La crise est mûre

La crise est mûre

Lénine

   Les chapitres I-III et V ont été publiés le 20 (7) octobre 1917 dans le journal « Rabotchi Pout » n° 30.

   Le chapitre VI a été publié pour la première fois en 1924.1

I

   Il est hors de doute que la fin de septembre nous a apporté le tournant le plus grand de l’histoire de la révolution russe et, selon toutes les apparences, de l’histoire de la révolution mondiale.

   La révolution ouvrière mondiale a commencé par l’action de combattants isolés qui représentaient avec un indomptable courage tout ce qui restait d’honnête dans le «socialisme» officiel pourri, et en fait dans le social-chauvinisme. Liebknecht en Allemagne, Adler en Autriche, MacLean en Angleterre : tels sont les noms les plus connus de ces héros isolés qui ont assumé la lourde tâche d’être les précurseurs de la révolution mondiale.

   La deuxième étape dans la préparation historique de cette révolution a été la vaste fermentation des masses qui a pris la forme de scission au sein des partis officiels, de publications illégales et de manifestations de rue. La protestation contre la guerre grandissait et le nombre des victimes des persécutions gouvernementales augmentait. Les prisons des pays réputés pour leur respect de la légalité et même de la liberté, l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Angleterre, commençaient à se remplir de dizaines et de centaines d’internationalistes, d’adversaires de la guerre, de partisans de la révolution ouvrière.

   Les chapitre I-III sont conformes au texte du journal, les chapitres V-VI, au manuscrit

   Et voici aujourd’hui la troisième étape que l’on peut appeler le prélude de la révolution. Les arrestations en masse des chefs du parti dans la libre Italie et surtout le début de mutineries militaires en Allemagne sont les symptômes irrécusables d’un grand tournant, les symptômes d’une veille de révolution à l’échelle mondiale.

   Il est hors de doute que l’Allemagne a déjà connu des exemples isolés de rébellion parmi la troupe, mais ils étaient si insignifiants, si dispersés, si faibles qu’on réussissait à les étouffer, à les passer sous silence, et c’était là l’essentiel pour entraver la contamination des masses par ces actes de rébellion. Enfin, l’heure est arrivée où dans la flotte le mouvement a atteint un tel degré de maturité qu’on n’a pas réussi à l’étouffer ni à le passer sous silence, malgré toutes les rigueurs que le régime allemand de bagne militaire a élaborées avec un art sans précédent et appliquées avec un incroyable esprit de routine.

   Le doute n’est plus possible. Nous sommes au seuil de la révolution prolétarienne mondiale. Et comme nous sommes, nous bolchéviks russes, les seuls internationalistes prolétariens du monde à jouir d’une liberté immense en somme, à avoir un parti légal, une vingtaine de journaux, comme nous avons avec nous les Soviets de députés ouvriers et soldats des deux capitales et la majorité des masses en période révolutionnaire, on peut et on doit en vérité nous appliquer les paroles : « Il vous a été beaucoup donné, il vous sera beaucoup demandé. »

II

   En Russie, le grand tournant de la révolution est incontestablement arrivé.

   Dans ce pays paysan, sous un gouvernement républicain révolutionnaire jouissant du soutien des partis socialiste-révolutionnaire et menchévik, qui dominaient hier encore au sein de la démocratie petite-bourgeoise, un soulèvement paysan grandit.

   C’est incroyable, mais c’est un fait.

   Et ce fait ne nous étonne pas, nous bolchéviks ; nous avons toujours dit que le gouvernement de la fameuse «coalition» avec la bourgeoisie était le gouvernement de la trahison envers la démocratie et la révolution, le gouvernement du massacre impérialiste, le gouvernement qui protège contre le peuple les capitalistes et les propriétaires fonciers.

