La grande initiative
Lénine
L’héroïsme des ouvriers de l’arrière. A propos des « Samedis Communistes »
28 juin 1919
Publié en juillet 1919 en brochure à Moscou.
Signé : N. Lénine
La presse cite de nombreux exemples d’héroïsme des soldats rouges. Les ouvriers et les paysans en lutte contre les bans de Koltchak, de Denikine et les autres troupes des propriétaires fonciers et des capitalistes accomplissent souvent des prodiges de bravoure et d’endurance pour défendre les enquêtes de la révolution socialiste. Lente et difficile est l´élimination des habitudes de la guérilla, de la lassitude et du Licitement, mais elle progresse en dépit de tout. L’héroïsme des masses laborieuses qui se sacrifient consciemment pour la victoire du socialisme, telle est la base de la discipline nouvelle, fraternelle, de l’Armée rouge, la base de sa régénération, de sa consolidation et de son développement.
L’héroïsme des ouvriers de l’arrière n’est pas moins digne d’attention; sous ce rapport, l’organisation par les ouvriers, de tir propre initiative, des samedis communistes a une portée véritablement gigantesque. De toute évidence, ce n’est qu’un début, mais un début d’une extrême importance. C’est le début d’une révolution plus difficile, plus essentielle, plus radicale et plus décisive que le renversement de la bourgeoisie, car c’est une victoire sur notre propre routine, notre relâchement, notre égoïsme petit-bourgeois, sur ces habitudes que le capitalisme audit a léguées à l’ouvrier et au paysan. Quand cette victoire sera consolidée, alors et alors seulement, la nouvelle discipline sociale, la discipline socialiste aura été créée; alors et alors seulement, le retour en arrière, le retour au capitalisme, deviendra impossible, et le communisme deviendra véritablement invincible.
La Pravda du 17 mai a publié un article du camarade A. J. « Le travail sur le mode révolutionnaire (Samedis communistes) ». L’importance de cet article est si grande que nous tenons à le reproduire en entier :
LE TRAVAIL SUR LE MODE REVOLUTONNAIRE
(Samedi communiste)
« La lettre du Comité central du P.C.R. à propos du travail sur le mode révolutionnaire a donné une puissante impulsion aux organisations communistes, et aux communistes. Animés par l´élan général, de nombreux cheminots communistes sont partis au front ; mais dans leur majorité, ils n´ont pu abandonner la responsabilité de leur poste, ni élaborer de nouvelle méthodes de travail sur le mode révolutionnaire. Les informations parvenues de la provinces sur la lenteur avec laquelle s´opère la mobilisation et les lenteurs bureaucratiques ont obligé la sous-section du réseau Moscou-Kazan de porter son attention sur le mécanisme de gestion des chemins de fer. Faute de main-d´œuvre et par suite d´un travail peu intensif, des commandes pressées et des réparations urgentes de locomotives restent en souffrance. Le 7 mai, l´assemblée générale des communistes et sympathisants de la sous-section du réseau Moscou-Kazan a envisagé la nécessité de passer des paroles aux actes quand à l´aide à apporter pour vaincre Koltchak. La proposition adoptée indiquait :
« Devant les difficultés de la situation intérieure et extérieure , et pour l´emporter sur l´ennemi de classe, les communistes et les sympathisants doivent faire un nouvel effort, et accomplir une heure de travail en plus sur leur temps de repos, c´est-à-dire augmenter d´heure leur journée, ce qui, en les totalisants, permet de fournir d´affilée, le samedi, 6 heures de travail manuel, afin de produire aussitôt une réelle valeur. Considérant que les communistes ne doivent épargner ni leur santé ni leur vie pour les conquêtes de la révolution, le travail sera fait gratuitement. Instituer le samedi communiste dans la sous-section tout entière, jusqu’à la victoire complète sur Koltchak. »
Après quelques hésitations, la proposition a été adoptée à l’unanimité.
Le samedi 10 mai, à 6 heures du soir, tels des soldats, communistes et sympathisants se sont présentés au travail, se sont alignés et, sans bousculade, les contremaîtres leur ont assigné leur poste.
