Illusions constitutionnelles
Lénine
Rédigé le 8 août (26 juillet) 1917. Publié les 4 et 5 août 1917 dans le « Rabotchi i Soldat » n°s 11 et 121
On appelle illusions constitutionnelles l’erreur politique en vertu de laquelle les gens croient à l’existence d’un régime normal, juridique, régulier, légal, bref «constitutionnel», alors qu’en réalité ce régime n’existe pas. Il peut sembler au premier coup d’œil que, dans la Russie actuelle, en juillet 1917, alors qu’aucune Constitution n’a encore été élaborée, rien ne peut engendrer des illusions constitutionnelles. Mais c’est là une profonde erreur. En réalité, le trait fondamental de toute la situation politique actuelle en Russie est que de très larges masses de la population sont imbues d’illusions constitutionnelles. On ne peut absolument rien comprendre à la situation politique actuelle de la Russie si l’on n’a pas compris cela. On ne peut absolument pas essayer de définir correctement les tâches tactiques qui se posent pour la Russie actuelle si l’on ne commence pas par dénoncer systématiquement et impitoyablement les illusions constitutionnelles, si l’on ne met pas à nu toutes leurs racines, si l’on ne rétablit pas une perspective politique correcte.
Prenons les trois opinions les plus typiques en ce qui concerne les illusions constitutionnelles actuelles et analysons-les attentivement.
Première opinion : Notre pays est à la veille de la réunion de l’Assemblée constituante, tout ce qui se passe en ce moment n’a donc qu’un caractère provisoire, transitoire, nullement essentiel, nullement décisif ; tout sera bientôt revu et définitivement fixé par l’Assemblée constituante. Deuxième opinion : certains partis, par exemple les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, ou le bloc de ces partis, ont une majorité manifeste, incontestable, dans le peuple ou dans les organisations «les plus influentes», telles que les Soviets ; aussi la volonté de ces partis ou de ces organismes et, en général, la volonté de la majorité du peuple ne saurait-elle être tournée ni, à plus forte raison, violée dans la Russie républicaine, démocratique, révolutionnaire. Troisième opinion : certaines mesures telles que la suspension de la Pravda n’ont eu ni la sanction du Gouvernement provisoire ni celle des Soviets : elles ne constituent donc qu’un épisode, un événement fortuit, et ne peuvent être considérées comme décisives.
Passons à l’analyse de chacune de ces opinions.
I
La convocation de l’Assemblée constituante avait déjà été promise par le premier Gouvernement provisoire, qui considérait comme sa tâche principale de guider le pays jusqu’à l’Assemblée constituante. Le deuxième Gouvernement provisoire fixa au 30 septembre la réunion de l’Assemblée. Le troisième Gouvernement provisoire, formé après le 4 juillet, confirma solennellement cette date.
Il y a cependant 99 chances sur 100 pour que l’Assemblée constituante ne soit pas réunie à la date prévue. Et, si elle l’était, elle aurait 99 chances sur 100 d’être aussi impuissante et vaine que la première Douma, tant que la deuxième révolution russe n’aura pas vaincu. Il suffit, pour s’en convaincre, de faire abstraction, ne fût-ce qu’un instant, du flot de phrases, de promesses et de futilités quotidiennes qui remplit les cervelles et de considérer le facteur essentiel et décisif de la vie sociale : la lutte des classes.
Il est évident que la bourgeoisie russe s’est étroitement associée aux grands propriétaires fonciers. Toute la presse, toutes les élections, toute la politique du parti cadet et des partis situés à sa droite, toutes les prises de position des «congrès» des personnalités «intéressées» le démontrent. La bourgeoisie comprend très bien ce que ne comprennent pas les bavards petits-bourgeois, socialistes-révolutionnaires et mencheviques «de gauche», à savoir que l’on ne peut pas abolir la propriété privée de la terre en Russie et surtout l’abolir sans rachat à moins d’une gigantesque révolution économique, à moins de placer les banques sous le contrôle du peuple, de nationaliser les syndicats patronaux, de prendre contre le capital des mesures révolutionnaires implacables. La bourgeoisie s’en rend fort bien compte. En même temps, elle ne peut pas ne pas savoir, ne pas voir, ne pas sentir, que non seulement l’immense majorité des paysans russes se prononcera maintenant pour la confiscation des grandes propriétés foncières, mais qu’elle sera même beaucoup plus à gauche que Tchernov. Car la bourgeoisie sait mieux que nous combien de petites concessions Tchernov lui a faites du 6 mai au 2 juillet, lorsqu’il a retardé et rogné les différentes revendications paysannes, et le mal que les socialistes-révolutionnaires de droite (car Tchernov représente le «centre» de ce parti !) ont dû se donner au congrès paysan, ainsi qu’au Comité exécutif du Soviet des députés paysans de Russie, pour «calmer » les paysans et les combler de promesses en l’air.
