Les partis politiques en Russie et les tâches du prolétariat

Les partis politiques en Russie et les tâches du prolétariat

Lénine

Préface à la deuxième édition

   La présente brochure a été rédigée au début d’avril 1917, avant que fût formé le ministère de coalition. Depuis, beaucoup d’eau a passé sous les ponts, mais les caractéristiques essentielles des principaux partis politiques se sont manifestées et confirmées à toutes les étapes ultérieures de la révolution : lors du « ministère de coalition », constitué le 6 mai 1917, aussi bien qu’au moment où menchéviks et socialistes-révolutionnaires se sont unis en juin (et juillet) 1917, contre les bolchéviks, pendant la rébellion de Kornilov comme à l’époque de la Révolution d’Octobre 1917 et après elle.

   Tout le cours de la révolution russe a confirmé la justesse de l’appréciation qui avait été portée sur les principaux partis et leurs bases de classe. La montée de la révolution en Europe occidentale montre à présent que, là-bas aussi, la corrélation entre les principaux partis est la même pour l’essentiel. Le rôle des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires est tenu par les social-chauvins de tous les pays (socialistes en paroles, chauvins en fait), ainsi que par les kautskistes en Allemagne, les longuettistes en France, etc.

N. Lénine

   Moscou, 22 octobre 1918.

1ère partie

   On a tenté dans ces pages de formuler d’abord les ques­tions et les réponses essentielles, puis d’autres, moins im­portantes, qui caractérisent la situation politique actuelle en Russie et l’appréciation qu’en donnent les différents partis.

   Question :

   1. – Quels sont, en Russie, les principaux groupements de partis politiques ?

   Réponses :

   A – (à droite des cadets). Les partis et les groupes qui se situent à droite des cadets.

   B – (cadets). Le parti constitutionnel-démocrate (les cadets, le parti de la liberté du peuple) et les groupements apparentés.

   C – (s.-d. et s.-r.). Les social-démocrates, les socia­listes-révolutionnaires et les groupements apparentés.

   D – (« bolchéviks »). Le parti qui devrait s’appeler Parti communiste et qui s’appelle aujourd’hui « Parti ouvrier social-démocrate de Russie groupé autour du Comité central » ou, plus couramment, les « bolchéviks ».

   2. – Quelles classes ces partis représentent-ils ? De quelles classes expriment-ils les opinions ?

   A – (à droite des cadets). Les grands propriétaires fonciers archiréactionnaires et les éléments les plus rétrogrades de la bourgeoisie (des capitalistes).

   B – (cadets). Toute la bourgeoisie, autrement dit la classe des capitalistes et des grands propriétaires fonciers embourgeoisés, c’est-à-dire devenus capitalistes.

   C – (s.-d. et s.-r.). Les petits patrons, les petits et moyens paysans, la petite bourgeoisie, et aussi cette partie des ouvriers qui est influencée par la bourgeoisie.

   D – (« bolchéviks »). Les prolétaires conscients, les ouvriers salariés et les paysans pauvres (semi-prolétaires), qui touchent de près aux ouvriers.

   3. – Quelle est leur attitude envers le socialisme ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Entièrement hostile, le socialisme mettant en péril les bénéfices des capitalistes et des grands propriétaires fonciers.

   C – (s.-d. et s.-r.). Sont pour le socialisme, mais estiment qu’il serait prématuré d’y penser et de prendre dès à présent des mesures pratiques pour le réaliser.

   D – (« bolchéviks »). Sont pour le socialisme. Les Soviets des députés ouvriers et autres doivent prendre immédiatement toutes les mesures pratiquement réalisables pour faire triompher le socialisme.

   4 . – Quelle forme de gouvernement veulent-ils en ce moment ?

   A – (à droite des cadets). Une monarchie constitutionnelle ; un corps de fonctionnaires et une police tout-puissants.

   B – (cadets). Une république parlementaire bourgeoise, c’est-à-dire l’affermissement de la domination des capitalistes, avec maintien de l’ancien corps de fonctionnaires et de la police.