Les résultats du travail de style révolutionnaire sont là. Voici le tableau des entreprises et la nature de la tâche accomplie.
| Lieu de travail | Dénomination du travail | Nombre d’ouvriers | Nombre d’heures par ouvrier | Nombre d’heures (total) | Résultats |
|---|---|---|---|---|---|
| Moscou. Ateliers centraux de réparations de locomotives | Chargement de matériel pour le réseau, ainsi que d’accessoires pour les réparations de locomotives et de pièces détachées de wagons, pour Pérovo, Mourom, Alatayr et Syzran | 48 | 5 | 240 | Charge : 7.500 pouds Décharge : 1.800 pouds |
| 21 | 3 | 63 | |||
| 5 | 4 | 20 | |||
| Moscou. Dépôt de locomotives pour trains de voyageurs | Grandes réparations courantes de locomotives | 26 | 5 | 130 | Au total, 1,5 locomotive a été réparée |
| Moscou. Gare de triage | Réparations courantes de locomotives | 24 | 6 | 144 | 2 locomotives ont été remises en service ; les pièces ont été démontées sur les 4 autres |
| Moscou. Service des wagons | Réparations courantes de wagons-voyageurs | 12 | 6 | 72 | 2 voitures de 3e classe |
| « Pérovo ». Ateliers centraux de réparation de wagons. | Réparations de wagons et petits travaux d’entretien, samedi, dimanche | 46 | 5 | 230 | 12 wagons de marchandises et 2 wagons plats |
| 23 | 5 | 115 | |||
| Total | 205 | – | 1014 | Au total, ont été remis en service 4 locomotives et 16 wagons ; 9.300 pouds ont été déchargés ou chargés. |
La valeur totale des travaux effectués (au taux du salaire normal) se monte à 5 millions de roubles ; au taux des heures supplémentaires, à 1,5 fois plus.
Le rendement des travaux de chargement a été supérieur de 270 % à celui des ouvriers ordinaires. Les autres travaux ont été à peu près d’une intensité égale.
Le retard des commandes (pressées) par manque de main-d´œuvre et par suite des lenteurs bureaucratiques, qui allait de 7 jours à 3 mois, a été supprimé.
Le travail s’est effectué malgré certains défauts (faciles à éliminer) des appareils auxiliaires qui retardaient certains groupes de 30 à 40 minutes.
Le personnel administratif resté pour diriger les travaux avait tout juste le temps de préparer de nouvelles tâches ; à peine a-t-il un peu exagéré, ce vieux contremaître, en disant qu’en un samedi communiste on a fait ce qu’auraient fait en une semaine des ouvriers inconscients et peu disciplinés.
Etant donné qu’à ces travaux participaient également de simples partisans sincères du pouvoir des Soviets et que l’on attend un afflux de ces éléments aux prochains samedis, étant donné le désir qu’ont les autres sections de suivre l’exemple des cheminots communistes du réseau Moscou-Kazan, je m’arrêterai en détail sur la question de l’organisation, d’après les informations de province.
Participaient aux travaux environ 10% de communistes qui ont un emploi permanent. Les autres sont des responsables et des élus, du commissaire de réseau jusqu’au commissaire de telle ou telle entreprise, des militants du syndicat au personnel employé à la Direction et au Commissariat des Voies de Communication.
L’enthousiasme et la bonne entente étaient sans précédent. Lorsque, sans injures ni disputes, ouvriers, employés de bureau, administrateurs, saisissant une roue de 40 pouds, destinée à la locomotive d’un train de voyageurs, se sont mis à la pousser, comme des fourmis laborieuses, ce travail collectif a empli les cœurs d’un sentiment de joie ardente, affermissant la foi en la victoire certaine de la classe ouvrière. Les rapaces mondiaux ne parviendront pas à étrangler les ouvriers vainqueurs, c’est en vain que les saboteurs à l’intérieur attendent Koltchak.
Le travail fini, on a été témoin d’un tableau jamais vu : une centaine de communistes, fatigués mais les yeux enflammés par la joie, saluaient le succès de leur œuvre en chantant solennellement L’Internationale; on avait l’impression que les accents de l’hymne victorieux allaient franchir les murs pour se répandre dans la Moscou ouvrière, et, telles des ondes qu’une pierre aurait fait frémir, gagneraient la Russie ouvrière et stimuleraient les travailleurs fatigués et peu disciplinés. «
A. J.
Appréciant ce remarquable « exemple digne d’être imité », la Pravda du 20 mai écrivait sous ce titre, dans un article du camarade N. R.:
« Les exemples de travaux analogues accomplis par les communistes ne sont pas rares. J’en connais qui ont été effectués à la Centrale électrique et sur les diverses voies ferrées. Au chemin de fer Nicolas, les communistes ont fourni plusieurs nuits de travail supplémentaire pour relever une locomotive qui avait versé sur une plaque tournante. Sur la ligne du Nord, tous les communistes et sympathisants ont travaillé l’hiver plusieurs dimanches, pour déblayer la voie recouverte de neige; les cellules communistes de nombreuses gares de marchandises, afin de lutter contre les vols, y effectuent des rondes de nuit; mais c’était là un travail occasionnel, non régulier. Les camarades cheminots de la ligne de Kazan ont apporté cet élément nouveau qui rend le travail méthodique, permanent. » Jusqu’à la victoire complète sur Koltchak « , ainsi en ont-ils décidé; là est toute la portée de leur travail. Ils prolongent d’une heure la journée des communistes et des sympathisants, tant que le pays sera en état de guerre; en même temps, ils donnent l’exemple d’un labeur productif.
