Réponse à la lettre d’Ivanov

Réponse à la lettre d’Ivanov

Staline

12 février 1938

Lettre d’Ivanov :

   Cher camarade Staline,

   Je vous prie instamment de m’expliquer la question suivante : Il existe, chez nous, sur place, et aussi au Comité régional des Jeunesses Communistes, deux façons de concevoir la victoire définitive du socialisme dans notre pays, c’est-à-dire qu’on confond le premier groupe de contradictions avec le second. Dans nos ouvrages qui traitent des destinées du socialisme dans l’Union Soviétique, il est question de deux groupes de contradictions : intérieures et extérieures. Pour le premier groupe de contradictions, il est clair que nous les avons résolues : le socialisme a triomphé à l’intérieur du pays. Je voudrais avoir une réponse au sujet du second groupe de contradictions, à savoir celles existant entre le pays du socialisme et les pays du capitalisme. Vous indiquez que la victoire définitive du socialisme signifie la solution des contradictions extérieures, la garantie complète contre l’intervention et, par conséquent, contre la restauration du capitalisme. Or, ce groupe de contradictions ne peut être résolu que par les efforts des ouvriers de tous les pays. Lénine ne nous enseignait-il pas, d’ailleurs qu’« on ne peut vaincre définitivement qu’à l’échelle mondiale, que par les efforts conjugués des ouvriers de tous les pays ». Au cours de propagandistes titulaires auprès du Comité régional des Jeunesses Communistes léninistes de l’URSS, foi dit, me basant sur vos ouvrages, que la victoire du socialisme ne peut être définitive qu’à l’échelle mondiale, mais les militants du Comité régional, Ourojenko (premier secrétaire du Comité régional des Jeunesses Communistes) et Kazelkov (instructeur à la propagande) qualifient mon intervention de sortie trotskyste. Je leur ai donné lecture de citations empruntées à vos ouvrages sur cette question, mais Ourojenko me propose de laisser là mon volume, ajoutant que « Le camarade Staline l’a dit en 1926, tandis que nous sommes déjà en 1938 ; nous n’avions pas alors la victoire définitive, tandis que nous l’avons maintenant, et il ne s’agit nullement pour nous de songer aujourd’hui à l’intervention, ni à la restauration » ; il a dit ensuite : « Nous avons maintenant la victoire définitive du socialisme et la garantie complète contre l’intervention et la restauration du capitalisme ». Ainsi, on m’a qualifié de complice du trotskysme. On m’a relevé de mon travail de propagandiste et on pose la question de savoir si je puis rester dans les Jeunesses Communistes. Je vous prie, camarade Staline, de m’expliquer si nous avons la victoire définitive du socialisme, ou pas encore pour le moment ? Peut-être n’ai-je pas encore trouvé la documentation complémentaire d’actualité sur cette question, en rapport avec les changements récents ? Je considère aussi comme anti-bolchévik la déclaration d’Ourojenko, prétendant que les ouvrages du camarade Staline sur cette question ont un peu vieilli. Et les militants du Comité régional ont-ils eu raison de me qualifier de trotskyste ? J’en suis très mortifié et froissé. Camarade Staline, je vous prie de bien vouloir me répondre à l’adresse suivante : Ivan Filippovitch Ivanov, Soviet du village Pervy Zassiem, district de Mantourov, région de Koursk.

   Le 8 janvier 1938. Signé : Ivanov.


   Paru dans la Pravda, 14 février 1938.

   Naturellement, vous avez raison, camarade Ivanov, et ce sont vos adversaires idéologiques, c’est-à-dire les camarades Ourojenko et Kazelkov, qui ont tort.

   Et voici pourquoi :

   Il est certain que la question de la victoire du socialisme dans un seul pays, en l’occurrence dans notre pays, a deux aspects différents.

   Le premier aspect de la question de la victoire du socialisme dans notre pays embrasse le problème des rapports entre les classes à l’intérieur de notre pays. C’est le domaine des rapports intérieurs. La classe ouvrière de notre pays peut-elle surmonter les contradictions avec notre paysannerie et établir avec elle une alliance, une collaboration ? La classe ouvrière de notre pays peut-elle, en alliance avec notre paysannerie, battre la bourgeoisie de notre pays, lui enlever la terre, les usines, les mines, etc., et édifier par ses propres forces une nouvelle société, une société sans classes, la société socialiste intégrale ?

