolutionnaires.

   En ce moment où s’effondre le dernier rempart de la contre-révolution, nous pouvons dire avec assurance que le pouvoir des Soviets se renforce. Et il se renforcera. Chacun le comprend parfaitement, car l’expérience a montré concrètement que seul ce pouvoir – les ouvriers, les soldats et les paysans eux-mêmes, unis dans leurs Soviets, – peut engager la Russie dans la voie d’une libre coexistence de tous les travailleurs.

   Nous avons devant nous deux ennemis puissants : le premier, c’est le capital international. Il est là, observant avec fureur le renforcement du pouvoir des Soviets qu’il déteste. Il ne fait aucun doute que ces milliardaires ne peuvent pas ne pas faire la guerre pour s’emparer d’un morceau supplémentaire arraché à quelqu’un d’autre. Il en fait aucun doute non plus que, pour le moment, ils sont encore plus forts que la République des Soviets.

   Mais il est apparu que tout en étant plus forts que nous, les capitalistes commencent cependant à envoyer des représentants auprès de nos commissaires, qu’ils iront peut-être jusqu’à reconnaître le pouvoir des Soviets et même jusqu’à accepter l’annulation des emprunts, ce coup terrible, le plus douloureux de tous, porté à leur poche bien gonflée. Et ces discours des représentants de l’oligarchie financière internationale montrent que les capitalistes du monde entier sont dans une impasse. Ils seraient heureux de pouvoir se dépêtrer de la guerre et s’abattre de toutes leurs forces sur la République des Soviets tant haïe qui a allumé l’incendie dans toute l’Europe et l’Amérique, mais ils ne le peuvent pas.

   Notre révolution a été engendrée par la guerre ; sans la guerre, nous verrions tous les capitalistes du monde s’unir : s’unir pour nous combattre. Une seule pensée les domine : pourvu que les étincelles de notre incendie ne tombent pas sur leurs toits. Mais on ne peut pas se barricader contre la Russie par une muraille de Chine. Il n’est pas une seule organisation ouvrière dans le monde qui n’accueille dans l’enthousiasme nos décrets sur la terre, sur la nationalisation des banques, etc.

   Peut-être devrons-nous dans l’avenir soutenir une lutte acharnée, mais sachez avec certitude, camarades, que dans la plupart des pays les ouvriers opprimés par leurs capitalistes s’éveillent déjà ; et quelle que soit la fureur des Kalédine de tous les pays, même s’ils arrivaient provisoirement à porter un coup à la Russie, leur situation n’en serait pas raffermie pour autant. Quant à notre situation à nous, elle est parfaitement solide, car les ouvriers de tous les pays sont derrière nous. (Applaudissements.)

   Notre second ennemi, c’est le marasme économique. Et nous devons d’autant plus lutter contre le marasme que la situation des Soviets s’est affermie. Votre rôle, camarades, est justement de développer cette lutte. Votre voyage, le voyage des propagandistes des deux partis gouvernementaux qui dirigent actuellement le pouvoir des Soviets, prend une grande importance. Et il me semble qu’au fin fond des provinces vous aurez à faire un travail acharné, mais fécond, pour renforcer le pouvoir des Soviets, porter les idées révolutionnaires dans les campagnes, surmonter le marasme économique et affranchir les paysans travailleurs du joug des koulaks.

   Nous devrons fournir un effort pénible et persévérant pour guérir les plaies de la guerre. La bourgeoisie des autres pays européens est mieux préparée que nous. Elle y a organisé une répartition rationnelle des produits alimentaires, ce qui fait que la vie, là-bas, est plus facile ; la relève des soldats du front s’y effectuait normalement. Tout cela n’a été à la portée ni du pouvoir tsariste, ni du pouvoir hésitant, conciliateur et bourgeois, de Kérenski.

   Voilà pourquoi la Russie se trouve actuellement dans une passe particulièrement difficile. Elle doit s’organiser, elle doit lutter contre la lassitude des uns, contre la canaillerie de ceux qui accroissent le marasme pour en tirer profit, nous devons accomplir notre tâche : construire sur des ruines les fondements de la société socialiste.

   Vous aurez à effectuer, camarades, un travail difficile mais fécond, comme je l’ai déjà dit : il vous faudra organiser la vie économique dans les campagnes et renforcer le pouvoir des Soviets. Mais vous avez des auxiliaires, car nous savons que chaque ouvrier et chaque paysan vivant de son propre travail se rend compte que seul le pouvoir des Soviets peut le sauver de la famine et de la mort. Nous pouvons, en effet, sauver la Russie. Les chiffres prouvent qu’il y a du blé en Russie, et nous en aurions s’il avait été recensé en temps opportun et équitablement réparti. Si vous jetez un coup d’œil sur l’immense Russie et, sur la désorganisation des chemins de fer, vous vous convaincrez qu’il nous faut un contrôle renforcé et la répartition du blé existant, autrement nous succomberons tous à la famine. Nous ne pouvons réussir qu’à une condition : que chaque ouvrier, chaque paysan, chaque citoyen comprenne qu’il est seul à même de se venir en aide. Personne ne vous aidera, camarades. Toute la bourgeoisie, les fonctionnaires, les saboteurs marchent contre vous, car ils savent que si le peuple répartit entre les travailleurs ce patrimoine national qui était jusqu’à présent aux mains des capitalistes et des koulaks, il débarrassera la Russie des parasites et des mauvaises herbes. C’est pourquoi ils ont rassemblé toutes leurs forces contre les travailleurs, en commençant par Kalédine et Doutov et en finissant par le sabotage, la corruption des déclassés et de ceux qui sont simplement fatigués et ne peuvent pas s’opposer, prisonniers qu’ils sont d’une vieille habitude, aux habitudes d’exploiteurs de la bourgeoisie. Aujourd’hui, ils soudoient les soldats peu conscients, ignorants, pour organiser la mise à sac des débits d’alcool… Demain, les chefs de service des chemins de fer pour intercepter les chargements destinés à la capitale ; ensuite, les propriétaires de navires pour qu’ils n’acheminent pas des péniches de blé, etc. Mais lorsque le peuple aura compris que seule l’organisation lui permettra de s’unir et de créer une discipline fraternelle, – alors les manigances de la bourgeoisie ne lui feront plus courir aucun danger.

