Annexe

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#10 – Les journées de juin 1848

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   BLANQUI : Les enseignements militaires de la guerre des rues en 18481 C’est par erreur que le Militant rouge (n° 11, 1926) date cet article de 1849. Il fut écrit sans aucun doute beaucoup plus tard..

   Pour comprendre cette étude, nos camarades doivent se reporter à l’époque de faible développement de la technique militaire où elle fut écrite. Aujourd’hui, la bourgeoisie utilise dans sa lutte contre le prolétariat révolutionnaire toutes les découvertes dont l’art militaire s’est enrichi depuis 1848. Songeons seulement aux villages annamites détruits par les bombes d’avion, aux maisons de Séville incendiées par l’artillerie moderne du gouvernement républicain-socialiste, et aux anciens combattants américains dispersés par les gaz. Mais il faut remarquer dans le texte de Blanqui son insistance justifiée sur la nécessité d’une organisation militaire des forces révolutionnaires du prolétariat.

   Une insurrection parisienne d’après les vieux événements n’a plus aujourd’hui aucune chance de succès.

   En 1830, le seul élan populaire a pu suffire à jeter bas un pouvoir surpris et terrifié par une prise d’armes, événement inouï, qui était à mille lieux de ses prévisions. Cela était bon une fois. La leçon a profité au gouvernement, resté monarchique et contre-révolutionnaire, bien que sorti d’une révolution. Il s’est mis à étudier la guerre des rues et il y a repris bientôt la supériorité naturelle de l’art de la discipline sur l’inexpérience et la confusion.

   Cependant, dira-t-on, le peuple en 1848 a vaincu par les méthodes de 1830. Soit. Mais point d’illusions. La victoire de Février n’est qu’un raccroc. Si Louis-Philippe s’était sérieusement défendu, force serait restée aux uniformes.

   À preuve, les journées de Juin. C’est là qu’on a pu voir combien est funeste la tactique, ou plutôt l’absence de tactique de l’insurrection. Jamais elle n’avait eu la partie aussi belle : dix chances contre une.

   D’un côté, le gouvernement en pleine anarchie, des troupes démoralisées; de l’autre, tous les travailleurs debout et presque certains du succès. Comment ont-ils succombé ? Par défaut d’organisation.

   Pour se rendre compte de leur défaite, il suffit d’analyser leur stratégie.

   Le soulèvement éclate; aussitôt dans les quartiers du travail des barricades s’élèvent, çà et là, à l’aventure, sur une multitude de points.

   Cinq, dix, vingt, trente, cinquante hommes, réunis par hasard, la plupart sans armes, commencent à renverser des voitures, lèvent et entassent des pavés pour barrer la voie publique, tantôt au milieu des rues, plus souvent à leur intersection. Quantité de ces barrages seraient à peine un obstacle au passage de la cavalerie.

   Parfois, après une grossière ébauche de retranchement, les constructeurs s’éloignent pour aller à la recherche de fusils et de munitions.

   En juin, on a compté plus de 600 barricades. Une trentaine au plus ont fait à elles seules tous les frais de la bataille. Les autres n’ont pas brûlé une amorce. De là ces glorieux bulletins qui racontaient avec fracas l’enlèvement de cinquante barricades.

   Tandis qu’on dépave ainsi les rues, d’autres petites bandes vont désarmer les corps de garde ou saisir la poudre et les armes chez les arquebusiers. Tout cela se fait sans concert ni direction, au gré de la fantaisie individuelle.

   Peu à peu, cependant, un certain nombre de barricades, plus hautes, plus fortes, mieux construites, attirent de préférence les défenseurs, qui s’y concentrent. Ce n’est point le calcul, mais le hasard qui détermine l’emplacement de ces fortifications principales.

   Quelques-unes seulement, par une sorte d’inspiration militaire assez concevable, occupent les grands débouchés.

   Durant cette première période de l’insurrection, les troupes de leur côté se sont réunies, les généraux reçoivent et étudient les rapports de police, ils se gardent bien d’aventurer leurs détachements sans données certaines, au risque d’un échec qui démoraliserait le soldat. Dès qu’ils connaissent bien les positions des insurgés, ils massent les régiments sur divers points, qui deviennent dès lors la base des opérations.

   Les armées sont en présence. Voyons leurs manœuvres. Ici va se montrer à nu le vice de la tactique populaire, cause certaine de désastre.

   Point de commandement général ; partant, point de direction. Pas même de concert entre les combattants. Chaque barricade a son groupe particulier, plus ou moins nombreux, mais toujours isolé; qu’il compte dix ou cent hommes, il n’entretient aucune communication avec les autres postes. Souvent, il n’y a même pas de chef pour diriger la défense et s’il y en a un, son influence est à peu près nulle. Les soldats n’en font qu’à leur tête, l’un s’en va, l’autre arrive. Ils restent, Ils partent, ils reviennent suivant leur bon plaisir. Le soir, ils s’en vont se coucher.

   Par suite de ces allées et venues perpétuelles, on voit le nombre des citoyens présents varier rapidement du tiers, de moitié, quelquefois des trois quarts. Personne ne peut compter sur personne. De là, bientôt, défiance du succès et découragement.

   De ce qui se passe ailleurs, on ne sait rien et on ne s’embarrasse pas davantage. Les canards circulent, tantôt noirs, tantôt roses ; on écoute paisiblement le canon et la fusillade en buvant sur le comptoir du marchand de vin. Quant à porter secours aux positions assaillies, on n’en a même pas l’idée.

