Stolypine et la Révolution

Stolypine et la Révolution

Lénine

31 Octobre 1911

   Publié dans le Social-Démocrate, n° 24.

    La mise à mort du pendeur en chef Stolypine a coïncidé avec l’apparition d une série de symptômes marquant la fin de la première phase de l’histoire de la contre-révolution russe. C’est pourquoi l’événement du 1er septembre, très peu important en soi, met de nouveau à l’ordre du jour une question de première importance : le contenu et le rôle de notre contre-révolution. Parmi le chœur des réactionnaires qui encensent servilement Stolypine ou fouillent dans l’histoire des intrigues de la bande noire qui fait la loi en Russie, — dans le chœur des libéraux qui hochent la tête devant le coup de feu « sauvage et insensé » (il faut évidemment ranger aussi parmi les libéraux les ex-social-démocrates du Diélo Jizni qui ont employé l’expression rebattue que nous citons entre guillemets), on perçoit certaines notes d’un contenu de principe vraiment sérieux. On s’essaye à regarder la « période stolypinienne » de l’histoire russe comme une chose formant un tout.

    Stolypine fut le chef du gouvernement de la contre-révolution pendant près de cinq ans, de 1906 à 1911. Ce fut là, en effet, une période originale et riche en événements instructifs. Extérieurement, elle peut être caractérisée comme la période de préparation et d’accomplissement du coup d’Etat du 3 juin 1907. C’est dans l’été de 1906, précisément, alors que Stolypine, ministre de l’Intérieur, se présentait devant la Ire Douma, que commença la préparation de ce coup d’Etat, lequel a porté maintenant tous ses fruits dans tous les domaines de notre vie sociale. On se demande : sur quelles forces sociales s’appuyaient les auteurs de ce coup d’Etat, ou quelles étaient les forces qui les dirigeaient ? Quel a été le contenu social et économique de la période du « 3 juin » ? — La « carrière » personnelle de Stolypine fournit un matériel édifiant et des illustrations intéressantes sur cette question.

    Propriétaire foncier et maréchal de la noblesse, Stolypine devient gouverneur de province en 1902, sous Plehve((Plehve (1846-1904) — De 1902 à 1904 ministre de l’Intérieur et chef de la gendarmerie. Mena une lutte implacable contre le mouvement révolutionnaire.)) ; il se « signale » aux yeux du tsar et de sa camarilla ultra-réactionnaire en exerçant contre les paysans une répression féroce qui va jusqu’à la torture (province de Saratov) ; il organise des bandes de Cent-Noirs et des pogroms en 1905 (pogrom de Balachev) ; il devient ministre de l’Intérieur en 1906 et président du conseil après la dissolution de la première Douma d’Etat. Telle est, très rapidement résumée, la biographie politique de Stolypine. Et cette biographie du chef du gouvernement contre-révolutionnaire, est en même temps celle de la classe qui a accompli notre contre-révolution, et dont Stolypine ne fut qu’un fondé de pouvoir ou un commis. Cette classe, c’est la noble gentilhommerie russe avec, à sa tête, le premier gentilhomme et le plus grand propriétaire foncier de Russie, Nicolas Romanov. Cette classe, ce sont les trente mille propriétaires féodaux qui détiennent 70 millions de déciatines de terre dans la Russie d’Europe, c’est-à-dire autant qu’en possèdent dix millions de foyers paysans. Les latifundia détenus par cette classe constituent la base de l’exploitation féodale qui, sous des formes et des noms divers (corvées, servitudes, etc.) règne dans le traditionnel centre russe du pays. La « pénurie de terre » du paysan russe (pour employer l’expression favorite des libéraux et des populistes) n’est que l’autre face de l’abondance de terre de cette classe. La question agraire qui a été le point central de notre révolution de 1905, se ramenait à la question que voici : la grande propriété foncière continuera-t-elle d’exister, — dans ce cas les paysans misérables, indigents, affamés, abêtis et opprimés continueraient nécessairement de former la masse de la population ; ou bien la masse de la population saura-t-elle conquérir des conditions de vie tant soit peu humaines, tant soit peu semblables aux libres conditions de vie européennes, chose irréa-lisable sans la destruction révolutionnaire de la grande propriété foncière et de la monarchie terrienne qui s’y rattache indissolublement.