Cet exemple a déjà été et doit être suivi. L’assemblée générale des communistes et sympathisants du chemin de fer Alexandre, après avoir examiné la situation militaire et la décision prise par les camarades de la ligne de Kazan, a décidé de :
1) Pratiquer les » samedis » pour les communistes et les sympathisants du chemin de fer Alexandre. Le premier » samedi » est fixé au 17 mai.
2) Organiser les communistes et les sympathisants dans des équipes modèles, exemplaires, qui devront montrer aux ouvriers comment il faut travailler et ce que l’on peut faire effectivement, compte tenu du matériel, de l’outillage et du ravitaillement actuels.
Selon les camarades du réseau de Kazan, leur exemple a fait grande impression, et, pour samedi prochain, ils attendent un afflux important d’ouvriers sans-parti. Au moment où nous écrivons ces lignes, le travail supplémentaire des communistes n’a pas encore commencé aux ateliers du chemin de fer Alexandre; mais il a suffi que le bruit se répande pour que la masse des sans-parti se mette en branle: » Nous ne le savions pas hier, sans quoi nous nous serions préparés et nous aurions travaillé nous aussi « ; » Samedi prochain je viendrai sans faute « . Voilà ce qu’on entend de tous côtés. L’impression produite par ce genre de travail est considérable.
L’exemple des camarades du réseau de Kazan doit être suivi par toutes les cellules communistes de l’arrière. Non seulement celles du réseau de Moscou, mais l’organisation du Parti dans toute la Russie doit également suivre cet exemple. De même, dans les campagnes, les cellules communistes doivent, en premier lieu, se mettre à travailler les champs des soldats rouges, afin d’aider leurs familles.
Le premier samedi communiste, les camarades du réseau de Kazan ont terminé leur travail en chantant L’Internationale. Si l’organisation communiste de toute la Russie suit cet exemple et l’applique sans défaillance, les durs mois à venir seront surmontés par la République des Soviets de Russie aux vigoureux accents de L’Internationale de tous les travailleurs de la République…
« A l’ouvrage, camarades communistes! »
La Pravda du 23 mai 1919 écrit :
« Le 17 mai, au chemin de fer Alexandre, a eu lieu le premier » samedi » communiste. 98 communistes et sympathisants ont fourni, conformément à la décision de l’assemblée générale, 5 heures de travail supplémentaire, à titre gratuit ; ils ont simplement eu droit à un second déjeuner payé ; à celui-ci, ils ont reçu, en tant que travailleurs manuels, une demi-livre de pain. »
Bien que les travaux aient été insuffisamment préparés et organisés, le rendement a été le double et le triple du rendement ordinaire.
Exemples :
En 4 heures, 5 tourneurs ont fabriqué 80 arbres, soit 213% du rendement ordinaire.
En 4 heures, 20 manœuvres ont ramassé 600 ponds de vieux matériel et 70 ressorts de wagons pesant chacun 3 ponds 1/2; au total, 850 ponds. Soit 300 % du rendement ordinaire.
« Voici comment nos camarades expliquent la chose: en temps normal, ils en ont assez de travailler, cela les ennuie; tandis qu’ici ils travaillent volontiers, avec enthousiasme. Mais désormais, ils auront honte de faire en temps ordinaire moins que pendant le samedi communiste. »
« Beaucoup d’ouvriers sans-parti déclarent maintenant vouloir participer aux samedis. Les équipes de locomotives s’offrent à retirer tous les samedis une locomotive du » cimetière « , à la réparer pour la remettre en service.