   C – (s.-d. et s.-r.). Une république parlementaire bourgeoise et des réformes en faveur des ouvriers et des paysans.

   D – (« bolchéviks »). Une république des Soviets de députés ouvriers, soldats, paysans, etc. Abolition de l’armée permanente et de la police, auxquelles serait substitué l’armement du peuple tout entier ; élection, mais aussi révocabilité des fonctionnaires, dont les traitements ne devront pas être supérieurs au salaire d’un bon ouvrier.

   5. – Quelle est leur attitude à l’égard d’une restauration de la monarchie des Romanov ?

   A – (à droite des cadets). Sont pour, mais agissent en secret et avec circonspection par crainte du peuple.

   B – (cadets). Quand les Goutchkov semblaient une force, les cadets étaient d’avis de mettre sur le trône le frère ou le fils de Nicolas ; quand le peuple a paru devenir une force, ils ont été d’un avis contraire.

   C – (s.-d. et s.-r.) et D – (« bolchéviks »). Irréductiblement hostiles à toute restauration de la monarchie.

   6. – Quelle est leur attitude envers la prise du pouvoir ? Qu’entendent-ils par ordre et par anarchie ?

   A – (à droite des cadets). Si le tsar ou un brave général prend le pouvoir, c’est que Dieu le veut, c’est l’ordre. Le reste est anarchie.

   B – (cadets). Si les capitalistes prennent le pouvoir, même par la force, c’est l’ordre. Prendre le pouvoir contre les capitalistes serait de l’anarchie.

   C – (s.-d. et s.-r.). Si les Soviets des députés ouvriers, soldats, etc., prennent seuls tout le pouvoir, il en résultera une menace d’anarchie. Qu’en attendant les capitalistes gardent le pouvoir, et les Soviets des députés ouvriers et soldats leur « commission de contact »((La « commission de contact » fut instituée par le Comité exécutif menchévique et socialiste-révolutionnaire du Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd, le 8 (21) mars 1917, pour assurer la liaison avec le Gouvernement provisoire, l’«influencer» et «contrôler» son activité.  )).

   D – « bolchéviks »). Les Soviets de députés des ouvriers, soldats, paysans, salariés agricoles, etc., et eux seuls, doivent détenir la totalité du pouvoir. Toute la propagande, l’agitation et l’organisation de millions et de millions d’hommes doit être immédiatement orientée vers ce but(( On appelle anarchie la négation de tout pouvoir d’Etat ; or, le Soviet des députés ouvriers et soldats est, lui aussi, un pouvoir d’Etat. (Note de Lénine))).

   7. – Faut-il soutenir le gouvernement provisoire ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Oui, absolument, car il est le seul qui puisse, à l’heure actuelle, protéger les intérêts des capitalistes.

   C – (s.-d. et s.-r.). Oui, mais à la condition qu’il respecte l’accord conclu avec le Soviet des députés ouvriers et soldats et assiste aux séances de la « commission de contact ».

   D – (« bolchéviks »). Non. Que les capitalistes le soutiennent. Nous devons, quant à nous, préparer le peuple tout entier au pouvoir unique et total des Soviets de députés ouvriers, soldats, etc.

   8. – Pour un pouvoir unique ou pour la dualité du pouvoir ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Pour le pouvoir unique des capitalistes et des grands propriétaires fonciers.

   C – (s.-d. et s.-r.). Pour la dualité du pouvoir. Pour le « contrôle » du Gouvernement provisoire par les Soviets des députés ouvriers et soldats. Il serait nuisible de se demander si un contrôle sans pouvoir est effectif.

   D – (« bolchéviks »). Pour le pouvoir unique des Soviets de députés ouvriers, soldats, paysans, etc., de la base au sommet et dans tout le pays.

   9 – Faut-il convoquer l’Assemblé Constituante ?

