Lettre à la conférence de la ville de Pétrograd

Lettre à la conférence de la ville de Pétrograd

Lénine

   Ecrit le 7 (20) octobre 1917. Paru pour la première fois en 1924

Document intérieur

   Camarades, permettez-moi d’attirer l’attention de la conférence sur l’extrême gravité de la situation politique. Je ne peux m’appuyer que sur les informations parues dans les journaux de samedi matin. Mais ces informations m’obligent à poser la question en ces termes :

   L’inaction complète de la flotte anglaise en général, ainsi que des sous-marins anglais lors de la prise de l’île d’Œsel par les Allemands, si on la rapproche du plan du gouvernement de se transporter de Pétrograd à Moscou, ne démontre-t-elle pas qu’un complot a été tramé entre les impérialistes russes et anglais, entre Kérenski et les capitalistes anglo-français pour livrer Pétrograd aux Allemands et pour étouffer par ce moyen la révolution russe ?

   Je crois que oui.

   Le complot a été tramé, peut-être, pas directement, mais une fois de plus par l’entremise d’on ne sait quels partisans de Kornilov (Maklakov, autres cadets, millionnaires russes « sans-parti », etc.), mais tout cela ne change rien au fond des choses.

   La conclusion est claire :

   Il faut reconnaître que la révolution est perdue, si le gouvernement Kérenski n’est pas renversé dans un proche avenir par les prolétaires et par les soldats. La question de l’insurrection est à l’ordre du jour.

   Il faut mobiliser toutes nos forces pour inspirer aux ouvriers et aux soldats l’idée de la nécessité absolue d’une lutte à outrance, suprême, décisive, pour renverser le gouvernement Kérenski.

   Nous devons nous adresser aux camarades de Moscou, les convaincre de prendre le pouvoir à Moscou, déclarer le gouvernement Kérenski déposé et proclamer le Soviet des députés ouvriers à Moscou Gouvernement provisoire en Russie, afin de proposer sur-le-champ la paix et de sauver la Russie du complot. Que les camarades de Moscou mettent la question de l’insurrection à l’ordre du jour.

   Il faut mettre à profit le congrès régional des Soviets des députés soldats du Nord, convoqué le 8 octobre à Helsingfors pour mobiliser (lors du passage des délégués à leur retour par Pétrograd) toutes les forces, pour les entraîner à l’insurrection.

   Il faut s’adresser au Comité central de notre parti, le prier d’accélérer le départ des bolchéviks du préparlement ; il faut de toutes nos forces démasquer aux yeux des masses le complot de Kérenski avec les impérialistes des autres pays et préparer l’insurrection, afin d’en arrêter opportunément la date.

   P.-S. – La résolution de la section des soldats du Soviet de Pétrograd contre le départ du gouvernement1La section des soldats du Soviet de Pétrograd adopta le 6 (19) septembre 1917 une résolution protestant énergiquement contre le transfert éventuel du gouvernement provisoire de Pétrograd à Moscou. On y lisait que si « le Gouvernement provisoire n’est pas à même de défendre Pétrograd, il est tenu alors ou bien de signer la paix ou bien de céder sa place à un autre gouvernement ». a montré que, parmi les soldats aussi, la conviction mûrit qu’il existe un complot Kérenski. Il faut de toutes nos forces soutenir cette juste conviction et la propager parmi les soldats.


   Je propose d’adopter la résolution suivante :

   « La Conférence, après avoir examiné la situation actuelle, critique au dernier point selon l’avis général, constate les faits suivants :

   1° Les opérations offensives de la flotte allemande, l’inaction totale et tout à fait étrange de la flotte anglaise, si on les relie au plan du Gouvernement provisoire de se transporter de Pétrograd à Moscou, éveillent invinciblement le soupçon que le gouvernement Kérenski (ou, ce qui revient au même, les impérialistes russes qui le soutiennent) a formé un complot avec les impérialistes anglo-français en vue de livrer Pétrograd aux Allemands, afin d’étouffer par ce moyen la révolution.

