Omissions et corrections suite à l’annonce du Front Militant Stonewall

Omissions et corrections suite à l’annonce du Front Militant Stonewall

   Le jour du Nouvel An, l’Alliance Révolutionnaire des Personnes Trans Contre le Capitalisme (RATPAC) a annoncé que, après deux ans et demi, elle irait de l’avant en tant que Front Militant Stonewall (SMF). Cette annonce donnait un bref aperçu théorique à la raison pour laquelle, plutôt que de limiter son adhésion et son orientation sur la seule identité trans, le SMF s’organiserait plutôt sur la conscience sociale partagée qui est formée par un aspect particulier du patriarcat sous le capitalisme. Le SMF a développé une compréhension de la force particulière du patriarcat qui unit le plus largement les personnes trans dans leur expérience sociale (à travers nos différentes lignes d’identité et d’expression). Compte tenu de cette compréhension, à savoir que cette force particulière du patriarcat n’est aucunement distribuée strictement selon ces lignes d’identité, il est devenu clair qu’il était insuffisant de continuer à s’organiser strictement sur la base de l’identité transgenre. Le SMF a déclaré son intention d’unir tous ceux qui peuvent être unis et a tracé une ligne claire contre le postmodernisme politique.

   L’annonce a donné un aperçu très condensé de la compréhension de base du SMF sur les divers aspects du patriarcat sous le capitalisme, en prévision d’un document théorique plus développé et complet sur la question à venir.
Il y avait diverses erreurs et omissions dans le texte de l’annonce, que nous cherchons à clarifier et à rectifier ici. Nous allons les aborder une par une.

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   Peut-être que notre erreur la plus flagrante dans notre déclaration était d’avoir omis de discuter de *l’aspect secondaire de l’aspect principal du patriarcat* (SPP en abrégé). Cet aspect est crucial à comprendre selon ses propres termes, car bien que le SPP seul n’entraîne pas une expérience sociale uniforme chez tous ceux qui y sont confrontés, il constitue néanmoins une force majeure dans l’élaboration des relations de production.

   Pour mieux expliquer le SPP, quelques mots clarifiants sur *l’aspect principal de l’aspect principal du patriarcat* (PPP) seront utiles:

   Dans notre résumé condensé de l’aspect principal du patriarcat, nous avons soutenu que la perception sociale générale d’être assigné femme à la naissance (AFAB) implique d’être poussé à “reporter les tâches reproductives et certaines positions de travail «acceptables» en général, à tenir une **position particulière** au sein d’une famille nucléaire, et à assumer **certains rôles sociaux (et sexuels)**. ”

   Lorsque nous parlons d’être poussé dans cette position particulière au sein de la famille nucléaire et d’assumer certains rôles, cela devrait être distingué d’une tendance plus généralisée à s’engager dans des formes de travail reproductives et d’autres formes dénigrées, qui est la substance principale du SPP.

   La fonction la plus fondamentale du PPP – qui est de forcer les gens vers cette position particulière et vers les rôles qui l’accompagnent dans la famille – n’est pas de reproduire la classe ouvrière ni d’assurer un travail reproductif généralisé dans la famille ou dans d’autres contextes (bien que sous le capitalisme, l’aspect principal du patriarcat dans son ensemble accomplit aussi ces tâches). En son cœur, la fonction de forcer quelqu’un à occuper cette position particulière dans la famille est de permettre un contrôle strict de la production des héritiers à la propriété familiale dont la paternité est indiscutable. Quand il s’agit de l’oppression qui cherche à s’assurer de la paternité, ce n’est pas simplement que quelqu’un dans cette position subit une contrainte pour entreprendre certaines formes de travail; il est plutôt livré comme un individu, de manière globale, au pouvoir de l’homme qui est le chef de famille. Les forces spécifiques qui créent cette position particulière, qui dirigent les gens directement vers eux et qui les y maintiennent sont l’aspect le plus fondamental, essentiel et durable du patriarcat. Il convient d’ajouter que bien que la propriété héréditaire soit une question importante uniquement pour les familles bourgeoises, dans le capitalisme cette même oppression est infligée à la classe ouvrière.

   Dans le même temps, le SPP fait face à toutes les personnes qui manifestent ou adoptent un comportement féminin, ou qui sont lues comme ayant des traits féminin. Les gens perçus de la sorte sont considérés avec un certain mépris, dénigrement et / ou paternalisme, parce qu’ils sont perçus comme inaptes à s’engager dans un travail productif plus complexe et surtout dans le travail mental et sont plutôt perçus comme plus aptes au travail qui est dénigré, dévalué et / ou subalterne, à la fois productif et surtout reproductif.