   A – (à droite des cadets). Non, car elle peut nuire aux grands propriétaires fonciers. Les paysans pourraient bien décider à l’Assemblée constituante de confisquer tous les domaines des grands propriétaires fonciers.

   B – (cadets). Oui, mais sans fixer de date. Délibérer à ce sujet le plus longuement possible avec de savants juristes, car 1° Bebel disait déjà que les juristes sont les gens les plus réactionnaires qui soient et 2° l’expérience de toutes les révolutions nous apprend que la cause de la liberté du peuple est perdue dès qu’on la confie à des professeurs.

   C – (s.-d. et s.-r.). Oui, et au plus tôt. Il faut en fixer la date ; nous en avons déjà parlé deux cents fois à la commission de contact, et nous en reparlerons dès demain pour la deux cent et unième fois à titre définitif.

   D – (« bolchéviks »). Oui, et au plus tôt. Mais la garantie de son succès et de sa convocation réside uniquement dans l’accroissement du nombre et dans la consolidation des forces des Soviets de députés ouvriers, soldats, paysans, etc. ; l’organisation et l’armement des masses ouvrières : telle est la seule garantie.

   10. – Faut-il à l’Etat une police du type habituel et une armée permanente ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Oui, certainement et absolument, car telle est la seule garantie sérieuse de la domination des capitalistes ; en outre, l’expérience de tous les pays nous enseigne que le retour de la république à la monarchie s’en trouve, le cas échéant, considérablement facilité.

   C – (s.-d. et s.-r.). D’une part, sans doute, il ne faudrait ni l’une ni l’autre. D’autre part, des transformations radicales ne seraient-elles pas prématurées ? D’ailleurs, nous en reparlerons à la commission de contact.

   D – (« bolchéviks »). Non, d’aucune manière. Armement immédiat, inconditionnel, général, du peuple entier, celui-ci se confondant avec la milice et l’armée : les capitalistes doivent payer aux ouvriers les jours de service dans la milice.

   11. – Faut-il à Etat un corps de fonctionnaires du type habituel ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Oui, absolument. Il est aux neuf dixièmes constitué de fils et de frères de grands propriétaires fonciers et de capitalistes. Il doit rester un corps privilégié et en fait inamovible.

   C – (s.-d. et s.-r.). Il serait peu opportun de soulever d’emblée une question posée pratiquement par la Commune de Paris.

   D – (« bolchéviks »). Non, d’aucune manière. Il faut que tous les fonctionnaires et tous les députés sans exception soient non seulement élus, mais révocables à tout moment. Ils ne doivent pas toucher de traitements supérieurs au salaire d’un ouvrier qualifié. Ils doivent être remplacés (peu à peu) par la milice populaire et ses détachements.

   12. – Les officiers doivent-ils être élus par les soldats ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Non. Cela est contraire aux intérêts des grands propriétaires fonciers et des capitalistes. Si l’on ne peut pas venir à bout des soldats autrement, leur promettre temporairement cette réforme, quitte à l’abroger aussitôt que possible.

   C – (s.-d. et s.-r.). Oui.

   D – (« bolchéviks »). L’élection des officiers ne suffit pas. Tous les actes des officiers et des généraux doivent être contrôlés par des mandataires élus à cet effet par les soldats.

   13 – Est-il utile que les soldats puissent, de leur propre chef, de révoquer leurs supérieurs ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Cela est sans aucun doute nuisible. Goutchkov l’a déjà interdit. Il a déjà menacé de recourir à la force. Il faut soutenir Goutchkov.

   C – (s.-d. et s.-r.). Ce serait utile, mais on ne voit pas très bien s’il faut d’abord révoquer et aller ensuite à la commission de contact, ou inversement.

   D – (« bolchéviks »). Cela est utile et nécessaire à tout égards. Les soldats n’obéissent qu’à des autorités élues et ne respectent qu’elles.

2ème partie

     Question :

     14. – Pour ou contre la guerre actuelle ?