   Voilà votre mission, c’est là que vous devez créer l’union, l’organisation et établir le pouvoir des Soviets. Là-bas, dans les campagnes, vous trouverez des paysans «bourgeois», des koulaks, qui tenteront de saboter le pouvoir des Soviets. Vous n’aurez pas de peine à lutter contre eux, car la masse sera avec vous. Elle verra que le centre n’envoie pas dans les villages des expéditions punitives, mais des propagandistes, qui apportent la lumière dans les campagnes, afin d’unir dans chaque village ceux qui travaillent de leurs mains et ne vivent pas aux dépens d’autrui.

   Prenons la question de la terre : la terre a été déclarée patrimoine du peuple, et toutes les formes de propriété sont abolies. Un grand pas a été fait ainsi vers la suppression de l’exploitation.

   La lutte va se déchaîner maintenant entre les richards et les paysans travailleurs, et il faut aider les paysans pauvres non par des livres, mais par l’expérience de leur propre lutte. Nous n’avons pas confisqué la terre aux grands propriétaires fonciers pour qu’elle devienne la propriété des richards et des koulaks. Elle doit revenir aux paysans pauvres, qui éprouveront à votre égard un sentiment de sympathie.

   Il faut aussi faire en sorte que les instruments et les machines agricoles ne soient pas aux mains des koulaks et des richards. Ils doivent appartenir au pouvoir des Soviets et être mis temporairement à la disposition des masses laborieuses par l’intermédiaire des Comités de canton. Et les masses laborieuses doivent veiller elles-mêmes à ce que ces machines ne servent pas à enrichir les koulaks, mais ne soient utilisées que pour cultiver leur propre terre.

   Chaque paysan vous aidera dans votre tâche difficile. Expliquez dans les campagnes qu’il est nécessaire de restreindre les droits des koulaks et des exploiteurs. Il faut une répartition rationnelle et égale des produits, pour que le peuple travailleur jouisse des produits du travail populaire. Et, à chaque richard qui allongera sa patte avide vers le bien du peuple, il faut opposer dix travailleurs.

   Les recettes des Soviets se montent à 8 milliards, les dépenses à 28 milliards. Il est évident que, dans ces conditions, nous ferons tous faillite si nous n’arrivons pas à désembourber cette charrette de l’Etat que le pouvoir tsariste a enfoncée dans le marais.

   La guerre extérieure est terminée ou va se terminer. C’est une affaire réglée. Maintenant c’est la guerre intérieure qui commence. La bourgeoisie a entassé son butin dans ses malles et pense tranquillement : «Ce n’est rien, nous pouvons attendre.» Le peuple doit prendre ces accapareurs au collet et les contraindre à restituer le produit de leur vol. Voilà ce que vous devez réaliser là où vous irez. Ne les laissez pas se cacher, sinon nous courrons à une faillite totale. Ce n’est pas à la police de les contraindre, – la police est morte et enterrée, – c’est au peuple lui-même à le faire, et il n’existe pas d’autre moyen de lutter contre eux.

   Il avait raison, le vieux bolchévik qui expliquait à un Cosaque ce qu’est le bolchévisme.

   Le Cosaque lui ayant demandé : C’est vrai que vous êtes des pillards, vous autres bolchéviks ? le vieux répondit : Oui, nous pillons ce qui a été pillé1Lénine se réfère à un fait cité dans le rapport du représentant du congrès des Cosaques réuni dans la stanitsa Kamenskaïa à la séance du 16 (29) janvier 1918 du IIIe Congrès des Soviets. .

   Nous sombrerons dans cette mer si nous ne sortons pas de ces cassettes tout le butin qui y a été entassé pendant des années d’exploitation éhontée, criminelle.

   Nous ferons bientôt adopter par le Comité exécutif central un nouvel impôt sur les possédants, mais vous devez vous-mêmes l’appliquer sur place, afin que la main du travailleur se referme sur chaque billet de 100 roubles amassé au cours de la guerre. Ce n’est pas l’arme à la main que vous aurez à vous battre : la guerre armée est terminée, cette guerre-là commence.

   La force des exploiteurs ne renversera pas notre révolution si nous nous mettons maintenant à l’œuvre d’une façon organisée, car, derrière nous et avec nous, il y a le prolétariat du monde entier.

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Notes   [ + ]

1. Lénine se réfère à un fait cité dans le rapport du représentant du congrès des Cosaques réuni dans la stanitsa Kamenskaïa à la séance du 16 (29) janvier 1918 du IIIe Congrès des Soviets.