Lettre aux communistes allemands

Lettre aux communistes allemands

Lénine

14 août 1921

   Paru dans le bulletin communiste n° 57 (deuxième année), 29 décembre 1921. Corrections d’après le texte russe de la cinquième édition des Œuvres. Une traduction différente figure dans le tome 32 de la quatrième édition en français des Œuvres. Publié en allemand le 22 août 1921 dans Die rote Fahne n° 384, et en russe le 21 octobre 1921 dans le Bulletin du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste n°3.

   Je me proposais, dans un article détaillé, d’exposer mon point de vue sur les les leçons du 3e Congrès de l’Internationale Communiste. À mon grand regret, la maladie m’a empêché jusqu’à présent d’entreprendre le travail.

   Autant que je puisse en juger, la situation du Parti Communiste en Allemagne est des plus pénibles. C’est compréhensible.

   Tout d’abord, et surtout, la situation internationale de l’Allemagne a, depuis la fin de 1918, très rapidement et très considérablement aggravé la crise révolutionnaire intérieure, en poussant l’avant-garde du prolétariat à la conquête immédiate du pouvoir. En même temps, la bourgeoisie allemande et la bourgeoisie internationale, supérieurement armées et organisées, instruites par « l’expérience russe », se ruaient avec une haine furieuse sur le prolétariat révolutionnaire allemand. Des dizaines de milliers des meilleurs ouvriers révolutionnaires d’Allemagne ont été assassinés et torturés par la bourgeoisie, par ses héros : Noske et sa séquelle ; par ses laquais : les Scheidemann et autres ; par ses auxiliaires voilés et « subtils » (et, par suite, particulièrement précieux pour elle), les chevaliers de l’Internationale 2½, avec leur veulerie, leurs hésitations, leur pédantisme, leur esprit petit-bourgeois. Armée de pied en cap, la bourgeoisie tendait des pièges aux ouvriers désarmés, les massacrait en masse, guettait leurs chefs qu’elle assassinait systématiquement l’un après l’autre, utilisant dans son œuvre les contre-révolutionnaires social-démocrates des deux nuances : celle de Scheidemann et celle de Kautsky. Et, au moment de la crise, les ouvriers allemands se trouvèrent sans parti révolutionnaire, et cela par suite du retard apporté à la scission, par suite du joug de la maudite tradition de l’ « unité » avec la bande vénale (Scheidemann et Legien, David et Cie) et veule (Kautsky, Hilferding et leurs pareils) des laquais du Capital. Tout ouvrier honnête, conscient, qui avait pris au sérieux le manifeste de Bâle de 1912, qui n’avait pu le considérer comme une simple formalité de la part des canailles de la 2e Internationale et de l’Internationale 2½ , sentit s’éveiller en lui une haine furieuse contre l’opportunisme de la vieille social-démocrate allemande, et cette haine — sentiment le plus noble, le plus grand de l’élite de la masse opprimée et exploitée — aveuglant les gens, ne leur permettant pas de raisonner froidement, d’élaborer une stratégie juste pour riposter à la stratégie supérieure des capitalistes de l’Entente, armés, organisés, instruits par « l’expérience russe », soutenus par la France, l’Angleterre, l’Amérique, cette haine, dis-je, poussait l’élite à des insurrections prématurées.

   Voilà pourquoi, depuis la fin de 1918, le développement du mouvement ouvrier révolutionnaire en Allemagne a suivi une voie si pénible, si douloureuse. Mais ce mouvement est toujours allé et continue d’aller de l’avant. L’évolution constante à gauche de la masse ouvrière, de la majorité véritable des travailleurs et des exploités en Allemagne — qu’ils soient organisés dans les anciens syndicats mencheviks (servant la bourgeoisie ou qu’ils ne soient pas du tout ou presque pas organisés — est un fait incontestable. Ne pas perdre son sang-froid, la maîtrise de soi-même, mettre à profit toutes les fautes commises, travailler sans relâche à la conquête de la majorité parmi les masses ouvrières dans les syndicats et hors des syndicats ; construire avec patience un Parti Communiste fort, intelligent et capable de diriger vraiment les masses, quelle que soit la tournure que prennent les événements ; élaborer une stratégie qui soit à la hauteur de la meilleure stratégie internationale de la bourgeoisie la plus avancée, la plus « éclairée » (par son expérience séculaire et surtout par « l’expérience russe ») : voilà ce qu’il faut faire et ce que fera le prolétariat allemand, voilà ce qui lui assurera la victoire.