   Cette attitude chauvine fait partie d’une idée machiste selon laquelle les femmes (et, par extension, toutes les personnes présentant des traits et comportements féminins) sont en quelque sorte déficientes et ont besoin de la tutelle des hommes et dépendent des compétences uniques supposées des hommes , la disposition et les attributs pour organiser avec succès la production et toute la société.

   Ceux qui sont confrontés au SPP sont (a) poussés à entreprendre un travail reproductif non rémunéré à la maison et dans des aspects plus «domestiques» d’autres sphères (par exemple, la cuisine dans la salle de repos d’un lieu de travail) et (b) poussés vers un travail salarié plus précaire et moins payé dans les secteurs «féminisés» de l’économie, dans le travail reproductif ainsi que dans de nombreuses formes de travail productif. Cela implique également une probabilité accrue d’être ciblé pour une consommation sexuelle objectivante. Être soumis à cet aspect du patriarcat est l’une des raisons pour lesquelles même les personnes qui ne sont pas confrontées au PPP font face à de nombreux types d’oppression qui confrontent également les personnes perçues comme AFAB, dont la plupart connaissent également le SPP dans une large mesure.

   Le SPP est considéré comme un sous-aspect de l’aspect principal du patriarcat – par opposition à son propre aspect séparé et relativement indépendant – parce que sa fonction la plus profonde facilite directement le fonctionnement du PPP: tout au long de leur vie, les personnes perçues comme AFAB sont contraints d’adopter des comportements et des traits féminins (cette coercition est l’aspect secondaire du patriarcat). Les comportements et traits féminins qui ont été opprimés dans les personnes perçues comme AFAB fonctionnent alors à travers le SPP pour restreindre davantage leur capacité à se déplacer dans la société, facilitant la domination particulière qui est la substance du PPP.

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   Nous aimerions discuter de notre utilisation de l’expression « perçu comme AFAB » par rapport à notre discussion sur qui est confronté au PPP.

   Nous voudrions reconnaître et exprimer notre gratitude à ceux qui ont souligné que cette expression est insuffisante à certains égards pour décrire pleinement les réalités matérielles dont nous parlons.

   Surtout, nous affirmons que l’esprit de notre argument original est correct : c’est la façon dont une personne est perçue qui détermine quelle oppression elle affronte, plutôt que comment elle s’identifie ou même quelles étapes perceptibles d’auto-transformation quelqu’un a entrepris. Il ne fait aucun doute qu’une personne exprimant son identité (et tous les faits perceptibles sur la façon dont une personne bouge, parle, s’habille, se comporte et s’exprime généralement) peuvent *influencer* la façon dont cette personne est comprise. Mais encore une fois, le facteur qui détermine comment une personne est traitée est le *résultat* une fois que tous les faits, à la fois rationnels et directement perceptibles, se sont réunis dans l’esprit du «spectateur».

   Cela dit, il y a une exception notable à notre affirmation selon laquelle seules les personnes que l’on croit AFAB sont confrontées à une composante du PPP : Dans de nombreux moments et lieux, il arrive que même si un spectateur sait et perçoit qu’une certaine personne entreprend plusieurs actes de présentation féminins n’est pas AFAB, ce spectateur peut toujours traiter cette personne « comme une femme » dans le but de les consommer et de les dominer dans le contexte de les traiter comme un objet sexuel. Ce rôle sexuel spécifique doit en effet être compris comme une composante du PPP, c’est-à-dire que ce type particulier d’oppression est celui que seules les personnes considérées comme étant AFAB sont susceptibles de subir.

   Cela dit, nous devons dire quelques autres choses aussi clairement que possible :

   Premièrement, cette oppression consistant à «être consommé en tant que personne qui ‘compte comme une femme’ dans le but d’objectiver le sexe» ne constitue en aucun cas l’intégralité du PPP. Beaucoup de gens qui seraient perçus par certains spectateurs comme convenant à ce rôle sexuel spécifique ne seraient pas perçus par ces mêmes spectateurs comme convenant aux autres rôles qui constituent le reste du PPP – par exemple, occuper le “rôle de la femme” dans la fondation d’une famille. Ainsi, ils ne seraient pas confrontés aux aspects particuliers de l’oppression qui poussent les gens vers ces rôles et les y maintiennent. Le fait de savoir si une personne est considérée comme adaptée à ces autres rôles dépend beaucoup plus de sa perception d’être AFAB.