La bourgeoisie se distingue de la petite bourgeoisie en ce que son expérience économique et politique lui a appris les conditions nécessaires au maintien de l’«ordre» (c’est-à-dire de l’asservissement des masses) en régime capitaliste. Les bourgeois sont des gens pratiques, des hommes habitués à brasser de grosses affaires, accoutumés à traiter les questions politiques strictement comme des affaires, à se méfier des mots et à prendre le taureau par les cornes.
L’Assemblée constituante donnera la majorité, dans la Russie actuelle, à des paysans plus à gauche que les socialistes-révolutionnaires. La bourgeoisie le sait. Le sachant, elle ne peut manquer de s’opposer résolument à la convocation prochaine de l’Assemblée constituante. Continuer la guerre impérialiste en exécution des traités secrets conclus par Nicolas II, défendre la grande propriété foncière ou la thèse du rachat, tout cela sera chose impossible ou incroyablement difficile quand il y aura une Assemblée constituante. La guerre n’attend pas. La lutte des classes non plus. Même le court laps de temps qui s’est écoulé entre le 28 février et le 21 avril l’a bien montré.
Dès le début de la révolution, on a vu se dessiner deux opinions sur l’Assemblée constituante. Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, profondément imbus des illusions constitutionnelles, considéraient les choses avec la confiance du petit bourgeois qui ne veut pas entendre parler de la lutte des classes : l’Assemblée constituante est annoncée, l’Assemblée constituante se réunira, voilà tout ! Qui en veut davantage est poussé par le génie du Mal. Les bolcheviks, eux, disaient : « C’est seulement dans la mesure où les Soviets affermiront leurs forces et leur pouvoir que la convocation de l’Assemblée constituante et le succès de ses travaux seront assurés.» Les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires reportaient le centre de gravité sur l’acte juridique par lequel la convocation de l’Assemblée constituante était annoncée, promise, proclamée. Les bolcheviks, au contraire, plaçaient le centre de gravité dans la lutte des classes : si les Soviets triomphent, disaient-ils, la réunion de l’Assemblée constituante sera assurée ; sinon, elle ne le sera pas.
C’est ce qui s’est produit. La bourgeoisie s’est constamment opposée, d’une manière ouverte ou hypocrite, mais inflexiblement, à la convocation de l’Assemblée constituante. Cette résistance s’exprimait dans le désir de différer la convocation jusqu’à la fin de la guerre. Elle s’exprimait par les nombreux atermoiements apportés à la convocation de la Constituante. Et lorsqu’enfin, après le 18 juin, plus d’un mois après la formation du ministère de coalition, on eut fixé la date de la convocation de la Constituante, un journal bourgeois de Moscou déclara que ç’avait été fait sous l’influence de l’agitation bolchevique. La Pravda a publié la citation exacte, extraite de ce journal.
Après le 4 juillet, lorsque la servilité et la pusillanimité des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks eurent donné la «victoire» à la contre-révolution, la Retch usa par mégarde d’une expression concise, mais absolument remarquable, en parlant de la convocation «impossible parce que trop rapide» de l’Assemblée constituante ! ! Et., le 16 juillet, la Voila Naroda et la Rousskaïa Voila publient une note disant que les cadets réclament le renvoi de la convocation de la Constituante à une date ultérieure sous prétexte qu’il est «impossible» de convoquer cette assemblée en en un laps de temps aussi «court» ; et le menchevik Tsérétéli, dans sa servilité envers la contre-révolution, accepte déjà, d’après cette note, de renvoyer la convocation de l’Assemblée constituante au 20 novembre !
