Préface au recueil « En douze ans »

Préface au recueil « En douze ans »

Lénine

Septembre 1907

   « En douze ans » est un recueil de travaux de Lénine qui devait paraître sous forme légale en Russie. Le premier tome contenait un certain nombre de textes politiques fondamentaux. Le second devait rassembler une série d’articles sur la question agraire. Le troisième devait comprendre divers articles relatifs à la question du programme de la social-démocratie.

   En fait, le premier tome fut saisi peu de temps après sa sortie (novembre 1907) par la police et il ne fut donc pour l’essentiel distribué que clandestinement. En conséquence, le second tome fut divisé en deux volumes dont seul le premier fut imprimé.


   Le recueil d’articles et de brochures que nous proposons au lecteur couvre la période 1895‑1905. Les questions portant sur l’organisation, la tactique et le programme de la social‑démocratie russe constituent le thème des écrits qui y sont réunis. Ce sont des questions qui se posent et qui sont constamment à l’étude tout au long de la lutte contre l’aile droite du courant marxiste en Russie.

   À l’origine cette lutte se déroula sur un plan purement théorique contre le principal représentant du marxisme légal années 90, M. Strouvé. La fin de l’année de l’année 1894 et le début de l’année 1895 furent marqués par un virage brusque de notre presse politique légale. Pour la première fois le marxisme s’y introduit grâce non seulement aux militants à l’étranger du groupe « Libération du Travail1 », mais aussi aux social‑démocrates russes. Le regain de vie de notre littérature et les ardentes discussions entre les marxistes et les vieux chefs du populisme, qui avaient jusqu’alors régné pratiquement sans partage dans la littérature d’avant‑garde, comme M. Mikhaïlovski par exemple, furent le prélude à un essor du mouvement ouvrier de masse en Russie. Les écrits des marxistes russes précèdent immédiatement la lutte prolétarienne active, les fameuses grèves de 1896 à Pétersbourg, qui marquèrent l’essor depuis lors ininterrompu du mouvement ouvrier, ce facteur déterminant de notre révolution.

   Les conditions réservées en ce temps-là à la presse contraignirent les social‑démocrates à parler la langue d’Esope, à se borner à des considérations très générales fort éloignées de la pratique et de la politique. Cette circonstance rendit particulièrement facile le regroupement d’éléments marxistes disparates dans la lutte contre le populisme. Cette lutte était menée par les social‑démocrates de Russie et ceux militant à l’étranger et aussi par des gens tels que MM. Strouvé, Boulgakov, Tougan‑Baranovski, Berdiaev et, autres. Pour ces démocrates bourgeois, la rupture avec le populisme n’impliquait pas comme pour nous un passage du socialisme petit‑bourgeois (ou paysan) au socialisme prolétarien, mais au libéralisme bourgeois.