   D’autre part, la situation pénible du Parti Communiste allemand est encore aggravée en ce moment par la scission des mauvais communistes de gauche (K. A. P. D.) et de droite (Paul Levi) et son petit journal : Unser Weg ou le Soviet).

   Les « gauches », ou partisans du K. A. P. D., ont reçu de nous, depuis le 2e Congrès de l’Internationale Communiste, assez d’avertissements. Tant qu’il ne s’est pas formé, dans les principaux pays du moins, des Partis Communistes assez forts, suffisamment expérimentés, on est obligé — et il est même jusqu’à un certain point utile — de tolérer la participation d’éléments demi-anarchistes aux Congrès internationaux. C’est utile dans la mesure où ces éléments peuvent servir aux communistes novices d’exemples de ce qu’il faut éviter et dans la mesure aussi où ils sont encore capables eux-mêmes de s’instruire. Dans le monde entier, l’anarchisme se dissocie — et le phénomène ne date pas d’hier, mais du commencement de la guerre impérialiste de 1914 — en deux courant : l’un, soviétiste : l’autre, antisoviétiste ; l’un pour la dictature du prolétariat et l’autre contre cette dictature. Il faut donner à ce processus de dissociation de l’anarchisme le temps de mûrir et de se réaliser complètement. En Europe occidentale, il n’existe presque pas de gens qui aient vécu des révolutions tant soit peu importantes ; l’expérience des grandes révolutions y est presque complètement oubliée, et le désir d’être révolutionnaire, les conversations (et les résolutions) sur la révolution sont séparés du travail vraiment révolutionnaire par un long intervalle extrêmement pénible, lent et douloureux à franchir.

   Il est évident, pourtant, que l’on ne peut et l’on ne doit tolérer qu’avec mesure les éléments demi-anarchistes. En Allemagne, nous les avons supportés très longtemps. Le 3e Congrès de l’Internationale Communiste leur a posé un ultimatum avec un délai déterminé. Si maintenant ils sont sortis eux-mêmes de l’Internationale Communiste, tant mieux ! D’abord, ils nous ont évité la peine de les exclure. Ensuite, pour tous les ouvriers hésitants, pour tous ceux qui, par haine de l’opportunisme de la vieille social-démocratie, se sentaient attirés vers l’anarchisme, il est maintenant prouvé d’une façon détaillée et des faits précis, que l’Internationale Communiste a été patiente, qu’elle n’a pas expulsé immédiatement et sans appel les anarchistes, qu’elle les a écoutés attentivement et les a aidés à s’instruire.

   Maintenant, il faut accorder moins d’attention aux partisans du K. A. P. D. Notre polémique avec eux ne peut que leur faire de la réclame. Ils sont trop inintelligents : il ne convient pas de les prendre au sérieux et il est inutile de se fâcher contre eux. Ils n’ont pas et n’obtiendront pas d’influence parmi les masses si nous ne faisons pas de fautes nous-mêmes. Laissons ce petit courant mourir de sa mort naturelle ; les ouvriers se convaincront eux-mêmes de son inanité. Faisons le plus de propagande possible ; appliquons, dans la pratique, les décisions du 3e Congrès de l’Internationale Communiste sur l’organisation et la tactique et évitons de polémiquer avec les partisans du K. A. P. D. et de leur faire ainsi de la réclame. La maladie infantile du communisme de gauche passe et passera à mesure que croîtra le mouvement.