     Réponses :

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Pour, sans réserves, car elle procure des bénéfices fabuleux aux capitalistes et promet d’affermir leur domination, en divisant les ouvriers et en les dressant les uns contre les autres. Nous tromperons les ouvriers en qualifiant la guerre de défensive et en affirmant que son but est, somme toute, de renverser Guillaume.

   C – (s.-d. et s.-r.). Nous sommes en général contre la guerre impérialiste, mais nous sommes prêts à nous laisser tromper et à qualifier de « défense nationale révolutionnaire » le soutien de la guerre impérialiste menée par le gouvernement impérialiste Goutchkov-Milioukov et Cie.

   D – (« bolchéviks »). Contre toute guerre impérialiste, sans restriction ; contre tous les gouvernements bourgeois qui la mènent, notre Gouvernement provisoire y compris ; contre la « défense nationale révolutionnaire » en Russie et cela sans aucune réserve.

   15. – Pour ou contre les traités internationaux de brigandage (prévoyant l’étranglement de la Perse, le partage de la Chine, de la Turquie, de l’Autriche, etc.) conclus par le tsar avec l’Angleterre, la France, etc. ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Pour, entièrement et sans réserve. Quant à publier les traités, cela est impossible parce que le capital impérialiste anglo-français et ses gouvernements ne le permettront pas, et parce que le capital russe ne peut pas révéler au grand public ses sordides manigances.

   C – (s.-d. et s.-r.). Contre, mais nous espérons encore, grâce à la commission de contact et par diverses « campagnes » dans les masses, « influencer » le gouvernement des capitalistes.

   D – (« bolchéviks »). Contre. Ce qu’il faut, c’est expliquer aux masses qu’il est absolument vain d’espérer quoi que ce soit, sous ce rapport, des gouvernements capitalistes, et que le pouvoir doit passer au prolétariat et aux paysans pauvres.

   16. – Pour ou contre les annexions ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Si les annexions sont le fait des capitalistes allemands et de Guillaume, leur chef de bande, nous sommes contre. Nous ne les condamnons pas si elles sont le fait des Anglais, car ceux-ci sont « nos » alliés. Si elles sont le fait de nos capitalistes, qui maintiennent de force dans le cadre de la Russie les peuples naguère asservis par le tsar, nous sommes pour et nous ne les qualifions pas d’annexions.

   C – (s.-d. et s.-r.). Contre les annexions, mais nous espérons encore pouvoir obtenir, même d’un gouvernement de capitalistes, la « promesse » d’y renoncer.

   D – (« bolchéviks »). Contre les annexions. Toutes les promesses d’y renoncer faites par les gouvernements capitalistes ne sont que duperie. La seule façon de démasquer cette duperie, c’est d’exiger l’affranchissement des peuples opprimés par les capitalistes de son propre pays.

   17. – Pour ou contre l’« emprunt de la liberté ? »

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Pour, sans réserve, car il facilite la conduite de la guerre impérialiste, c’est-à-dire d’une guerre dont l’objet est de décider à quel groupe de capitalistes il appartiendra de dominer le monde.

   C – (s.-d. et s.-r.). Pour, car la position erronée de la « défense nationale révolutionnaire » nous condamne à cette dérogation manifeste à l’internationalisme.

   D – (« bolchéviks »). Contre, car la guerre demeure impérialiste, menée par des capitalistes alliés à d’autres capitalistes, dans l’intérêt de capitalistes.

   18. – Pour que le gouvernements capitalistes manifestent la volonté de paix des peuples, ou contre ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Pour, car l’expérience des social-chauvins républicains en France a très bien démontré la possibilité de tromper ainsi le peuple : nous déclarerons tout ce que l’on voudra, mais nous garderons le butin que nous avons volé aux Allemands (leurs colonies), tout en enlevant à ces brigands le butin qu’ils ont eux-mêmes pillé.

   C – (s.-d. et s.-r.). Pour, car nous n’avons pas encore perdu nombre d’espoirs non fondés que la petite bourgeoisie a placés dans les capitalistes.