    La biographie politique de Stolypine est le reflet, l’expression fidèle des conditions d’existence de la monarchie tsariste. Stolypine ne pouvait agir autrement qu’il n’a agi dans la situation où s’est trouvée la monarchie au moment de la révolution. La monarchie ne pouvait agir d’une autre manière lorsqu’il apparut clairement et que l’expérience confirma avec une netteté absolue en 1905 avant la Douma, comme en 1906, pendant la Douma, que l’immense, l’écrasante majorité de la population avait désormais conscience de l’impossibilité absolue de concilier ses intérêts avec le maintien de la classe des grands propriétaires fonciers, et qu’elle tendait à la destruction de cette classe. Il n’y a rien de plus superficiel et de plus faux que les allégations des écrivains cadets, prétendant que les attaques dirigées contre la monarchie étaient, chez nous, la manifestation d’un révolutionnisme d’« intellectuels ». Au contraire, les conditions objectives étaient telles que la lutte des paysans contre la grande propriété foncière posait nécessairement la question de la vie ou de la mort de notre monarchie terrienne. Le tsarisme devait livrer une lutte à mort, il devait chercher d’autres moyens de défense, en dehors d’une bureaucratie complètement débilitée et d’une armée affaiblie par les défaites militaires et la décomposition intérieure. Dans ces conditions, il ne restait à la monarchie tsariste qu’une chose: organiser les éléments ultraréactionnaires de la population et monter des pogroms. L’indignation hautement morale que manifestent nos libéraux en parlant des pogroms apparaît forcément, pour tout révolutionnaire, comme quelque chose de profondément pitoyable et de profondément lâche, — surtout quand cette condamnation hautement morale des pogroms s’allie à cette idée que des négociations et des accords sont parfaitement possibles avec les fauteurs de pogroms. La monarchie ne pouvait pas ne pas se défendre contre la révolution, mais la monarchie russe, féodale, semi-asiatique des Romanov, n’a pu se défendre autrement que par les moyens les plus ignobles, les plus répugnants, les plus lâchement féroces : non pas une condamnation hautement morale, mais le soutien le plus complet et le plus dévoué de la révolution, l’organisation de la révolution pour le renversement de cette monarchie, — voilà le moyen — le seul digne et le seul raisonnable pour tout socialiste et pour tout démocrate, — de combattre les pogroms.

    Le fauteur de pogroms Stolypine se prépara aux fonctions ministérielles de la seule manière dont pouvaient s’y préparer les gouverneurs tsaristes : en torturant les paysans, en organisant des pogroms, tout en dissimulant habilement cette « pratique » asiatique sous un vernis, par des phrases, des poses et des gestes à l’« européenne ».

    Et les chefs de notre bourgeoisie libérale qui, au nom d’une morale supérieure, condamnent les pogroms, ont engagé des pourparlers avec les fauteurs de pogroms, reconnaissant à ces derniers non seulement le droit à l’existence, mais encore l’hégémonie dans l’organisation de la Russie nouvelle et dans son gouvernement ! La mise à mort de Stolypine a donné lieu à toute une série de révélations et d’aveux intéressants se rapportant à cette question. Voyez, par exemple, les lettres de Witte et de Goutchkov à propos des pourparlers que le premier mena avec des « hommes publics » (lisez : avec les chefs de la bourgeoisie monarchiste libérale modérée) touchant la composition du ministère après le 17 octobre 1905. Aux pourparlers engagés avec Witte — selon toute apparence ces négociations durèrent longtemps, car Goutchkov parle dans ses lettres de « journées accablantes de pourparlers qui se prolongent » — prirent part Chipov, Troubetskoï, Ouroussov, M. Stakhovitch, c’est-à-dire les futurs artisans et du parti cadet, et du parti de la « rénovation pacifique((Le Parti de la rénovation pacifique fut constitué en 1906, après la dissolution de la Ia Douma d’Etat par le gouvernement du tsar. Il comprenait des octobristes de gauche et des cadets de droite.)) », et du parti octobriste. Ils se séparèrent, dit-on, à cause de Dournovo que les « libéraux » ne voulaient pas admettre comme ministre de l’Intérieur, alors que Witte en faisait une question sine qua non. Ajoutons qu’Ouroussov, étoile des cadets à la Ire Douma, se fit l’« ardent défenseur de la candidature de Dournovo ». Lorsque le prince Obolenski posa la candidature de Stolypine « les uns approuvèrent, les autres déclarèrent ne pas le connaître». «Je me rappelle parfaitement, — écrit Goutchkov, — que personne n’émit l’opinion négative dont parle le comte Witte dans ses lettres. »

    Aujourd’hui la presse des cadets, voulant souligner son « démocratisme » (tenez-vous bien !), surtout peut-être en raison des élections pour la Ire curie de Pétersbourg, où le candidat cadet combattait l’octobriste, cherche à donner un coup d’épingle à Goutchkov au sujet des pourparlers d’alors. « Bien souvent, MM. les octobristes commandés par Goutchkov, — écrit la Retch du 28 septembre, — sont devenus, pour complaire aux autorités, les collègues des partisans de M. Dournovo ! Bien souvent les regards dirigés vers les autorités, ils ont tourné le dos à l’opinion publique. » L’éditorial des Rousskié Viédomosti de cette même date répète sur différents tons le même reproche des cadets à l’adresse des octobristes.