   De même, nous avons tort d’aider maintenant Paul Levi, de lui faire de la réclame en polémiquant avec lui. Son plus grand désir est justement que nous discutions avec lui. Il faut l’oublier après le 3e Congrès de l’Internationale Communiste et concentrer toute notre attention et toutes nos forces sur un travail pacifique (sans dispute, sans polémique, sans rappel des querelles d’hier), positif, actif, dans l’esprit des décisions du 3e Congrès. A mon avis, l’article du camarade Radek : « L’action de mars au 3e Congrès mondial et la tactique ultérieure » (publié par l’organe central du V. K. P. D., la Rote Fahne, des 14 et 15 juillet 1920), pèche fortement contre cette résolution générale et unanime du 3e Congrès. Cet article, qui m’a été envoyé par un camarade des milieux communistes polonais, est dirigé sans utilité aucune — et même au préjudice de notre cause — non seulement contre Paul Levi (cela n’aurait que peu d’importance), mais aussi contre Clara Zetkin. Or, Clara Zetkin a elle-même conclu à Moscou, au moment du 3e Congrès, un » traité de paix » avec le Comité Central du Parti Communiste Unifié d’Allemagne, traité par lequel elle s’engage à une collaboration amicale en dehors de toute idée de scission. Ce traité a été approuvé par nous. Emporté par son ardeur, le camarade Radek est même allé, dans sa polémique intempestive, jusqu’à porter atteinte à la vérité en attribuant à Clara Zetkin l’intention de remettre toute action générale du Parti au jour où les grandes masses se lèveront. Par de tels procédés, le camarade Radek rend à Paul Levi le meilleur des services que celui-ci puisse désirer. Paul Levi ne veut qu’une chose : c’est que la discussion se prolonge indéfiniment, que le plus de monde possible soit entraîné dans le différend, que l’on arrive à faire sortir Clara Zetkin du Parti en la forçant à violer le traité de paix qu’elle a conclu et qui a été approuvé par toute l’Internationale Communiste. Par son article, le camarade Radek a donné un magnifique exemple de la façon dont on peut venir de gauche en aide à Paul Levi.

   Je dois expliquer ici aux camarades allemands pourquoi j’ai si longtemps défendu Paul Levi au 3e Congrès. C’est tout d’abord, parce que j’ai fait sa connaissance par l’intermédiaire de Radek, en Suisse, en 1915 ou 1916. Déjà, alors, Levi était bolchevik. Or je ne puis pas ne pas nourrir une certaine méfiance envers ceux qui sont venus au bolchevisme seulement après sa victoire en Russie et après une série de victoires sur l’arène internationale. Mais cette raison, il va de soi, a relativement peu d’importance, car en somme je connaissais personnellement très peu Paul Levi. Il y a une deuxième raison, celle-là beaucoup plus importante. C’est que Levi, dans le fond, en beaucoup de points de sa critique de l’action de mars — excepté évidemment quand il qualifie cette action de putsch, ce qui est une parfaite absurdité — avait raison pour l’essentiel.

   Levi, il est vrai, a fait tout ce qui était possible et même impossible pour affaiblir et détruire tout l’effet de sa critique, pour empêcher qu’on ne comprenne l’essentiel de l’affaire en l’étouffant sous une foule de petits détails. Levi a développé sa critique sous une forme inadmissible et nuisible. Levi, qui prêchait aux autres une stratégie prudente et réfléchie, a lui-même commis une étourderie digne d’un gamin : il s’est lancé dans la bataille si prématurément, si aveuglément, qu’il devait fatalement la perdre et, pour de longues années, gâcher son avenir révolutionnaire et rendre difficile tout travail ultérieur. Au lieu d’agir en membre de l’Internationale Communiste prolétarienne, Levi a agi en intellectuel anarchiste (cela se nomme en allemand, si je ne m’abuse, Edelanarchist). Levi a enfreint la discipline.

   Par cette série de fautes incroyablement stupides, Levi a empêché la concentration de l’attention sur le fond de l’affaire. Or, le fond de l’affaire, c’est-à-dire l’examen et la correction des fautres nombreuses commises par le Parti Communiste Unifié d’Allemagne lors de l’action de mars 1921, avait et a encore une immense importance. Pour élucider et corriger ces fautes (que d’aucuns ont présentées comme des exemples typiques de la tactique marxiste), il fallait être à l’aile droite pendant le 3e Congrès de l’Internationale Communiste, sinon la ligne de l’Internationale Communiste eût dévié.

   J’ai défendu et je devais défendre Levi parce qu’il avait au Congrès des adversaires qui se bornaient à crier au menchevisme et au centrisme sans vouloir voir les fautes de l’action de mars et la nécessité de les élucider et de les corriger. Ces gens transformaient le marxisme révolutionnaire en caricature, faisant de la lutte contre le centrisme un sport ridicule. Ces gens menaçaient de faire le plus grand tort à notre cause.

   J’ai dit à ces gens : « Admettons que Levi soit menchevik. Le connaissant peu personnellement, j’y consentirai si cela m’est prouvé. Mais cela ne m’a pas encore été prouvé. Jusqu’à présent, la seule chose qui soit prouvée, c’est qu’il a perdu la tête. Or, c’est une puérile sottise que de proclamer pour cette seule raison un homme menchevik. La formation de chefs de parti expérimentés et influents est chose longue, difficile. Et sans ces chefs, la dictature, « l’unité de volonté » du prolétariat ne seront que des phrases. Chez nous, en Russie, la formation d’un groupe des dirigeants a duré quinze années (1903-1917) : quinze années de lutte contre le menchevisme, quinze années de persécutions tsaristes, quinze années parmi lesquelles il y a eu les années de la première révolution (1905), une grande et puissante révolution. Et pourtant, chez nous, il est arrivé, même à des camarades supérieurement doués, de perdre parfois la tête. Si les camarades d’Occident s’imaginent qu’ils sont assurés contre toute éventualité de ce genre, ils font preuve d’une puérilité qu’il faut absolument combattre.

