L’essor économique des Etats-Unis

L’essor économique des Etats-Unis

Rosa Luxembourg

11 décembre 1898

   Article paru sous pseudonyme dans la Sächsische Arbeiterzeitung.

   Il y a peu de temps encore les Etats-Unis étaient un pays principalement agricole, qui couvrait ses besoins industriels essentiellement par des importations en provenance des pays européens. Les récentes statistiques concernant l’élevage bovin montrent combien a été importante l’évolution qui s’est produite ces dernières années dans ce domaine. L’on constate ainsi, depuis 1894, une baisse régulière du nombre de têtes de bétail aux Etats-Unis – on comptait en 1895, 16 millions de vaches laitières et en 1898, seulement 15,8 millions. En 1894, il y avait 36,6 millions de boeufs contre seulement 38,2 millions en 1898. Dans le même temps, les importations augmentent. S’il n’y avait pas plus de 1600 bêtes importées en 1894, on en compte aujourd’hui près de 300.000. Et l’on ne doit pas rapporter le recul constaté à des causes momentanées ou relevant du hasard, mais il vient des coûts sans cesse croissants du fourrage, augmentation à mettre en relation avec celle de la densité de la population.

   D’autre part, l’industrie se développe avec une rapidité étonnante. Il suffit de prendre un secteur comme exemple, la production de fer-blanc. En 1891, cette branche n’existait pas encore aux Etats-Unis et l’ensemble des besoins était couvert par l’importation de produits étrangers, anglais en général, pour un total de plus d’un milliard de livres. Cette nouvelle branche industrielle a été créée en 1892, et la production a d’abord atteint  les 13 millions de livres, et grâce à une croissance par bonds sucessifs, elle représente un total de 650 millions de livres en 1898. Dans un deuxième temps, les importations étrangères baissent, et passent de un milliard à 170.000 livres et vont bientôt disparaître complètement.

   Mais les Etats-Unis sont devenus eux aussi ces dernières années un Etat industriel exportateur. Il suffit de prendre de nouveau les exportations vers un pays comme exemple : le Japon. En 1896, les Etats-Unis représentaient seulement 26% et l’Angleterre de son côté 65% des exportations de locomotives vers ce pays. En 1897, la part des Etats-Unis atteint 57% et celle de l’Angleterre est en baisse et ne représente plus que 43% de ce marché, quant aux importations en provenance des autres pays, elle disparaissent complètement. La même chose vaut pour l’importation d’autres matériels ferroviaires.

   En Amérique du Sud comme en Asie orientale, l’industrie américaine prépare une rude concurrence à l’industrie anglaise. Pour résumer, ce pays qui représentait jusqu’alors un débouché pour l’industrie européenne devient aujourd’hui un pays exportateur, qui en fin de compte vient disputer leur place aux autres pays. Et quelles sont les conséquences de ce phénomène ? Le marché mondial devient de plus en plus étroit, les forces productives dépassent de plus en plus les possibilités de débouchés, la concurrence devient de plus en plus désespérée et un krach commercial plus ou moins généralisé ébranlera à court ou long terme les pays capitalistes. Le développement industriel des Etats-Unis avec toutes les conséquences qu’il entraîne donne là de nouveau une fameuse couleuvre à avaler à tous ceux qui soutiennent la célèbre théorie des capacités d’adaptation capitalistes de la production aux besoins.

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