   Cela signifie que pour les personnes qui subissent l’oppression d’être poussé dans ce rôle sexuel spécifique, il y a une base pour une conscience sociale, dans certains contextes sociaux et concernant certaines questions sociales, qui serait fondamentalement identique à celle des personnes régulièrement perçues comme AFAB. Cependant, dans d’autres contextes sociaux et en ce qui concerne d’autres questions sociales, ceux qui n’ont pas connu régulièrement ces autres aspects du PPP n’auront pas la même tendance vers une conscience sociale commune avec des personnes perçues comme AFAB.

   Deuxièmement, il convient de souligner que la «pertinence» perçue pour ce rôle sexuel spécifique n’est pas nécessairement quelque chose qui se produit pour une personne donnée de façon universelle, ni quelque chose qui arrive «une fois pour toutes». C’est-à-dire que quelqu’un que certaines personnes trouveraient convenable pour ce rôle sexuel ne seront pas nécessairement considéré comme cela par d’autres personnes. De même, certaines personnes qui, une fois, voyaient une certaine personne comme appropriée pour cela peuvent cesser de les considérer comme appropriés à un moment ultérieur.

   Ce que cela implique peut varier: lorsque nous parlons d‘ « oppression », nous faisons référence à une force discrète et cohérente qui imprègne la société qui découle des besoins du mode de production dominant, une force qui peut (mais pas nécessairement ni toujours) conduire à une conscience qualitativement similaire parmi ceux qui y sont confrontés. Cependant, une telle conscience ne peut pas résulter d’une seule expérience, d’une expérience limité, isolé ou se produisant sporadiquement, ou d’expériences découlant d’une telle force. Au contraire, c’est faire face à cette force *régulièrement*, *d’une manière substantielle et structurée*, qui crée la possibilité d’arriver à une telle conscience.

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   Dans notre déclaration, nous avons écrit sur « le but du patriarcat ».

   Nous reformulerions ceci pour décrire la * fonction * du patriarcat.

   Nous ferions ce changement parce que parler d’un « but » pour le patriarcat pourrait insinuer que la raison principale de cette oppression est parce qu’un certain nombre d’oppresseurs quelque part le crée consciemment et le façonne. Bien que la classe dirigeante travaille consciemment à ajuster le fonctionnement du patriarcat de plusieurs façons, fondamentalement, la façon spécifique dont le patriarcat se manifeste est déterminée par le mode de production spécifique dans lequel opère une société.

   Pour être très précis, la manière spécifique dont se manifeste le patriarcat est déterminée par les formes spécifiques de propriété des moyens de production qui prévalent et par les rapports de production spécifiques qui découlent de ces formes particulières de propriété. En vérité, plutôt que dire que le patriarcat existe selon les «desseins» de quelques uns, l’inverse est plus vrai: ces forces politico-économiques profondes façonnent la conscience de la classe dirigeante elle-même et contraignent et conditionnent ce qu’elle cherche à imposer à la société.

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   Dans une première version non éditée de la déclaration, nous avons écrit : « Le postmodernisme est au cœur du libéralisme ». Cette phrase a été supprimée rapidement après la publication en raison de la gravité de l’erreur.

   En réalité, le libéralisme est antérieur au postmodernisme, et les deux ont des origines philosophiques différentes. Cependant, le postmodernisme politique (tout comme l’opportunisme identitaire et le rejet du matérialisme qui l’accompagne) est mis en action (ou, souvent, manque d’action) de manière libérale et contre-révolutionnaire, peu importe le nombre de vêtements radicaux qu’il tente de se mettre dessus. C’est pourquoi parfois la politique postmoderniste se manifeste dans une perspective parfois appelée «libéralisme radical».

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   Nous avons écrit: « Le postmodernisme politique est le résultat idéologique de la petite-bourgeoisie qui n’a aucun lien concret avec la production du monde qui l’entoure, tout comme ses politiques. »

   Nous reformulions ceci pour dire: “. . . la petite bourgeoisie, dont le rapport concret à la société dans laquelle elle se trouve, lui laisse une compréhension faible, vague et idéaliste de la production du monde qui l’entoure, tout comme ses politiques.”