   « Que chacun défende son poste et tout ira bien disent les plus solides. Ce singulier raisonnement tient à ce que la plupart des insurgés se battent dans leur propre quartier, faute capitale qui a des conséquences désastreuses, entre autres la dénonciation après la défaite.

   Avec un pareil système, la défaite ne peut manquer. Elle arrive à la fin sous la forme de deux ou trois régiments qui tombent sur la barricade et en écrasent les quelques défenseurs. Toute la bataille n’est que la répétition de cette manœuvre invariable. Tandis que les insurgés fument leur pipe derrière les tas de pavés, l’ennemi porte successivement toutes ses forces sur un point, puis sur un second, un troisième, un quatrième, et il termine ainsi en détail l’insurrection.

   Le populaire n’a garde de contrarier cette agréable besogne. Chaque groupe attend philosophiquement son tour et ne s’aviserait pas de courir à l’aide du voisin en danger. Non « il défend son poste, il ne peut pas abandonner son poste ».

   Et voilà comment on périt par l’absurde !

   Lorsque, grâce à une lourde faute, la grande révolte parisienne de 48 a été brisée comme verre par le plus pitoyable des gouvernements, quelle catastrophe n’aurait-on pas à redouter, si on recommençait la même sottise devant un militarisme farouche qui a maintenant à son service les formidables conquêtes de la science et de l’art, le chemin de fer, le télégraphe électrique, les canons rayés, le fusil chassepot.

   Par exemple, ce qu’il faut rayer des nouveaux avantages de l’ennemi, ce sont les voies stratégiques qui sillonnent maintenant la ville dans tous les sens. On les craint, on a tort, il n’y a pas à s’en inquiéter. Loin d’avoir créé un danger de plus à l’insurrection, comme on se l’imagine, elles offrent au contraire un mélange d’inconvénients et d’avantages pour les deux partis. Si la troupe y circule avec plus d’aisance, par contre elle y est exposée, fort à découvert.

   De telles rues sont impraticables sous la fusillade. En outre, les balcons, bastions en miniature, fournissent des feux de flanc que ne comportent point les fenêtres ordinaires. Enfin ces longues avenues en ligne droite méritent parfaitement le nom de boulevards dont on les a baptisées. Ce sont, en effet, de véritables boulevards qui constituent des fronts naturels de défense d’une très grande force.

   L’arme par excellence, dans la guerre des rues, c’est le fusil. Le canon fait plus de bruit que de besogne, l’artillerie ne pouvant agir sérieusement que par l’incendie. Mais une telle atrocité employée en grand et comme un système tournerait bientôt contre ses auteurs et ferait leur perte.

   La grenade, qu’on a pris la mauvaise habitude d’appeler bombe, est un moyen secondaire, sujet d’ailleurs à une foule d’inconvénients. Elle consomme beaucoup de poudre, pour peu d’effet, est d’un maniement très dangereux, n’a aucune portée et ne peut agir que des fenêtres. Les pavés font presque autant de mal et ne coûtent pas si cher. Les ouvriers n’ont pas d’argent à perdre.

   Pour l’intérieur des maisons, c’est le revolver, puis l’arme blanche, baïonnette, épée, sabre et poignard. Dans un abordage, la pique ou la pertuisane de huit pieds triompherait de la baïonnette.

   L’armée n’a sur le peuple que deux grands avantages : le fusil chassepot et l’organisation. Le dernier surtout est immense, irrésistible. Heureusement, on peut le lui ôter et, dans ce cas, l’ascendant passe du côté de l’insurrection.

   Dans les luttes civiles, les soldats, sauf de rares exceptions, ne marchent qu’avec répugnance, par contrainte et par eau-de-vie. Ils voudraient bien être ailleurs et regardent plus volontiers derrière que devant eux. Mais une main de fer les retient esclaves et victimes d’une discipline impitoyable; sans affection pour le pouvoir, ils n’obéissent qu’à la crainte et sont incapables de la moindre initiative. Un détachement coupé est un détachement perdu. Les chefs, qui ne l’ignorent pas, s’occupent avant tout de maintenir la communication entre tous leurs corps. Cette nécessité annule une partie de leur effectif.

   Dans les rangs populaires, rien de semblable; là, on se bat pour une idée. Là, on ne trouve que des volontaires et leur mobile est l’enthousiasme, non la peur. Supérieurs à l’adversaire par le dévouement, ils le sont plus encore par l’intelligence. Ils l’emportent sur lui, dans l’ordre moral et même physique, par la conviction, la vigueur, la fertilité des ressources, la vivacité du corps et de l’esprit, ils ont la tête et le cœur. Nulle troupe au monde n’égale ces hommes d’élite.

   Que leur manque-t-il donc pour vaincre ? Il leur manque l’unité et l’ensemble qui fécondent, en les faisant concourir au même but, toutes ces qualités que l’isolement frappe d’impuissance. Il leur manque l’organisation. Sans elle aucune chance. L’organisation c’est la victoire, l’éparpillement c’est la mort.

   Juin 48 a mis cette vérité hors de conteste.

Notes   [ + ]

1. C’est par erreur que le Militant rouge (n° 11, 1926) date cet article de 1849. Il fut écrit sans aucun doute beaucoup plus tard.