Des informations nous parviennent annonçant que des samedis analogues sont organisés sur la ligne de Viazma. »
Dans la Pravda du 7 juin, le camarade A. Diatchenko raconte comment se passent ces journées. Nous reproduisons l’essentiel de son article intitulé « Notes du samedi communiste » :
« C’est avec une grande joie que je suis allé avec mon camarade faire mon » stage » du samedi, sur décision de la sous-section communiste du chemin de fer, et donner momentanément, pour quelques heures, du repos à ma tête en faisant jouer mes muscles… Nous devons travailler à la menuiserie du chemin de fer. On arrive, on se reconnaît entre amis, on se dit bonjour, on échange des plaisanteries; nous dénombrons nos forces; nous sommes 30… Devant nous se dresse le » monstre « : une chaudière à vapeur d’un poids respectable de 600 à 700 pouds; et c’est elle qu’il nous faut » déplacer « , c’est-à-dire rouler sur une distance de 5/4 ou de 5/3 de verstes jusqu’à la plate-forme. Le doute s’insinue dans notre esprit… Mais nous voici à pied d’œuvre: les camarades ont tout simplement glissé sous la chaudière des rouleaux de bois et attaché deux cordes, voilà le travail qui commence… La chaudière ne se laisse guère faire, mais elle bouge tout de même. Nous nous réjouissons, car nous ne sommes pas nombreux… N’est-ce pas elle que les non-communistes, trois fois plus nombreux, ont essayé de traîner pendant une quinzaine de jours; et elle ne s’est pas laissé convaincre, elle nous a attendus… Nous travaillons une heure d’arrache-pied, tous ensemble, au commandement: » Une, deux, trois » de notre » chef de file « , et la chaudière avance, avance. Tout à coup, malheur! Une rangée de camarades culbute tout d’un coup de façon comique: c’est la corde qui les a » trahis « … Mais le retard ne dure qu’une minute: on la remplace par un câble… Voici le soir, le jour baisse à vue d’œil; mais il nous faut encore gravir une petite côte, et alors le travail sera vite fini. Les bras craquent, les paumes brûlent, nous nous échauffons; nous poussons de toutes nos forces et le travail avance. Les » administratifs » sont là qui, troublés par ce succès, s’accrochent spontanément au câble. Allons, un coup de main, il n’est que temps! Un soldat rouge nous considère fixement. Il tient un accordéon. Que pense-t-il? Qui sont ces gens-là? Qu’est-ce qu’ils ont à être là le samedi, quand tout le monde reste chez soi? Je réponds à ces questions et je lui dis: » Camarade, joue-nous quelque chose de gai; nous ne sommes pas des travailleurs quelconques, mais de vrais communistes. Tu vois comme le travail brûle dans nos mains. On n’est pas là pour faire les paresseux, on y va de tout notre cœur. » Le soldat rouge dépose avec précaution son accordéon et se précipite sur le câble…
Le camarade U. entonne de sa belle voix de ténor: » L’Anglais intelligent… » Nous reprenons en chœur, et puis les paroles de la chanson ouvrière retentissent sourdement: » Holà, hisse, hisse. «
Nos muscles peu entraînés sont vite fatigués, nous avons des courbatures dans les épaules, dans le dos… Mais nous avons devant nous une journée de liberté, de repos. Nous pourrons récupérer. Le but n’est pas loin, et après de courtes hésitations, notre » monstre » est tout près de la plate-forme; glissez des planches dessous, poussez-la sur la plate-forme, et que la chaudière fournisse le travail qu’on attend d’elle depuis longtemps. Et maintenant nous gagnons en foule le » club de la cellule locale, tout orné d’affiches, garni de fusils et bien éclairé; après une bonne Internationale, nous nous offrons un excellent thé au » rhum « , et même du pain. Cette collation organisée par les camarades de la sous-section vient on ne peut plus à propos après notre dur labeur. Nous prenons fraternellement congé de nos camarades et nous nous mettons en rangs. Les chants révolutionnaires brisent le silence nocturne de la rue endormie; le bruit de nos pas cadence le chant. » Marchons au pas, Camarades « , » Debout, les damnés de la terre. «
Notre chant monte, le chant de L’Internationale et du travail.
Une semaine se passe. Nos bras et nos épaules ont pris du repos, et nous voilà partis pour un nouveau » samedi « , à neuf verstes cette fois, pour faire des wagons. C’est à Pérovo. Nos camarades se sont hissés sur le toit d’un » américain » et chantent d’une belle voix sonore L’Internationale. Les voyageurs nous écoutent, visiblement étonnés. Les roues battent en cadence. Comme nous n’avons pas eu le temps de grimper en haut, nous nous accrochons tout autour de l’ » américain « , sur les marchepieds, et faisons figure de » casse-cous « . Voici l’arrêt, nous sommes arrivés, nous traversons une longue cour et rencontrons l’affable commissaire G.
Il y a de l’ouvrage, mais pas beaucoup d’hommes! Trente personnes doivent, en 6 heures, effectuer des réparations moyennes sur 13 wagons ! Voici les trains de roues marqués. Il n’y a pas que des wagons vides, il y a encore une citerne pleine… Mais ce n’est rien, nous nous débrouillerons bien, Camarades!