   Levi devait être exclu pour violation de discipline. La tactique devait être dirigée par le souci de l’élucidation complète et de la rectification: des fautes de l’insurrection de mars 1921. Si, après cela, Levi voulait continuer à se conduire comme par le passé, il confirmerait que l’on avait eu raison de l’exclure, et ce serait pour les ouvriers hésitants ou incertains la démonstration péremptoire de la justesse des décisions prises par le 3e Congés à son égard.

   Plus j’ai été réservé au Congrès dans l’appréciation des fautes de Levi, et plus je suis fondé à dire maintenant que ce dernier s’est hâté de donner raison aux pronostics les plus pessimistes. J’ai devant moi le numéro 6 de son journal, Unser Weg (15-7-1921). Une déclaration publiée par la rédaction, en tête du journal, nous montre que Paul Levi a connaissance des décisions du 3e Congrès. Quelle est sa réponse ? De petites phrases menchevistes sur la grande excommunication sur le droit canonique, sur son intention d’examiner ces décisions en « pleine liberté ». Quelle liberté plus complète Paul Levi peut-il désirer, puisqu’il est « libéré » du titre de membre du Parti et de membre de l’Internationale Communiste ? Et après cela, les autres membres du Parti vont-ils encore continuer à collaborer anonymement à son journal ?

   Tout d’abord, une perfidie contre le Parti, une querelle sournoise, un sabotage du travail du Parti.

   Ensuite, l’examen des décisions du Congrès.

   Voilà qui est parfait.

   Mais Levi se coule ainsi complètement.

   Paul Levi voudrait faire durer la querelle.

   Ce serait une lourde faute stratégique que de satisfaire à ce désir. Je serais d’avis que les camarades allemands interdissent toute polémique avec Levi et son journal dans les quotidiens du Parti. Il ne faut pas lui faire de réclame, il ne faut pas lui permettre de détourner sur des choses sans importance l’attention du Parti de la lutte. En cas d’extrême nécessité, on pourra polémiquer dans des revues hebdomadaires et mensuelles ou dans des brochures, mais on s’efforcera de ne pas faire aux gens du K. A. P. D. et à Paul Levi le plaisir de les nommer ; en parlant d’eux, on dira simplement : « Quelques critiques pas très intelligents, qui veulent à tout prix se considérer comme des communistes ».

   On me fait savoir qu’à la dernière séance du Comité Central élargi, un membre de la gauche, Friesland, a même été obligé de s’élever avec véhémence contre Maslow, qui veut jouer au gauchisme et s’entraîner au sport de la « chasse aux centristes ». Par sa conduite irraisonnée (pour employer un euphémisme), ce Maslow s’est également fait remarquer ici, à Moscou. Il faudrait bien que le Parti allemand envoyât pour un an ou deux en Russie soviétiste ce Maslow et deux ou trois de ses adeptes et émules, qui ne veulent pas observer le « traité de paix » et témoignent d’un zèle irréfléchi. Nous leur trouverions ici un travail utile. Nous les transformerions. Et ce serait d’un grand profit pour le mouvement international et le mouvement allemand.

   Les communistes doivent à tout prix mettre fin à leur querelle intérieure, écarter les brouillons de droite aussi bien que de gauche, oublier Paul Levi et les gens du K. A. P. D. et s’occuper de travail véritable.

   Ce n’est pas le travail qui manque.

   Les résolutions de tactique et d’organisation du 3e Congrès de l’Internationale Communiste marquent, à mon avis, pour le mouvement un grand pas en avant. Il faut tendre toutes nos forces pour faire appliquer effectivement ces deux résolutions. C’est difficile, mais on peut et on doit le faire.

   Tout d’abord, les communistes devaient, à la face du monde entier, proclamer leurs principes. Ils l’ont fait au 1er Congrès. Ç’a été le premier pas.