   D – (« bolchéviks »). Contre, car les ouvriers conscients ne nourrissent aucun espoir au sujet des capitalistes, et notre tâche est d’expliquer aux masses que ces espoirs sont sans aucun fondement.

   19. – Faut-il renverser tous les monarques ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Non, il ne faut pas renverser les monarques anglais, italien et autres monarques alliés ; il suffit de renverser les monarques allemand, autrichien, turc et bulgare, car la victoire sur ces derniers  décuplera nos bénéfices.

   C – (s.-d. et s.-r.). Il importe de « procéder par ordre » et de commencer absolument par renverser Guillaume ; en ce qui concerne les monarques alliés, on peut encore patienter un peu.

   D – (« bolchéviks »). On ne saurait établir un tour de rôle pour la révolution. Il faut aider uniquement les véritables révolutionnaires et renverser tous les monarques dans tous les pays sans exception.

   20. – Les paysans doivent-ils s’emparer immédiatement de toutes les terres des grands propriétaires fonciers ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). En aucun cas. Il faut attendre l’Assemblée constituante. Chingarev a déjà expliqué que si les capitalistes arrachent le pouvoir au tsar, c’est là une grande et glorieuse révolution ; mais que si les paysans s’emparaient des terres des grands propriétaires fonciers ils commettraient un acte d’arbitraire. I1 faut constituer des commissions de conciliation, dans lesquelles les grands propriétaires fonciers et les paysans seront en nombre égal, et que présideront des fonctionnaires, c’est-à-dire encore une fois des capitalistes et des grands propriétaires fonciers.

   C – (s.-d. et s.-r.). Mieux vaut que les paysans attendent l’Assemblée constituante.

   D – (« bolchéviks »). Il faut prendre toutes les terres sans délai ; faire régner l’ordre le plus rigoureux par l’intermédiaire des Soviets de députés paysans. La production de blé et de viande doit augmenter : les soldats doivent être mieux nourris. Il serait absolument inadmissible que soient gâtés le bétail, l’outillage, etc.

   21. – Peut-on laisser aux seuls soviets des députés paysans le soin de disposer des terres et de régler toutes les affaires rurales ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Les grands propriétaires fonciers et les capitalistes sont absolument opposés au pouvoir unique et total des Soviets de députés paysans dans les campagnes. Mais si ces Soviets ne peuvent vraiment être évités, le mieux est évidemment de s’en tenir à eux, car les paysans riches sont aussi des capitalistes.

   C – (s.-d. et s.-r.). On peut, sans doute, s’en tenir à eux pour le moment, bien que les social-démocrates ne contestent pas « en principe » la nécessité d’une organisation à part des ouvriers salariés de l’agriculture.

   D – (« bolchéviks »). Il n’est pas possible de s’en tenir à des Soviets communs de députés paysans, les paysans riches étant aussi des capitalistes qui seront toujours enclins à léser ou à tromper les domestiques de ferme, les journaliers et les paysans pauvres. La formation immédiate d’organisations propres à ces dernières catégories de la population rurale s’impose tant au sein des Soviets de députés paysans que sous la forme de Soviets distincts de députés des ouvriers agricoles.

   22. – Le peuple doit-il prendre en mains les plus importantes et les plus puissantes organisations de monopôles capitalistes, les banques, les syndicats patronaux, etc. ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). En aucun cas, car les grands propriétaires fonciers et les capitalistes pourraient en pâtir.

   C – (s.-d. et s.-r.). Nous sommes, d’une manière générale, pour le passage de ces organisations aux mains du peuple tout entier, mais il serait prématuré d’y penser et de le préparer.