   2° Ces soupçons se trouvent renforcés et acquièrent le maximum de vraisemblance du fait que :

   premièrement, dans l’armée la ferme conviction que les généraux du tsar l’ont trahie et que les généraux de Kornilov et de Kérenski la trahissent aussi (reddition de Riga, en particulier) ne fait que s’affirmer ;

   deuxièmement, la presse bourgeoise anglo-française ne cache pas sa haine et sa fureur, qui atteint la frénésie, vis-à-vis des Soviets, ni sa détermination de les anéantir, même dans les flots de sang ;

   troisièmement, l’histoire de la révolution russe pendant ces six mois a pleinement démontré que Kérenski, les cadets, Brechkovskaïa, Plékhanov et autres politiciens du même acabit, sont de gré ou de force des instruments aux mains des impérialistes anglo-français ;

   quatrièmement, les rumeurs sourdes, mais tenaces d’une paix séparée entre l’Angleterre et l’Allemagne «aux dépens de la Russie» n’ont pas pu naître sans cause ;

   cinquièmement., toutes les circonstances du complot de Kornilov, ainsi qu’il ressort même des déclarations des journaux généralement bien disposés envers Kérenski, le Diélo Naroda et les Izvestia, ont démontré que Kérenski a été profondément mêlé à l’affaire Kornilov, que Kérenski a été et reste le plus dangereux des korniloviens ; Kérenski a couvert les meneurs de l’aventure Kornilov, Rodzianko, Klembovski, Maklakov, etc.

   S’appuyant sur ces faits, la conférence reconnaît que toutes les criailleries de Kérenski et des journaux bourgeois qui le soutiennent au sujet de la défense de Pétrograd ne sont que mensonge et hypocrisie et que la Section des soldats au Soviet de Pétrograd a parfaitement raison de condamner avec sévérité le plan d’évacuation de Pétrograd. Bien plus, pour la défense de Pétrograd et pour le salut de la révolution, il faut à tout prix que l’armée épuisée se convainque de la bonne foi du gouvernement. Il faut lui donner du pain, des vêtements, des chaussures, par des mesures révolutionnaires dirigées contre les capitalistes qui ont jusqu’ici saboté la lutte contre la désorganisation (de l’aveu même de la Section économique auprès du Comité exécutif central des menchéviks et socialistes-révolutionnaires).

   Pour ces raisons, la Conférence déclare que seul le renversement du gouvernement Kérenski ainsi que du Conseil de la République truqué, et leur remplacement par un gouvernement révolutionnaire des ouvriers et des paysans peuvent :

   a) remettre la terre aux paysans au lieu d’écraser l’insurrection des paysans ;

   b) proposer sur-le-champ une paix équitable et par là donner à toute notre armée confiance dans la vérité ;

   c) prendre les mesures révolutionnaires les plus rigoureuses contre les capitalistes pour assurer à l’armée le pain, les vêtements, les chaussures, et pour lutter contre la désorganisation.

   La Conférence prie instamment le Comité central de prendre toutes mesures utiles pour diriger l’insurrection inéluctable des ouvriers, des soldats et des paysans en vue de renverser le gouvernement Kérenski, gouvernement antipopulaire et qui nous ramènerait au servage.

   La Conférence décide d’envoyer sans retard une délégation à Helsingfors, à Vyborg, à Cronstadt, à Reval, à Moscou, ainsi qu’aux unités qui se trouvent au sud de Pétrograd, afin de faire de la propagande en faveur de l’adhésion à cette résolution et de faire comprendre qu’il est nécessaire par une insurrection rapide et générale et par le renversement de Kérenski, d’ouvrir la voie à la paix, de sauver Pétrograd et la révolution, de remettre de la terre aux paysans et de donner «le pouvoir aux Soviets.»

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Notes   [ + ]

1. La section des soldats du Soviet de Pétrograd adopta le 6 (19) septembre 1917 une résolution protestant énergiquement contre le transfert éventuel du gouvernement provisoire de Pétrograd à Moscou. On y lisait que si « le Gouvernement provisoire n’est pas à même de défendre Pétrograd, il est tenu alors ou bien de signer la paix ou bien de céder sa place à un autre gouvernement ».