   En Russie, grâce à la duplicité des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks, il est resté et il reste encore sous la république, en période révolutionnaire, à côté des Soviets, un gouvernement de capitalistes et de propriétaires fonciers. Telle est l’amère et menaçante réalité. Quoi d’étonnant si, en Russie, en présence des calamités sans nom que le peuple subit du fait de la prolongation de la guerre impérialiste et de ses conséquences, le soulèvement paysan a commencé et s’étend ?

   Quoi d’étonnant si les adversaires des bolchéviks, les chefs du parti socialiste-révolutionnaire officiel, de ce parti qui n’a pas cessé de soutenir la «coalition », de ce parti qui jusqu’à ces derniers jours ou jusqu’à ces dernières semaines a eu la majorité du peuple pour lui, de ce parti qui continue à désapprouver et à molester les «nouveaux» socialistes-révolutionnaires convaincus que la politique de coalition trahit les intérêts de la paysannerie, – quoi d’étonnant si ces chefs du parti socialiste-révolutionnaire officiel écrivent dans l’éditorial de leur organe officiel le Diélo Naroda du 29 septembre :

   « …Presque rien n’a été fait jusqu’ici pour mettre fin au régime d’asservissement qui règne encore dans les campagnes, précisément du centre de la Russie… La loi sur la réglementation du régime agraire, déposée depuis longtemps déjà au Gouvernement provisoire et qui avait même franchi ce purgatoire qu’est la Conférence juridique, cette loi reste désespérément enfouie dans on ne sait quels bureaux… N’avons-nous pas raison d’affirmer que notre gouvernement républicain est encore loin de s’être affranchi des vieilles habitudes de l’administration tsariste, que la poigne de Stolypine se fait encore fortement sentir dans les procédés des ministres révolutionnaires. »

   Voilà comment s’expriment les socialistes-révolutionnaires officiels ! Réfléchissez-y : les partisans de la coalition se voient contraints d’avouer que, après sept mois de révolution dans un pays agraire, « presque rien n’a été fait pour supprimer l’asservissement » des paysans, pour supprimer leur oppression par les propriétaires fonciers. Ces socialistes-révolutionnaires se voient contraints de qualifier du nom de Stolypine leur collègue Kérenski et toute sa bande de ministres !

   Peut-on trouver, de la part de nos adversaires, témoignage plus éloquent, attestant non seulement que la coalition a fait faillite, non seulement que les socialistes-révolutionnaires officiels qui tolèrent Kérenski sont devenus un parti ennemi du peuple, ennemi des paysans, ennemi de la révolution, mais encore que toute la révolution russe est arrivée à un tournant ?

   Le soulèvement paysan dans notre pays agraire est dirigé contre le gouvernement du socialiste-révolutionnaire Kérenski, contre les menchéviks Nikitine et Gvozdev, contre les autres ministres qui représentent le capital et les intérêts des propriétaires fonciers ! Le gouvernement républicain veut étouffer ce soulèvement par les armes.

   Peut-on, en présence de tels faits, rester de bonne foi partisan du prolétariat et nier que la crise soit mûre, que la révolution en soit à son plus grand tournant, que la victoire du gouvernement sur le soulèvement paysan sonnerait maintenant le glas de la révolution, signifierait le triomphe du régime Kornilov ?

III

   Il est de toute évidence que si, dans un pays agraire, après sept mois de république démocratique, les choses ont pu en venir à un soulèvement paysan, la preuve irréfutable est faite de la faillite de la révolution dans le pays entier, du degré d’acuité inouï qu’a atteint la crise, de la marche des forces contre-révolutionnaires vers l’effort suprême.

   Voilà qui est de toute évidence. Devant un fait tel que le soulèvement paysan, tous les autres symptômes politiques, même s’ils contredisaient le degré de maturité de la crise dans le pays entier, seraient absolument dénués de toute importance.

   Mais tous les symptômes indiquent., au contraire, précisément que la crise générale est mûre.