   Aujourd’hui, l’histoire de la révolution russe en général, l’histoire du parti cadet en particulier et plus spécialement l’évolution de M. Strouvé (presque jusqu’à l’octobrisme) ont rendu cette vérité évidente et en ont fait monnaie courante pour nos publicistes. Mais à cette époque, durant les années 1894‑1895, cette vérité, il fallait la prouver sur la base de déviations relativement peu importantes de tel ou tel publiciste par rapport au marxisme; à l’époque cette monnaie restait encore à frapper. C’est pourquoi je reproduis ici intégralement mon ouvrage dirigé contre M. Strouvé (il s’agit de l’article « Le contenu économique du populisme et la critique qu’en fait dans son livre M. Strouvé » publié sous la signature de K. Touline dans un recueil brûlé par la censure : « Documents pour servir à la caractéristique de notre développement économique », St‑Pétersbourg, 1895), et ceci pour trois raisons. En premier lieu, dans la mesure où les lecteurs ont pu prendre connaissance du livre de M. Strouvé ainsi que des articles d’auteurs populistes contre les marxistes écrits en 1894‑1895, il convient de faire la critique des conceptions de M. Strouvé. En second lieu, la mise en garde faite à M. Strouvé par un social‑démocrate révolutionnaire, alors même que nous menions une action générale contre les populistes, permet aussi de répondre à ceux qui nous ont à maintes reprises reproché de nous allier à de tels personnages et de juger de la très remarquable carrière politique de M. Strouvé. En troisième lieu, l’ancienne et sous maints rapports désuète polémique avec M. Strouvé prend la signification d’un exemple édifiant. Cet exemple démontre le bien-fondé politique et pratique d’une polémique théorique intransigeante. Combien de fois n’a‑t‑on pas reproché aux social-démocrates révolutionnaires un penchant excessif pour de telles polémiques avec les « économistes », avec les bernsteiniens, ainsi qu’avec les mencheviks ? Et voici qu’à présent, on retrouve à tout bout de champ ce même reproche dans la bouche des « conciliateurs » à l’intérieur du parti social‑démocrate, et en dehors du parti chez les « sympathisants » à demi socialistes. On se complaît chez nous à répéter que les Russes en général, les social‑démocrates en particulier et plus spécialement les bolcheviks ont un penchant démesuré pour la polémique et pour la scission. On se complaît également chez nous à oublier que les conditions des pays capitalistes en général, les conditions de la révolution bourgeoise en Russie en particulier et plus spécialement les conditions de vie et d’activité de notre intelligentsia engendrent un penchant démesuré à passer du socialisme au libéralisme. De ce point de vue il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil sur ce qui se passait voici dix ans, sur les désaccords théoriques qui surgissaient déjà à l’époque avec le « strouvisme », sur les minimes dissensions (minimes au premier abord) qui donnèrent lieu à une totale différenciation politique entre partis et à une lutte implacable qui se déroule au parlement ainsi que dans toute une série de journaux, à des réunions publiques, etc.

   Je dois remarquer également à propos de l’article contre M. Strouvé, que c’est un exposé que je fis à l’automne 1894 devant un petit cercle de marxistes de l’époque qui lui sert de base. Le groupe de social‑démocrates qui militait alors à Pétersbourg et qui créa un an plus tard l’Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière, était représenté à ce cercle par St., R., et moi-même. Les marxistes légaux étaient représentés par P. Strouvé, A. Potressov, et K2. L’exposé que je lus devant ce cercle s’intitulait : « Le reflet du marxisme dans la littérature bourgeoise ». Comme le titre l’indique, la polémique avec Strouvé y était incomparablement plus acerbe et plus précise (d’après des conclusions social‑démocrates) que dans l’article, publié au printemps 1895. Des atténuations y avaient été apportées en partie pour des considérations de censure, en partie pour faire « alliance » avec le marxisme légal en vue d’une lutte commune contre le populisme. Que le « coup de pouce à gauche » donné alors à M. Strouvé par les social-démocrates de Pétersbourg n’ait pas été entièrement inefficace, l’article de M. Strouvé dans le recueil brûlé (1895) et certains de ses articles parus en 1897 dans Novoïé Slovo3 le prouvent clairement.

   En outre, lorsqu’on lit l’article de 1895 dirigé contre M. Strouvé, il convient de ne pas oublier que sous de nombreux rapports, il constitue un résumé des derniers travaux économiques (en particulier du «

  1. Le groupe « Libération du Travail » est le premier groupe marxiste russe. Il fut organisé par G. Plékhanov à Genève en 1883. Outre Plékhanov lui-même, il comprenait P. Axelrod, L. Deutsch, V. Zassoulitch, V. Ignatov.[↩]
  2. St. : V. Starikov; R. : Y. Radtchenko; K.: R, Klasson.[↩]
  3. « Novoïe Slovo » [La Nouvelle parole], revue mensuelle littéraire et politique éditée à Pétersbourg à partir de 1894 par les populistes libéraux, puis, à partir du printemps 1897, par les « marxistes légaux ». Cette revue publia les articles de Lénine intitulés : « Pour caractériser le romantisme économique » et « À propos d’un entrefilet ». En décembre 1897, elle fut interdite par le gouvernement.[↩]