   Tels sont les problèmes qui se rattachent au premier aspect de la question de la victoire du socialisme dans notre pays.

   Le léninisme répond à ces problèmes par l’affirmative. Lénine enseigne que « nous avons tout ce qui est nécessaire pour édifier la société socialiste intégrale ». Par conséquent, nous pouvons et nous devons, par nos propres forces, vaincre notre bourgeoisie et édifier la société socialiste. Trotsky, Zinoviev, Kamenev et consorts, qui sont devenus, par la suite, les espions et les agents du fascisme, niaient la possibilité d’édifier le socialisme dans notre pays avant que la révolution socialiste ait vaincu dans les autres pays, dans les pays capitalistes. Ces messieurs voulaient, en somme, faire revenir notre pays dans la voie du développement bourgeois, en couvrant leur reniement par de fallacieuses arguties sur « la victoire de la révolution » dans les autres pays. C’est précisément sur ce point que s’est déroulée la discussion dans notre parti avec ces messieurs. Le cours ultérieur des événements dans notre pays a montré que le Parti avait raison, et que Trotsky et compagnie avaient tort. Entre-temps, nous avons réussi, en effet, à liquider notre bourgeoisie, à établir une collaboration fraternelle avec notre paysannerie et à édifier dans l’essentiel la société socialiste bien que la révolution socialiste n’ait pas encore vaincu dans les autres pays.

   Il en est ainsi du premier aspect de la question de la victoire du socialisme dans notre pays.

   Je pense, camarade Ivanov, que votre controverse avec les camarades Ourojenko et Kazelkov ne concerne pas cet aspect de la question.

   Le deuxième aspect de la question de la victoire du socialisme dans notre pays  embrasse le problème des rapports de notre pays avec les autres pays, avec les pays capitalistes, le problème des rapports de la classe ouvrière de notre pays avec la bourgeoisie des autres pays. C’est le domaine des rapports extérieurs, des rapports internationaux. Le socialisme vainqueur dans un pays entouré de nombreux pays capitalistes puissants peut-il se considérer comme entièrement garanti contre le danger d’une invasion armée (d’une intervention) et, par conséquent, contre les tentatives de restauration du capitalisme dans notre pays ? Notre classe ouvrière et notre paysannerie peuvent-elles, par leurs propres forces, sans aide sérieuse de la classe ouvrière des pays capitalistes, vaincre la bourgeoisie de ces autres pays, de même qu’elles ont vaincu leur bourgeoisie ? Autrement dit : peut-on considérer la victoire du socialisme dans notre pays comme définitive, c’est-à-dire libérée de la menace d’une agression militaire et des tentatives de restauration du capitalisme, alors que le socialisme n’a triomphé que dans un seul pays et que l’encerclement capitaliste continue            d’exister ?

   Tels sont les problèmes qui se rattachent au deuxième aspect de la question    de la victoire du socialisme dans notre pays.

   Le léninisme répond à ces problèmes par la négative. Le léninisme enseigne que « la victoire définitive du socialisme dans le sens d’une garantie complète contre la restauration des rapports bourgeois n’est possible qu’à l’échelle internationale » (voir la Résolution, que l’on connaît, de la XIVe Conférence du Parti Communiste de l’URSS). Cela signifie que l’aide sérieuse du prolétariat international est la force sans laquelle ne saurait être résolu le problème de la victoire définitive du socialisme dans un seul pays. Cela ne signifie évidemment pas que nous-mêmes devions rester les bras croisés à attendre une aide du dehors. Au contraire, l’aide du prolétariat international doit être unie à notre travail en vue de renforcer la défense de notre pays, de renforcer notre Armée Rouge et notre Flotte rouge, de mobiliser tout le pays pour la lutte contre l’agression militaire et les tentatives de restauration des rapports bourgeois. Voici ce que dit Lénine à ce sujet :