   Nous ferions ce changement parce que la petite bourgeoisie A un lien concret avec la production. Sa relation spécifique à la production fait d’elle une classe vacillante, mécontente de son impuissance devant la classe capitaliste monopoliste et pourtant investi dans la préservation du capitalisme et, surtout, incapable de mener la charge dans la révolution pour adresser la racine de l’oppression face aux large des masses du peuple – une tâche à laquelle la classe ouvrière est seule apte. C’est ce rapport spécifique à la production qui amène beaucoup de petits bourgeois à embrasser et soutenir le postmodernisme.

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   Nous avons écrit : « Le postmodernisme n’a pas la capacité de comprendre qu’il existe une contradiction fondamentale sur la fonction de notre société entre la classe ouvrière et la classe dirigeante, que tout ce que nous faisons en tant que personnes vivant dans cette société sera en faveur d’une classe ou de l’autre, et ce conflit est la principale force motrice du capitalisme. »

   Nous reformulions ceci pour dire: “. . . est la principale force motrice aux États-Unis.”

   Nous ferions ce changement pour deux raisons. La première est de préciser que la « chose » objective qui contient cette contradiction (et dont l’évolution en dépend) n’est pas simplement un mode de production, le capitalisme, mais une société spécifique, les États-Unis.

   La seconde est que si la lutte entre la classe capitaliste monopoliste et la classe ouvrière est la contradiction principale aux États-Unis, cette même contradiction n’est pas la principale dans tous les pays, ni à l’échelle mondiale. Dans le monde entier, la contradiction principale est entre les nations opprimées (y compris les sections de leurs classes capitalistes) et les puissances impérialistes.

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   Nous avons écrit : « Ces politiques cherchent à centrer les «voix» sur l’identité plutôt que de centrer sur une ligne politique capable d’assumer les conditions objectives auxquelles nous sommes confrontés, en substituant la politique aux identités individuelles et aux expériences. »

   Nous reformulions ceci pour dire: “. . . substituer des identités et des expériences individuelles pour une compréhension scientifique et objective du fonctionnement de la société.”

   Nous ferions ce changement parce qu’il est incorrect de suggérer que substituer l’identité au matérialisme n’est pas de la «politique» – la «politique identitaire» * est * toujours une forme d’analyse politique, mais une forme incorrecte et nuisible.

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   Nous avons écrit : « Nous comprenons que même si nos identités peuvent éclairer notre vision du monde, nos «expériences vécues» sont subordonnées à l’oppression de classe et cela doit être pris en compte dans notre organisation. »

   Nous reformulions ceci pour dire: “. . . nos «expériences vécues» sont toujours une manifestation de forces systémiques plus grandes qui résultent finalement de la contradiction de classe. . .”

   Nous ferions ce changement parce que dire que «les expériences vécues sont subordonnées à l’oppression» laisse peu clair la relation matérielle discutée, et suggère également que les expériences vécues de résistance et de rébellion contre l’oppression de classe ne se produisent jamais.

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   Le passage de la RATPAC au SMF était quelque chose qui s’est développé sur une longue durée, tout au long de nos années de pratique politique, en organisant des personnes trans, en étudiant et en nous améliorant comme une force combattante cherchant à transformer le monde que nous voyons autour de nous par des moyens révolutionnaires. Grâce à cette pratique, nous avons sans aucun doute acquis beaucoup de perspective et de compréhension. C’est par ce biais – plutôt que par un «discours politique» sur internet et / ou sur les campus, ou uniquement en lisant des livres philosophiques sur le monde sans intention ni plan d’action politique collective – que nous avons développé notre compréhension théorique de ce pour quoi et comment nous nous battons, et c’est ainsi qu’est devenu le Front Militant Stonewall.

   Inutile de dire que pour tout ceux impliqués, c’était un changement extrêmement excitant. Dans l’excitation, nous avons incorrectement priorisé la rapidité pour s’assurer que l’annonce serait publiée le jour du Nouvel An. Il ne fait aucun doute que faire cette annonce à l’occasion de la nouvelle année était un idéal symbolique, mais, en fin de compte, faire de cette priorité la plus importante a entraîné des omissions cruciales et de mauvais choix de formulation qui auraient pu être évités. Nous chercherons avec diligence à rectifier cette tendance dans l’organisation qui a permis d’accorder la priorité à la forme et à la superficialité plutôt que de soutenir, défendre et, principalement, d’appliquer une ligne correcte. Espérons que ce suivi fournira plus de spécificité et d’exhaustivité pour ceux qui ont choisi d’étudier l’annonce en prévision de notre prochain document théorique complet.

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