   Le second pas a été l’organisation de l’Internationale Communiste et l’élaboration des conditions d’adhésion à cette Internationale, des conditions de séparation d’avec les centristes, d’avec les agents directs et indirects de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier. C’est ça qu’a fait le 2e Congrès.

   Au 3e Congrès, nous devions entreprendre un travail actif, positif : déterminer concrètement, en tenant compte de l’expérience pratique de la lutte communiste déjà commencée, comment il faut mener maintenant le travail sous le rapport de la tactique et sous celui de l’organisation. Ce troisième pas, nous l’avons fait également. Nous avons une armée de communistes dans le monde entier. Elle est encore mal instruite, mal organisée. Il serait des plus nuisible à notre cause d’oublier cette vérité ou de ne pas oser la reconnaître. Cette armée, il faut, le plus activement possible, avec une prudence extrême et un contrôle rigoureux sur soi-même, tout en tirant les conséquences des expériences faites, l’instruire, l’organiser de façon convenable, l’éprouver par toutes sortes de manœuvres, dans des combats variés, dans des opérations d’offensive et de retraite. Sans une longue et pénible école, il est impossible de vaincre.

   Le « clou » de la situation dans le mouvement communiste international, pendant l’été de 1921, consistait en ce que quelques-unes des parties les meilleures et les plus influentes de l’Internationale Communiste n’avaient pas compris cette tâche tout à fait comme il le fallait, avaient légèrement exagéré la « lutte contre le centrisme », avaient légèrement franchi la limite au delà de laquelle cette lutte devient un sport qui compromet le marxisme révolutionnaire.

   Tel était le « clou » du 3e Congrès.

   L’exagération était minime. Mais le danger qu’elle recelait était très grand. Il était difficile de le combattre, car cette exagération était le fait des éléments les meilleurs, les plus dévoués, sans lesquels, probablement, il n’y aurait pas du tout d’Internationale Communiste. Dans les amendements à la tactique publiés dans le journal Moscou1 Moscou (« Moskau », « Moscow ») — journal, organe du 3e congrès de l’Internationale Communiste, édité à Moscou en trois langues : allemand (n° 1—50), français (n° 1—44) et anglais (n° 1—41). en français, en allemand et en anglais, sous la signature des délégations allemande, hongroise et italienne, cette exagération s’est manifestée avec netteté, avec d’autant plus de netteté que lesdits amendements portaient sur le projet déjà terminé (après un long et minutieux travail de préparation) de résolution. Le rejet de ces amendements a été un redressement de la ligne de l’Internationale Communiste, une victoire sur la danger de l’exagération.

   L’exagération, si l’on n’y mettait bon ordre, perdrait sûrement l’Internationale Communiste, car « personne au monde ne peut compromettre les marxistes révolutionnaires si ce n’est eux-mêmes ». Personne au monde ne pourra empêcher la victoire des communistes sur la 2e Internationale et l’Internationale 2½ (et cela signifie, dans les conditions de l’Europe Occidentale et de l’Amérique du vingtième siècle, après la première guerre impérialiste, la victoire sur la bourgeoisie) si les communistes eux-mêmes ne l’empêchent pas.

   Or, exagérer, ne fût-ce qu’on tout petit peu, c’est empêcher la victoire.

   Exagérer la lutte contre le centrisme, c’est sauver le centrisme, c’est consolider sa situation, fortifier son influence sur les ouvriers.

   Nous avons appris, pendant la période qui s’est écoulée entre le 2e et le 3e Congrès, à mener victorieusement la lutte contre le centrisme sur l’échelle internationale. Les faits l’ont prouvé. Cette lutte, nous la continuerons (exclusion de Levi et du parti de Serrati) jusqu’au bout.

   Mais nous n’avons pas encore appris à combattre sur l’échelle internationale les exagérations injustifiées dans la lutte contre le centrisme. Mais nous avons compris notre défaut, comme l’ont démontré la marche et l’issue du 3e Congrès. Et c’est précisément parce que nous avons compris notre défaut que nous nous en débarrasserons.

   Alors, nous serons invincibles, car sans appui au sein du prolétariat (par les agents bourgeois de la 2e Internationale et de l’Internationale 2½) , la bourgeoisie, en Europe Occidentale et en Amérique, ne sera pas en état de maintenir son pouvoir.

   Une préparation plus minutieuse, plus solide aux nouvelles batailles défensives et offensives, batailles de plus en plus décisives : voilà ce à quoi visent essentiellement les décisions du 3e Congrès.