   Nous ne vivons pas seulement dans un Etat, mais dans un système d’Etats, et l’existence de la République soviétique à côté d’Etats impérialistes est impensable pendant une longue période. En fin de compte, l’un ou l’autre doit l’emporter. Et avant que cette fin arrive, un certain nombre de terribles conflits entre la République soviétique et les Etats bourgeois est inévitable. Cela signifie que la classe dominante, le prolétariat, si seulement il veut dominer et s’il domine en effet, doit en faire la preuve aussi par son organisation militaire.1Lénine, Œuvres, op. cit., 29, p. 151.

   Et plus loin :

   Nous sommes entourés d’hommes, de classes et de gouvernements qui expriment ouvertement la haine la plus farouche à notre égard. On ne doit pas oublier que nous sommes constamment à un cheveu de l’invasion.2Idem, 33, p. 146.

Cela est dit avec force et acuité, mais honnêtement et avec droiture, sans fard, comme Lénine savait parler.

Sur la base de ses prémisses, il est dit dans Les questions du léninisme de Staline :

   La victoire définitive du socialisme, c’est la pleine garantie contre les tentatives d’intervention et, par conséquent de restauration, car une tentative tant soit peu sérieuse ne peut avoir lieu qu’avec un sérieux appui du dehors, qu’avec l’appui du capital international. C’est pourquoi le soutien de notre révolution par les ouvriers de tous les pays et, à plus forte raison, la victoire de ces ouvriers, ne fût-ce que dans quelques pays, est la condition nécessaire d’une pleine garantie du premier pays victorieux contre les tentatives d’intervention et de restauration, la condition nécessaire de la victoire définitive du socialisme.3Œuvres, VIII.

   Il serait, en effet, ridicule et stupide de fermer les yeux sur l’existence de l’encerclement capitaliste et de penser que nos ennemis du dehors, les fascistes par exemple, ne tenteront pas à l’occasion de déclencher une agression armée contre l’URSS. Seuls peuvent penser ainsi les fanfarons aveugles ou les ennemis cachés désireux d’endormir le peuple. Il ne serait pas moins ridicule de nier qu’au cas du moindre succès de l’intervention militaire, les interventionnistes tenteraient de détruire le régime soviétique et de rétablir le régime bourgeois dans les régions qu’ils occuperaient. Dénikine ou Koltchak ne rétablissaient-ils pas le régime bourgeois dans les régions qu’ils occupaient ? En quoi les fascistes sont-ils meilleurs que Dénikine ou Koltchak ? Nier le danger d’une intervention militaire et des tentatives de restauration, alors qu’existe l’encerclement capitaliste, seuls peuvent le faire les brouillons ou les ennemis cachés, désireux de masquer leur hostilité par des fanfaronnades et cherchant à démobiliser le peuple. Mais peut-on considérer la victoire du socialisme dans un seul pays comme définitive si ce pays se trouve dans l’encerclement capitaliste et s’il n’est pas entièrement garanti contre le danger d’une intervention et de la restauration ? Il est clair que non.

   Il en est ainsi de la question de la victoire du socialisme dans un seul pays.

   Il s’ensuit que cette question comporte deux problèmes différents.

   a) Le problème des rapports intérieurs de notre pays, c’est-à-dire celui de la victoire sur notre bourgeoisie et de l’édification du socialisme intégral, et

