L’attitude des liquidateurs devant les décisions de 1908 et 1910

Les questions en litige

Lénine

Le parti légal et les marxistes

III. L’attitude des liquidateurs devant les décisions de 1908 et 1910

   Dans l’article précédent (Pravda, n° 95 [299]), nous avons reproduit textuellement la décision unanime du Parti relative au courant liquidateur, comme manifestation de l’influence de la bourgeoisie sur le prolétariat.

   Cette décision, nous l’avons dit, fut adoptée en janvier 1910. Voyons maintenant la conduite de ceux des liquidateurs qui ont le courage de prétendre aujourd’hui, qu’il n’y a eu et qu’il n’y a aucun courant de liquidation.

   En février 1910, dans le n° 2 de la revue Nacha Zaria qui commençait à paraître à l’époque, M. Potressov écrivait explicitement que « le Parti, en tant que hiérarchie (c’est-à-dire échelle ou système) cohérente et organisée » « d’institutions », « n’existe pas », et qu’il est impossible de liquider « ce qui n’existe plus en fait, comme un tout organisé » (voir p. 61 de Nacha Zaria, a 2, 1910).

   Cela était dit un mois, si ce n’est moins, après la décision unanime du Parti !!

   Et en mars 1910 une autre revue de liquidateurs, avec les mêmes collaborateurs : — Potressov. Dan, Martynov, Iéjov. Martov, Lévitski et consorts, à savoir la revue Vozrojdénié, — soulignait et expliquait en style populaire les paroles de monsieur Potressov :

   Il n’y a rien à liquider et, ajouterons-nous (c’est-à-dire la rédaction du Vozrojdénié) pour notre part, rêver de rétablir cette hiérarchie sous sa forme ancienne, clandestine, est simplement une utopie nuisible, réactionnaire, qui atteste la perte du flair politique chez les représentants du parti autrefois le plus réaliste. (Vozrojdénié, 1910, n° 5, p. 51.)

   Le Parti n’existe pas, et c’est une utopie nuisible que de vouloir le rétablir. Rien de plus évident, de plus précis. Voilà une abdication claire et nette du Parti ont abdiqué (et invité les ouvriers à abdiquer) des hommes qui ont abandonné l’action clandestine et « rêvaient » d’un parti légal.

   Cet abandon de l’action clandestine a été ensuite soutenu, d’une façon tout à fait précise et ouverte par P. B. Axelrod en 1912 et dans Nevski Golos (1912, n° 6), et dans Nacha Zaria (n° 6, 1912).

   Etant donné cette situation dans le Parti, parler de « non-fractionnisme », écrivait P B Axelrod, c’est s’identifier à l’autruche… c’est s’abuser soi même et abuser les autres… Se constituer, se grouper en fraction est le premier devoir impérieux des partisans de la réforme ou plus exactement de la révolution dans le parti.

   Ainsi P. B. Axelrod est nettement pour la révolution dans le Parti, c’est-à-dire pour la suppression du vieux parti et pour la fondation d’un parti nouveau.

   En 1913, l’éditorial non signé du n° 101 du Loutch disait explicitement que « çà et là on voit même revivre et grandir dans le milieu ouvrier, des sympathies pour l’action clandestine », et que c’est là un « fait à déplorer ». L’auteur de cet article, L. Sédov, a reconnu lui-même que l’article « a provoqué le mécontentement » même parmi les partisans de la tactique du Loutch (Nacha Zaria n° 3, 1913, p. 49). Ajoutons que les explications fournies par L Sédov lui-même étaient telles, qu’elles provoquèrent un nouveau mécontentement, cette fois encore d’un partisan du Loutch, savoir An1An — N. Jordania (né en 1870) — leader des menchéviks de Géorgie., qui dans le n° 181 de cet organe s’élève contre Sédov An proteste contre l’affirmation de Sédov prétendant crue « l’action clandestine est un obstacle à la cristallisation politique de notre mouvement, à la construction d’un parti ouvrier social-démocrate ». An raille L. Sédov qui fait preuve d’ « imprécision » dans la question de savoir si l’action clandestine est, oui ou non, désirable.

   La rédaction du Loutch a fait suivre l’article de An d’une ample postface, dans laquelle elle prend parti pour Sédov, estimant que An « a tort de critiquer L. Sédov ».

   Nous examinerons aussi, en leur lieu et place, les arguments de la rédaction du Loutch et les erreurs liquidatrices de An lui-même. La question n’est pas là pour l’instant. Nous avons à apprécier attentivement la conclusion fondamentale, essentielle, qui ressort des documents cités par nous.

   En 1908 comme en 1910, l’ensemble du Parti condamne et repousse le courant de liquidation, en expliquant dans les détails et avec précision l’origine de classe et le danger de ce courant. Tous les journaux et revues des liquidateurs : Vozrojdénié (1909-1910), Nacha Zaria (1910-1913), Nevski Golos (1912) et Loutch (1912-1913), tous répètent, après les décisions les plus expresses et même unanimes du parti, des idées et des arguments qui renferment des tendances manifestement liquidatrices.

   Même les partisans du Loutch sont obligés de se déclarer en désaccord avec ces arguments, avec cette propagande. Voilà un fait. Par conséquent, c’est simplement manquer de scrupule que de crier aux « excitations » contre les liquidateurs, comme le font Trotski, Sernkovski et beaucoup d’autres protecteurs de la liquidation ; car c’est là une criante déformation de la vérité.

   La vérité démontrée par les documents que j’ai produits pour plus de cinq années (1908-1913) est que les liquidateurs continuent, au mépris de toutes les décisions du Parti, à noircir et à traquer le Parti, c’est-à-dire l’« action clandestine ».

   Cette vérité, tout ouvrier qui veut démêler lui-même, le plus sérieusement possible, les questions litigieuses et angoissantes du Parti et les résoudre par lui-même, doit se l’assimiler avant tout, en s’attachant à étudier et à vérifier par ses propres moyens les décisions mentionnées du Parti et les arguments des liquidateurs. Celui-là seul mérite le titre de membre du Parti et d’artisan du parti ouvrier, qui étudie attentivement, médite et décide par lui-même des problèmes et des destinées de son parti. On ne saurait rester indifférent à la question de savoir si c’est le Parti qui est « coupable » d’« excitations » (c’est-à-dire d’attaques trop violentes et injustifiées) contre les liquidateurs, ou si ce sont les liquidateurs qui sont coupables de violer directement les décisions du Parti, de prêcher obstinément la liquidation, c’est-à-dire la destruction du Parti.

   Il est clair qu’un parti ne saurait subsister sans lutter de toutes ses forces contre les destructeurs du parti.

   Maintenant que nous avons produit les documents sur cette question essentielle, nous passerons, dans un prochain article, à l’appréciation du contenu idéologique de la propagande d’un « parti légal ».

flechesommaire2   

Notes

Notes
1 An — N. Jordania (né en 1870) — leader des menchéviks de Géorgie.