   Le communisme deviendra en Italie « …une force de masses, pourvu que le Parti Communiste d’Italie combatte sans relâche et sans faiblesse la politique opportuniste du Serratisme et se donne ainsi la possibilité de rester lié aux masses du prolétariat dans les syndicats, dans les grèves, dans les luttes avec les organisations contre-révolutionnaires des fascistes, de fondre ensemble les mouvements de ces masses et de transformer en combats soigneusement préparés leurs actions spontanées…. »

   …« le Parti Communiste Unifié sera d’autant plus en mesure d’exécuter avec succès ses actions de masses qu’il saura mieux adapter à l’avenir ses mots d’ordre de combat à la situation réelle, qu’il étudiera plus soigneusement cette situation, et qu’il agira avec plus d’unité… » Tels sont les passages essentiels de la résolution adoptée par le 3e Congrès sur la tactique.

   La conquête de la majorité du prolétariat : voilà la « tâche la plus importante » (titre du § 3 de la résolution tactique).

   Cette conquête de la majorité, nous ne la comprenons pas, il va de soi, au sens formel du mot, comme les chevaliers de la démocratie bourgeoise de l’Internationale 2½ . Quand à Rome, en juillet 1921, le prolétariat tout entier, y compris le prolétariat réformiste des syndicats et le prolétariat centriste du parti de Serrati, a suivi les communistes contre les fascistes, c’était pour nous la conquête de la majorité de la classe ouvrière.

   Cette conquête était encore loin d’être décisive ; c’était une conquête partielle, éphémère, locale seulement. Mais c’était une conquête de la majorité. Une telle conquête est possible, même quand la majorité du prolétariat suit officiellement les chefs de la bourgeoisie ou les chefs menant une politique bourgeoise (ce que font tous les leaders de la 2e Internationale et de l’Internationale 2½ ) ou quand la majorité du prolétariat hésite. Cette conquête se fait partout, sûrement, dans le monde entier. Préparons-la avec plus d’ardeur et de soin, ne laissons passer aucune des occasions où la bourgeoisie oblige le prolétariat à se lever pour la lutte, apprenons à déterminer avec justesse les moments où les masses du prolétariat ne peuvent pas ne pas se lever avec nous.

   Alors la victoire sera assurée, quelque dures que puissent être les défaites isolées que nous aurons encore à subir et les étapes que nous aurons à franchir dans notre grande campagne.

   Nos procédés tactiques et stratégiques retardent encore (à en juger sur l’échelle internationale) sur la stratégie supérieure de la bourgeoisie, qui s’est instruite à l’expérience de la Russie et qui ne se laissera pas « prendre au dépourvu ». Mais nous avons infiniment plus de forces qu’elle ; nous apprenons la tactique et la stratégie, « sciences » dans lesquelles nous avons fait des progrès sensibles grâce à l’expérience des fautes commises pendant l’action de mars 1921. Ces sciences, nous arriverons à nous les assimiler parfaitement.

   Dans la grande majorité des pays, nos partis sont encore loin d’être des Partis Communistes véritables, de véritables avant-gardes de la seule classe vraiment, purement révolutionnaire, des partis dont tous les membres sans exception prennent part à la lutte, au mouvement, à la vie journalière des masses. Mais nous connaissons ce défaut, nous l’avons dévoilé dans la résolution du 3e Congrès sur le travail du Parti. Et ce défaut, nous le vaincrons.

   Camarades communistes allemands, permettez-moi, en terminant, de souhaiter que votre Congrès du 22 août mette fin pour toujours aux luttes mesquines contre les éléments qui ont opéré leur scission à droite ou à gauche. Assez de luttes intestines ! À bas tous ceux qui voudront, directement ou indirectement, la prolonger ! Nous avons maintenant une vue beaucoup plus claire et beaucoup plus concrète de nos tâches qu’hier ; nous n’avons pas peur de signaler ouvertement nos fautes, afin de nous en corriger. Nous consacrerons toutes les forces du Parti à l’amélioration de son organisation, à l’augmentation de la qualité et de la quantité de son travail, à la réalisation d’une liaison plus étroite avec les masses, à l’élaboration d’une tactique et d’une stratégie de plus en plus justes et exactes de la classe ouvrière.

   Salut communiste.

   N. LENINE 14 août 1921.

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Notes   [ + ]

1. Moscou (« Moskau », « Moscow ») — journal, organe du 3e congrès de l’Internationale Communiste, édité à Moscou en trois langues : allemand (n° 1—50), français (n° 1—44) et anglais (n° 1—41).