Le travail bat son plein. Avec cinq autres, je peine à forcer sur les leviers. Les roues accouplées de 60 à 70 ponds, poussées à coups d’épaules, guidées par deux leviers que commande le » chef de file « , sautent, vives et lestes, d’une voie à l’autre. Une paire partie, une autre la remplace. Les voilà toutes casées, et nous » expédions » en vitesse cette vieille ferraille au fond d’une remise… Une, deux, trois, les voilà lancées en l’air par un engin de fer tournant: la voie est dégagée. Là-bas, dans l’obscurité, les marteaux frappent, nos camarades, diligents comme des abeilles, réparent leurs wagons » malades « . Qui s’est fait menuisier, peintre ou couvreur; la besogne marche avec entrain, pour notre joie et celle du camarade commissaire. Mais voilà que les forgerons ont besoin de notre concours. Dans une forge portative, on est en train de chauffer un ressort de traction tordu par un choc malencontreux. Tout blanc, jetant des étincelles, le voici sur l’enclume: sous nos coups adroits, et sous le coup d’œil d’un camarade expérimenté, il reprend sa forme régulière. Il est encore chauffé à blanc que déjà nous le portons vite, vite sur nos épaules à sa place, où, fulgurant d’étincelles, il est introduit dans son alvéole de fer; quelques coups, et le voilà en place. Nous nous glissons sous le wagon. La structure de ces attelages et de ces ressorts de traction n’est pas si simple qu’on le croit: c’est tout un système de rivets, de ressorts en spirale…
Le travail bat son plein, la nuit se fait plus sombre, les torches brûlent plus fort. Bientôt ce sera fini. Plusieurs camarades se sont » casés » près d’un amas de jantes, et ils » sirotent » le thé brûlant. La nuit de mai est fraîche, et le petit croissant de lune est beau dans le ciel. On plaisante, on rit, on fait assaut d’humour.
– Arrête de travailler, Camarade G., 13 wagons ça doit te suffire ! Mais le camarade G. n’en a jamais assez.
Le thé est bu. Nous entonnons nos hymnes de victoire et nous gagnons la sortie… »
Le mouvement des « samedis communistes » ne se limite pas à Moscou. La Pravda du 6 juin annonce :
« A Tver, le premier samedi communiste a eu lieu le 31 mai. 128 communistes ont travaillé au chemin de fer. En trois heures et demie, ils ont chargé et déchargé 14 wagons, réparé 3 locomotives, scié 10 sajènes cubes de bois de chauffage et effectué d’autres travaux. Le rendement des ouvriers communistes qualifiés a été 53 fois supérieur au rendement ordinaire. »
Ensuite, on lit dans la Pravda du 8 juin :
LES SAMEDIS COMMUNISTES
Saratov, le 5 juin. Les cheminots communistes, répondant à l’appel de leurs camarades de Moscou, ont décidé à l’assemblée générale des membres du Parti de faire gratuitement, tous les samedis, cinq heures supplémentaires pour soutenir l’économie nationale.
J’ai cité avec le maximum de détails, in extenso, les informations concernant les samedis communistes, car c’est là, à coup sûr, un des aspects les plus importants de l’œuvre de construction communiste, auquel notre presse n’accorde pas une attention suffisante et que nous n’avons pas tous encore suffisamment apprécié.
Moins de verbiage politique, et plus d’attention aux faits de l’édification communiste les plus simples, mais vivants, tirés de la vie et vérifiés par la vie! Ce mot d’ordre, nous tous, nos écrivains, agitateurs, propagandistes, organisateurs, etc., nous devons nous le répéter inlassablement.
Il est naturel et inévitable qu’au lendemain de la révolution prolétarienne, ce qui nous préoccupe le plus, c’est la tâche principale et essentielle: surmonter la résistance de la bourgeoisie, vaincre les exploiteurs, réprimer leurs complots (tel le « complot des esclavagistes » pour livrer Petrograd dans lequel tous ont trempé, depuis les Cent-Noirs et les cadets jusqu’aux menchéviks et aux socialistes-révolutionnaires compris)1
- Lénine fait allusion au complot visant à livrer Pétrograd, tramé par une organisation contre-révolutionnaire d’espionnage et de sabotage — le « centre national » — composée de cadets, de menchéviks et de socialistes-révolutionnaires. Ce » centre national » opérait sur les instructions des services d’espionnage étrangers. Le 13 juin 1919, les conspirateurs provoquèrent une émeute dans le fort Krasnaïa Gorka (Colline rouge). Sous la direction immédiate de Staline qui, mandaté par le Comité central du Parti, se trouvait alors sur le front de Petrograd, des troupes soviétiques réprimèrent rapidement l’émeute.[↩]