9. Conclusions du premier chapitre

Le développement du capitalisme en Russie

Lénine

Chapitre I : LES ERREURS THÉORIQUES DES ÉCONOMISTES POPULISTES

Conclusions du premier chapitre

   Nous résumerons maintenant les thèses théoriques exposées plus haut, et qui se rapportent directement au problème du marché intérieur.

   1° Le facteur fondamental dans la création du marché intérieur (c’est-à-dire dans le développement de la production marchande et du capitalisme) est la division sociale du travail. Elle consiste en ce que les différents genres de traitement des matières premières (et des différentes opérations intervenant dans ce traitement) se détachent successivement de l’agriculture et constituent des secteurs indépendants de l’industrie qui échangent leurs produits (devenus désormais des marchandises) contre les produits agricoles. De cette manière, l’agriculture elle-même devient industrie (c’est-à-dire production de marchandises) et le même processus de spécialisation s’y accomplit.

   2° La conclusion immédiate qui découle de la thèse précédente, c’est la loi de toute économie marchande en développement, et à plus forte raison de l’économie capitaliste : à savoir que la population industrielle (c’est-à-dire non agricole) grandit plus vite que la population agricole, et détourne toujours plus de monde de l’agriculture vers l’industrie de transformation.

   3° La séparation du producteur direct d’avec les moyens de production, c’est-à-dire son expropriation, qui marque le passage de la simple production marchande à la production capitaliste (et qui constitue la condition indispensable de ce passage), crée le marché intérieur. Le processus de création du marché intérieur s’opère dans deux directions : d’une part, les moyens de production, dont le petit producteur est « libéré », se transforment en capital dans les mains de leur nouveau détenteur, servent à la production des marchandises et par voie de conséquence, deviennent eux-mêmes marchandises. Ainsi, même la reproduction simple de ces moyens de production exige désormais qu’ils soient achetés (auparavant ces moyens de production étaient en majorité reproduits sous leur forme naturelle et en partie confectionnés à domicile), c’est-à-dire qu’elle offre un marché pour les moyens de production; enfin le produit lui-même, fabriqué maintenant à l’aide de ces moyens de production, se transforme à son tour en marchandise. D’autre part, les moyens de subsistance, pour ce petit producteur, deviennent des éléments matériels du capital variable, c’est-à-dire de la somme d’argent dépensée par le chef d’entreprise (peu importe qu’il soit cultivateur, entrepreneur, exploitant forestier, fabricant, etc.) pour le salaire de ses ouvriers. Ainsi, ces moyens de subsistance se transforment maintenant également en marchandise, c’est-à-dire créent un marché intérieur pour les objets de consommation.

   4° La réalisation du produit dans la société capitaliste (et, par conséquent, la réalisation de la plus-value) ne peut être expliquée si l’on ne tire pas au clair les points suivants, à savoir : a) que le produit social, tout comme le produit individuel, se décompose, au point de vue de la valeur, en trois parties et non en deux (capital constant + capital variable + plus-value, et non en capital variable + plus-value, comme l’ont enseigné avant Marx, Adam Smith et toute l’économie politique postérieure) et b) qu’il doit être divisé, du point de vue de sa forme naturelle, en deux grandes sections : moyens de production (consommation productive) et objets de consommation (consommation individuelle).
Ayant établi ces principes théoriques fondamentaux, Marx a entièrement expliqué le processus de réalisation du produit en général, et de la plus-value en particulier, dans la production capitaliste, et a mis en évidence qu’il était absolument erroné de faire intervenir le marché extérieur dans le problème de la réalisation.

   5° La théorie de la réalisation de Marx a élucidé également le problème de la consommation nationale et du revenu national.

   Il ressort avec évidence de ce qui précède que le problème du marché intérieur en tant que problème particulier, isolé, indépendant du degré de développement du capitalisme, n’existe absolument pas. C’est justement pour cette raison que la théorie de Marx ne pose jamais ni nulle part ce problème isolément. Le marché intérieur apparaît lorsque apparaît l’économie marchande; il est créé par le développement de cette économie marchande et le degré même atteint par la division sociale du travail détermine l’importance de ce développement; il s’étend lorsque l’économie marchande passe des produits à la force de travail, et c’est seulement dans la mesure où cette dernière se transforme en marchandise que le capitalisme embrasse toute la production du pays, en se développant surtout grâce à la production des moyens de production qui, dans la société capitaliste, occupent une place de plus en plus importante. Le « marché intérieur » du capitalisme est créé par le capitalisme lui-même qui, en se développant, approfondit a division sociale du travail et divise les producteurs directs en capitalistes et en ouvriers. Le degré de développement du marché intérieur est celui du développement du capitalisme dans le pays. Il est faux de poser la question des limites du marché intérieur indépendamment de la question du degré de développement du capitalisme (comme le font les économistes populistes).

   C’est pourquoi la question de la formation du marché intérieur pour le capitalisme russe se ramène à la question suivante : comment et dans quelle direction se développent les différents aspects de l’économie nationale russe ? En quoi consistent les liens et l’interdépendance unissant ces différents aspects ?
Les chapitres qui suivent sont consacrés à l’examen des données qui permettent de répondre à ces questions.

flechesommaire2