   b) Le problème des rapports extérieurs de notre pays, c’est-à-dire celui de la garantie complète de notre pays contre les dangers d’une intervention militaire et de la restauration. Nous avons déjà résolu le premier problème, puisque notre bourgeoisie est déjà liquidée et que le socialisme est déjà construit dans l’essentiel. Cela s’appelle chez nous la victoire du socialisme ou, plus exactement la victoire de l’édification socialiste dans un seul pays. Nous pourrions dire que cette victoire est définitive si notre pays se trouvait dans une île et s’il n’y avait pas tout autour une quantité d’autres pays, des pays capitalistes. Mais, comme nous ne vivons pas dans une île, mais « dans un système d’Etats », dont une grande partie est hostile au pays du socialisme, créant de la sorte le danger d’une intervention et d’une restauration, nous disons ouvertement et honnêtement que la victoire du socialisme dans notre pays n’est pas encore définitive. Il s’ensuit donc que, pour l’instant, le deuxième problème n’est pas résolu et qu’il faudra encore le résoudre. Bien plus : il est impossible de résoudre le deuxième problème de la même manière que nous avons résolu le premier, c’est-à-dire par les seuls efforts de notre pays. On ne peut résoudre le deuxième problème qu’en conjuguant les sérieux efforts du prolétariat international avec ceux encore plus sérieux de notre peuple soviétique tout entier. Il faut renforcer et consolider les liens prolétariens internationaux entre la classe ouvrière de l’URSS et la classe ouvrière des pays bourgeois ; il faut organiser l’aide politique de la classe ouvrière des pays bourgeois à la classe ouvrière de notre pays dans l’éventualité d’une agression militaire contre notre pays, de même qu’il faut organiser une aide efficace de la classe ouvrière de notre pays à la classe des pays bourgeois ; il faut renforcer et consolider par tous les moyens notre Armée rouge, notre Flotte rouge, notre Aviation rouge, notre Société d’encouragement à la défense aéro-chimique. Il faut tenir tout notre peuple dans un état de mobilisation pour qu’il soit prêt à faire face au danger d’une agression militaire pour qu’aucun « hasard » et aucune manœuvre de nos ennemis extérieurs ne puissent nous prendre au dépourvu…

   Il ressort de votre lettre que le camarade Ourojenko s’en tient à un autre point de vue, pas tout à fait léniniste. Il affirme, paraît-il, que « nous avons maintenant la victoire définitive du socialisme et la garantie complète contre l’intervention et la restauration du capitalisme ». Il est hors de doute que le camarade Ourojenko a essentiellement tort. Cette assertion du camarade Ourojenko ne peut s’expliquer que par l’incompréhension de la réalité ambiante et la méconnaissance des principes élémentaires du léninisme, ou bien par la stérile vantardise d’un jeune bureaucrate infatué de sa personne. Si réellement « nous avons une garantie complète contre l’intervention et la restauration du capitalisme », avons- nous besoin après cela d’une puissante Armée rouge, d’une Flotte rouge, d’une Aviation rouge, d’une puissante Société d’encouragement à la défense aéro-chimique, de renforcer et de consolider les liens prolétariens internationaux ? Ne vaudrait-il pas mieux employer à d’autres fins les milliards que nous dépensons pour renforcer l’Armée rouge et réduire celle-ci au minimum, voire même la licencier complètement ? Les gens tels que le camarade Ourojenko, même s’ils sont subjectivement dévoués à notre cause, sont objectivement dangereux pour notre cause, car volontairement ou non (il n’importe !), par leur vantardise, ils endorment notre peuple, ils démobilisent les ouvriers et les paysans et aident les ennemis à nous prendre au dépourvu en cas de complications internationales.

   Quant à ce que vous me dites, camarade Ivanov, qu’on vous a « relevé de votre travail de propagandiste et qu’on pose la question de savoir si vous pouvez rester dans les Jeunesses Communistes », vous n’avez rien à craindre. Si les gens du Comité régional des Jeunesses communistes désirent vraiment ressembler au sous-officier Prichibéiev, ce personnage de Tchékov, on peut être sûr qu’ils y perdront. Dans notre pays, on n’aime pas les Prichibéiev.

   Jugez, maintenant, si le passage cité du livre « Les Questions du léninisme » au sujet de la victoire du socialisme dans un seul pays est vieilli. Je voudrais bien moi-même qu’il soit vieilli pour qu’il n’y ait plus au monde de ces choses désagréables comme l’encerclement capitaliste, le danger d’une agression militaire, le danger de la restauration du capitalisme et ainsi de suite. Malheureusement ces choses désagréables continuent d’exister.

   J. Staline.

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Notes   [ + ]

1. Lénine, Œuvres, op. cit., 29, p. 151.
2. Idem, 33, p. 146.
3. Œuvres, VIII.