    Mais, permettez, MM. les cadets : quel droit avez-vous de faire des reproches aux octobristes, si vos hommes ont pris part à ces mêmes pourparlers où ils allèrent jusqu’à défendre Dournovo ? En plus d’Ouroussov, tous les cadets n’étaient-ils pas, en novembre 1905, dans la position de gens aux « regards dirigés vers les autorités » et « tournant le dos à l’opinion publique » ? Jamais coup de pied de jument ne fit mal à cheval ; ce n’est pas une lutte de principes, c’est de la concurrence entre partis également sans principes, — voilà ce qu’il faut dire des griefs que les cadets font aujourd’hui aux octobristes au sujet des « pourparlers » de la fin de 1905. Une controverse de ce genre ne sert qu’à masquer ce fait, vraiment important, historiquement indiscutable, que toutes les nuances de la bourgeoisie libérale, depuis les octobristes jusqu’aux cadets, avaient « les regards dirigés vers tes autorités » et tournaient le « dos » à la démocratie depuis que notre révolution avait pris un caractère véritablement populaire, c’est-à-dire depuis qu’elle était devenue une révolution démocratique par la composition de ses participants actifs. La période stolypinienne de la contre-révolution russe a justement ceci de caractéristique que la bourgeoisie libérale se détourna de la démocratie, que Stolypine put ainsi rechercher le concours, la sympathie, les conseils tantôt auprès de l’un, tantôt auprès de l’autre représentant de cette bourgeoisie. N’eût été cette situation, Stolypine n’aurait pas pu réaliser l’hégémonie du conseil de la noblesse unifiée sur la bourgeoisie d’esprit contre-révolutionnaire, avec le concours, la sympathie, le soutien actif ou passif de cette bourgeoisie.

    Cet aspect de la question mérite une attention particulière, car c’est justement ce que perdent de vue — ou ignorent intentionnellement — notre presse libérale et les organes de la politique ouvrière libérale comme le Diélo Jizni. Stolypine n’est pas seulement le représentant de la dictature des terriens féodaux. S’en tenir à cette caractéristique serait ne rien comprendre aux particularités et à la signification de la « période stolypinienne ». Stolypine est le ministre d’une époque où dans toute la bourgeoisie libérale, jusques et y compris la bourgeoisie cadette, dominait un état d’esprit contre-révolutionnaire ; où les féodaux pouvaient s’appuyer et s’appuyaient sur cet état d’esprit ; où ils pouvaient faire et faisaient leurs offres (de la main et du cœur) aux chefs de cette bourgeoisie ; où ils pouvaient voir, même dans ceux de ces chefs qui étaient le plus« à gauche », une « opposition de Sa Majesté((A un déjeuner chez le lord-maire de Londres, en juin 1909, le leader des cadets russes Milioukov prononça un discours dans l’esprit constitutionnel modéré, où il appela l’opposition des cadets à la Douma non pas l’opposition à Sa Majesté, mais l’opposition de Sa Majesté.)) », où ils pouvaient se baser et se basaient sur l’évolution des chefs idéologiques du libéralisme vers eux, vers la réaction, vers la lutte contre la démocratie et le vil discrédit de celle-ci. Stolypine est le ministre d’une époque où les terriens féodaux, dégagés de toutes les illusions et espérances romantiques sur le moujik « patriarcal », pratiquaient énergiquement, à la plus vive allure, une politique bourgeoise dans la vie du paysan agriculteur, recherchant ainsi des alliés parmi les nouveaux éléments bourgeois de la Russie en général et de la Russie paysanne en particulier. Stolypine s’efforçait de verser dans les vieilles outres le vin nouveau, de transformer l’ancienne autocratie en monarchie bourgeoise. Et la faillite de la politique de Stolypine est la faillite du tsarisme dans cette dernière voie — la dernière concevable pour le tsarisme. La monarchie terrienne d’Alexandre III avait essayé de prendre appui sur le village « patriarcal » et, d’une façon générale, sur le « train de vie patriarcal » russe ; la révolution brisa définitivement cette politique. La monarchie terrienne de Nicolas II essaya, après la révolution, de s’appuyer sur le sentiment contre-révolutionnaire de la bourgeoisie et sur la politique agraire bourgeoise pratiquée par ces mêmes terriens ; la faillite de ces tentatives, aujourd’hui évidente même pour les cadets, même pour les octobristes, est la faillite de la dernière politique possible pour le tsarisme.