Il est hors de doute que cette note n’a pu se glisser dans la presse que contre la volonté de la bourgeoisie. Les «révélations» de ce genre ne sont pas à son avantage. Mais la vérité finit toujours par percer. La contre-révolution est de venue impudente depuis le 4 juillet et en dit plus qu’elle ne le voudrait. La première prise du pouvoir par la bourgeoisie contre-révolutionnaire après le 4 juillet fut aussitôt suivie d’un acte (et d’un acte très sérieux) dirigé contre la convocation de 1 ‘Assemblée constituante.
C’est un fait. Et ce fait révèle toute l’inanité des illusions constitutionnelles. Sans une nouvelle révolution en Russie, sans le renversement du pouvoir de la bourgeoisie contre-révolutionnaire (et des cadets en premier lieu), sans le refus du peuple de garder sa confiance envers les partis socialiste-révolutionnaire et menchevique, partis de l’entente avec la bourgeoisie, l’Assemblée constituante ou ne sera pas convoquée ou sera une «parlote de Francfort2 », c’est-à-dire une assemblée impuissante et vaine de petits bourgeois épouvantés par la guerre et par la perspective de voir la bourgeoisie «boycotter le pouvoir», partagés, dans une agitation impuissante, entre des velléités de gouverner sans la bourgeoisie et la crainte de se passer de celle-ci.
La question de l’Assemblée constituante est subordonnée à la marche et à l’issue de la lutte des classes qui met la bourgeoisie aux prises avec le prolétariat. Il me souvient d’une formule avancée un jour par la Rabotchaïa Gazéta, disant que l’Assemblée constituante serait une Convention. C’est là un des exemples du verbiage pompeux, ridicule et méprisable, qui caractérise nos valets mencheviques de la bourgeoisie contre-révolutionnaire. Pour n’être ni une «parlote de Francfort» ni une 1re Douma, mais une Convention, il faut oser, savoir et pouvoir porter des coups impitoyables à la contre-révolution, au lieu de composer avec elle. Il faut pour cela que le pouvoir soit exercé par la classe la plus avancée, la plus résolue, la plus révolutionnaire de notre époque. Il faut que cette classe soit soutenue par les masses pauvres des villes et des campagnes (semi-prolétaires). Il faut réprimer implacablement l’activité de la bourgeoisie contre-révolutionnaire, avant tout, des cadets et du haut commandement de l’armée. Telles sont les conditions de classe, les conditions matérielles, sans lesquelles il n’est pas de Convention. Il suffit de les énumérer avec précision et clarté pour se rendre compte du ridicule des fanfaronnades de la Rabotchaïa Gazéta et de la sottise infinie des illusions constitutionnelles que les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks nourrissent sur l’Assemblée constituante dans la Russie actuelle.
II
Fustigeant les «social-démocrates» petits-bourgeois de 1848, Marx flétrissait avec une dureté particulière leur propension irrésistible à faire des phrases sur le «peuple» et la majorité du peuple en général((Allusion à l’ouvrage de Marx
- L’article « Illusions constitutionnelles » parut en 1917 dans le journal Rabotchi i Soldat [l’Ouvrier et le Soldat] et fut édité ensuite en brochure sous le titre Au sujet de la situation actuelle. Pour éviter l’interdiction du journal et garder secrète la préparation de l’insurrection armée par le Parti bolchevique, les mots «jusqu’à la lutte armée» furent remplacés dans le texte imprimé, lors de la publication de l’article, par «jusqu’à ses formes les plus énergiques». L’article est publié ici d’après le manuscrit.[↩]
- Lénine fait allusion au Parlement de Francfort, assemblée nationale convoquée au mois de mai 1848 en Allemagne après la révolution de mars. La majorité y appartenait à la bourgeoisie libérale qui passait son temps en discussions stériles sur le projet de Constitution, laissant pratiquement le pouvoir aux mains du roi.[[↩]