   D – (« bolchéviks »). Il faut sans tarder préparer les Soviets des députés ouvriers, les Soviets de députés des employés de banque, etc., à prendre toutes les mesures pratiquement possibles et parfaitement réalisables d’abord pour opérer la fusion de toutes les banques en une seule banque nationale, puis pour permettre le contrôle des banques et des syndicats patronaux par les Soviets des députés ouvriers et, finalement, pour nationaliser ces banques et syndicats, c’est-à-dire en faire la propriété du peuple tout entier.

   23. – De quelle Internationale socialiste les peuples ont-ils besoin en ce moment pour réaliser et mettre en œuvre l’alliance fraternelle des ouvriers de tous les pays ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Toute Internationale socialiste est, d’une façon générale, nuisible et dangereuse pour les capitalistes et les grands propriétaires fonciers. Mais si le Plékhanov allemand, c’est-à-dire Scheidemann, s’accorde et s’entend avec le Scheidemann russe, c’est-à-dire Plékhanov, s’ils se découvrent des traces de conscience socialiste, nous devons sans doute, nous capitalistes, applaudir à cette Internationale de ces socialistes ralliés à leurs gouvernements.

   C – (s.-d. et s.-r.). Il faut une Internationale socialiste rassemblant tout le monde : les Scheidemann, les Plekhanov et les « centristes », c’est-à-dire ceux qui hésitent entre le social-chauvinisme et l’internationalisme. Plus la confusion sera grande, et plus grande sera l’« unité » : vive la grande unité socialiste !

   D – (« bolchéviks »). Ce qu’il faut aux peuples, c’est uniquement une Internationale qui groupe les ouvriers véritablement révolutionnaires, capables de mettre un terme à l’épouvantable et criminel massacre des peuples, et qui puisse affranchir l’humanité du joug du capital. Seuls des hommes (des groupes, des partis, etc.) tels que le socialiste allemand Karl Liebknecht, en ce moment au bagne ; seuls des hommes qui luttent avec abnégation à la fois contre leur gouvernement, leur bourgeoisie, leurs social-chauvins et leur « centre », peuvent et doivent constituer sans délai l’Internationale dont les peuples ont besoin.

   24. – Doit-on encourager la fraternisation au front entre les soldats des pays belligérants ?

   A – (à droite des cadets) et B – (cadets). Non. Cela est contraire aux intérêts des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, la fraternisation pouvant aider l’humanité à s’affranchir plus vite de leur joug.

   C – (s.-d. et s.-r.). Oui, cela est utile. Mais nous ne sommes pas tous bien convaincus qu’il faille encourager immédiatement cette fraternisation dans tous les pays belligérants.

   D – (« bolchéviks »). Oui, cela est utile et nécessaire. Il faut encourager sans réserve ni délai, dans tous les pays en guerre, les tentatives de fraternisation entre les soldats des deux groupes de pays belligérants.

   25. – Quelles couleurs correspondraient à la nature et au caractère des différents partis politiques ?

   A – (à droite des cadets). Le noir, car ce sont de véritables Cent-Noirs((Cent-Noirs, bandes monarchistes créées par la police tsariste pour combattre le mouvement révolutionnaire. Les Cent-Noirs assassinaient les révolutionnaires, attaquaient les intellectuels progressistes, organisaient des pogroms. )).

   B – (cadets). Le jaune, car telle est la couleur du drapeau international des ouvriers qui servent le Capital de leur plein gré.

   C – (s.-d. et s.-r.). Le rose, car toute leur politique est à l’eau de rose.

   D – (« bolchéviks »). Le rouge, car c’est le drapeau de la révolution prolétarienne mondiale.

   La présente brochure a été écrite au début d’avril 1917. Si l’on me demandait : n’a-t-elle pas vieilli aujourd’hui, après le 6 mai 1917, après la formation du « nouveau » gouvernement, gouvernement de coalition ? Je ré­pondrais :

   Non, car la commission de contact n’a pas disparu ; au fond, elle s’est seulement transportée dans une autre pièce, celle de MM. les ministres. Que les Tchernov et les Tsérétéli aient changé de pièce n’a en rien modifié leur politique ni celle de leurs partis.

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