   Après la question agraire, ce qui dans la vie de tout l’Etat russe a une importance exceptionnelle, surtout pour les masses petites-bourgeoises de la population, c’est la question nationale. Et nous voyons que, à la Conférence «démocratique» truquée par Monsieur Tsérétéli et consorts, la curie «nationale», par son radicalisme, occupe la deuxième place, ne le cédant qu’aux syndicats et laissant loin derrière elle la curie des Soviets de députés ouvriers et soldats, d’après le pourcentage des voix émises contre la coalition (40 sur 55). Le gouvernement Kérenski, gouvernement de la répression du soulèvement paysan, rappelle de Finlande les troupes révolutionnaires afin de renforcer la bourgeoisie réactionnaire finlandaise. En Ukraine, les conflits des Ukrainiens en général et des troupes ukrainiennes en particulier avec le gouvernement, sont de plus en plus fréquents.

   Considérons ensuite l’armée qui, en temps de guerre, a une importance exceptionnelle dans la vie de l’Etat. Nous avons vu les troupes de Finlande et la flotte de la Baltique se détacher complètement du gouvernement.. Nous voyons le témoignage de l’officier non bolchévik Doubassov qui dit au nom de toutes les troupes du front, d’une façon plus révolutionnaire que tous les bolchéviks, que les soldats ne se battront plus2. Nous voyons les rapports gouvernementaux qui parlent de la « nervosité » des soldats, qui disent qu’on ne peut répondre de l’« ordre » (c’est-à-dire de la participation de ces troupes à la répression du soulèvement paysan). Nous voyons enfin les élections à Moscou où sur dix-sept mille soldats quatorze mille votent pour les bolchéviks.

   Ce vote aux élections des Doumas d’arrondissements de Moscou est, d’une manière générale, l’un des symptômes les plus frappants du revirement extrêmement profond qui s’accomplit dans l’état d’esprit de la nation. Que Moscou soit une ville plus petite-bourgeoise que Pétrograd, tout le monde le sait. Que le prolétariat de Moscou ait infiniment plus d’attaches avec la campagne, plus de sympathie pour les paysans, une mentalité plus proche de celle des paysans, c’est un fait maintes fois confirmé, un fait incontestable.

   Et voici qu’à Moscou les suffrages recueillis par les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks tombent de 70% en juin à 18%. La petite bourgeoisie a tourné le dos à la coalition, le peuple s’est détourné d’elle, aucun doute n’est possible. Les cadets sont passés de 17% à 30%, mais ils demeurent une minorité, une minorité qui n’a aucune chance, malgré l’alliance évidente qu’ont faite avec eux les socialistes-révolutionnaires «de droite» et les menchéviks «de droite». Et les Rousskié Viédomosti3

  1. L’article « La crise est mûre » écrit à Vyborg, contenait six chapitres, le chapitre VI, le dernier, devant être «distribué aux membres du Comité central, du Comité de Pétersbourg, du Comité de Moscou et des Soviets » et non pas publié. Seuls les chapitres V et VI existent en manuscrit. Le journal Rabotchi Pout qui publia pour la première fois dans le n° 30, le 20 (7) octobre 1917, cet ouvrage, n’en inséra que quatre chapitre, l’un étant omis. Le chapitre V figura à la place du chapitre IV, ce qui put être relevé plus tard après confrontation du texte du journal avec le manuscrit du chapitre V.
    Les périodiques bolchéviks donnèrent une large diffusion à l’article « La crise est mûre »[↩]
  2. I1 s’agit de l’intervention de l’officier Doubassov, venu du front, a la séance du Soviet de Pétrograd, le 21 septembre (4 octobre) 1917. I1 déclara : « Quoi qu’on dise ici, les soldats ne se battront plus. » [↩]
  3. Les «Rousskié Viédomosti» (L’Information russe), journal paraissant à Moscou depuis 1863, exprimait les opinions des intellectuels libéraux modérés. A partir de 1905, organe des cadets ; interdit en 1918.[↩]