    La dictature du terrien féodal ne fut pas dirigée, sous Stolypine, contre le peuple tout entier, y compris tout le « tiers état », toute la bourgeoisie. Non, cette dictature fut placée dans les meilleures conditions ; la bourgeoisie octobriste la servait en conscience ; les propriétaires fonciers et la bourgeoisie avaient une institution représentative où leur bloc détenait une majorité assurée, ce qui leur permettait de négocier et de pactiser avec le trône ; MM. Strouvé et autres gens des Vékhi, en proie à l’hystérie, traînaient dans la boue la révolution et forgeaient une idéologie propre à réjouir le cœur d’Antonius de Volhynie ; M. Mi-lioukov proclamait l’opposition cadette « opposition de Sa Majesté » (de sa majesté le dernier féodal). Et néanmoins, malgré ces conditions très favorables à messieurs Romanov, malgré ces conditions les plus favorables qu’on puisse concevoir au point de vue du rapport des forces sociales dans la Russie capitaliste du XXe siècle, malgré tout cela, la politique de Stolypine a fait faillite ; Stolypine a été mis à mort au moment où frappe à la porte le nouveau fossoyeur — plus exactement le fossoyeur rassemblant des forces nouvelles — de l’absolutisme tsariste.

    Ce qui caractérise avec un relief particulier les rapports de Stolypine avec les chefs de la bourgeoisie et inversement, c’est l’époque de la Ve Douma. « La période de mai à juillet 1906 — écrit la Retch — a été décisive dans la carrière de Stolypine. » Quel fut donc le centre de gravité de cette période ?

    « Le centre de gravité de cette période — déclare l’organe officiel du parti cadet — ne résida pas évidemment dans les manifestations à la Douma. »

    Aveu précieux s’il en fut, n’est-il pas vrai ? Que de lances furent rompues à l’époque avec les cadets pour décider si l’on pouvait voir dans les « manifestations à la Douma » le « centre de gravité » de cette période ! Que de paroles furieuses, de hautaines leçons doctrinaires renfermait alors la presse cadette à l’adresse des socialdémocrates qui affirmaient, au printemps et en été 1906, que le centre de gravité de l’époque ne résidait pas dans les manifestations à la Douma ! Que de reproches furent lancés alors à toute la « société » russe par la Retch et la Douma, parce que la société rêvait d’une « Convention » et ne s’extasiait pas assez devant les victoires remportées par les cadets dans la lice « parlementaire » de la première Douma ! Cinq années ont passé. Il faut donner une appréciation générale de l’époque de la première Douma, et les cadets, avec la même facilité que s’ils changeaient de gants, proclament que « le centre de gravité de cette période ne résida pas évidemment dans les manifestations à la Douma ».

    Evidemment non, messieurs ! Quel fut donc le centre de gravité ?

    … « Dans la coulisse — nous dit la Retch — se déroulait une lutte aiguë entre les représentants de deux courants. L’un recommandait de chercher un accord avec la représentation nationale, sans reculer même devant la formation d’un « ministère cadet ». L’autre exigeait un geste brutal, la dissolution de la Douma d’Etat et la modification de la loi électorale. C’est ce programme qu’entendait faire aboutir le conseil de la noblesse unifiée, qui s’appuyait sur de puissantes influences »… « Stolypine hésita quelque temps. Il y a des faits qui montrent qu’il proposa à deux reprises à Mouromtsev, par l’intermédiaire de Kryjanovski, d’examiner la possibilité d’un ministère cadet, avec la participation de Stolypine comme ministre de l’Intérieur. Mais il n’est pas douteux que dans le même temps Stolypine se trouvait en rapports avec le conseil de la noblesse unifiée. »

    C’est ainsi qu’écrivent l’histoire MM. les chefs cultivés, lettrés, érudits des libéraux ! Conclusion : le « centre de gravité » n’était pas dans les manifestations, mars dans la lutte entre deux courants au sein de la camarilla tsariste ultra-réactionnaire ! Le conseil de la noblesse unifiée — c’est-à-dire, non pas un individu, non pas Nicolas Romanov, non pas « un courant » des « hautes sphères », mais une classe déterminée. — passa sur-le-champ et sans délai à une politique d’« offensive ». Les cadets voient clairement, nettement, leurs rivaux de droite. Mais ce qui était à gauche des cadets, avait disparu de leur champ visuel. Les « hautes sphères », le conseil de la noblesse unifiée et les cadets, faisaient l’histoire ; — le bas peuple, évidemment, n’y prenait aucune part ! A une classe déterminée (la noblesse) s’opposait le parti de la « liberté du peuple», parti au-dessus des classes, et les «hautes sphères» (c’est-à-dire le petit-père le tsar) hésitaient.

    Peut-on s’imaginer un aveuglement de classe plus intéressé ? une plus grande déformation de l’Histoire et un oubli aussi total des vérités élémentaires de la science historique ? une confusion, un mélange de classe, de parti et de personnalités plus pitoyables ?

    Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir la démocratie et ses forces.

    Le centre de gravité de l’époque de la première Douma ne résidait pas, évidemment, dans les manifestations à la Douma. Il résidait dans la lutte de classes en dehors de celle-ci, dans la lutte des terriens féodaux et de leur monarchie contre la masse du peuple, contre les ouvriers et les paysans. Juste à ce moment, le mouvement révolutionnaire de masse monte de nouveau : grèves en général, grèves politiques, troubles paysans et révoltes militaires prirent une extension menaçante au printemps et dans l’été de 1906. Voilà pourquoi, messieurs les historiens cadets, les « hautes sphères » hésitaient : la lutte entre les courants au sein de la bande tsariste devait décider si l’on pouvait sur-le-champ faire le coup d’Etat, dans la situation présente des forces de la révolution, ou s’il fallait attendre encore, mener encore la bourgeoisie par le nez.

    La première Douma convainquit amplement les terriens (Romanov, Stolypine et Cie) qu’il ne saurait y avoir de paix entre eux et les masses paysannes et ouvrières. Et cette conviction qu’ils acquirent correspondait à la réalité objective. Restait à résoudre une question secondaire : quand et comment modifier la loi électorale, d’emblée ou petit à petit ? La bourgeoisie balançait, mais toute sa conduite — même celle de la bourgeoisie cadette — montrait qu’elle craignait cent fois plus la révolution que la réaction. C’est pourquoi les terriens daignèrent inviter les chefs de la bourgeoisie (Mouromtsev, Heiden, Goutchkov et Cie) à des conférences, pour voir s’il n’était pas possible de former ensemble un ministère. Et la bourgeoisie tout entière, y compris les cadets, allait conférer avec le tsar, avec les fauteurs de pogroms, avec les chefs de la bande noire sur les moyens de combattre la révolution, — mais depuis la fin de 1905 la bourgeoisie n’a jamais envoyé aucun de ses partis conférer avec les chefs de la révolution, pour savoir comment renverser l’absolutisme et la monarchie.

    Voilà la leçon capitale de la période « stolypinienne » de l’Histoire russe. Le tsarisme invitait la bourgeoisie à des conférences quand la révolution paraissait encore une force, — et peu à peu il repoussa loin de lui, à coups de botte de soldat, tous les chefs de la bourgeoisie, d’abord Mouromtsev et Milioukov, puis Heiden et Lvov, et enfin Goutchkov, lorsque la révolution cessa d’exercer sa pression d’en bas. La différence, entre les Milioukov, les Lvov et les Goutchkov est absolument insignifiante ; elle porte sur l’ordre de succession dans lequel les chefs de la bourgeoisie tendaient leurs joues aux… « baisers » de Romanov-Pourichkévitch-Stolypine et recevaient ces… « baisers ».

    Stolypine a quitté la scène juste au moment où la monarchie ultra-réactionnaire avait retiré tout le profit possible des sentiments contre-révolutionnaires de l’ensemble de la bourgeoisie russe. Aujourd’hui cette bourgeoisie, repoussée, souillée, qui s’était salie elle-même en répudiant la démocratie, la lutte des masses, la révolution, — demeure plongée dans le désarroi et dans la perplexité, devant les symptômes d’une nouvelle révolution qui monte. Stolypine a donné au peuple russe une excellente leçon : marcher à la liberté en renversant la monarchie tsariste sous la conduite du prolétariat, — ou aller en esclavage chez les Pourichkévitch, les Markov, les Tolmatchev, sous la conduite idéologique et politique des Milioukov et des Goutchkov.

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