Le mythe de la « supériorité aryenne »

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#21 – Qu’est-ce qu’un aryen ?

Le mythe de la « supériorité aryenne »

   Avec tant de bavardages sur les Aryens en tant que race (alors que nous avons vu qu’une telle race n’existe pas), il n’est pas étonnant qu’il y ait aussi beaucoup de bavardages sur la «supériorité aryenne». Cette expression, fortement antiscientifique, quoiqu’elle puisse signifier, est utilisée pour justifier des actions politiques des plus cruelles. L’idée qu’elle représente est entièrement fausse, cela va sans dire. Le mythe de la « supériorité aryenne » a eu une curieuse histoire. Le plus souvent, l’expression « supériorité aryenne » est employée comme si elle signifiait la supériorité des peuples de l’Europe du Nord — le groupe germanique seul — non pas celle de tous les peuples parlant une langue indo-européenne.

   Chose étrange, ce fut un Français qui, le premier, présenta la théorie de la « supériorité aryenne » (et germanique), se servant de ce terme dans son sens le plus restreint. Le comte de Gobineau publia, en 1854, un livre intitulé Essai sur l’inégalité des races humaines, dédié, soit dit en passant, au roi Georges V de Hanovre. Dans ce livre, il prétendit que les races d’hommes blancs étaient par nature supérieures à toutes les autres, et dans ce groupe élu, les « Aryens nordiques » étaient prééminents. Dans le Nord, dit-il, les vertus d’activité masculine prédominent; dans le Sud, elles sont « perdues dans un élément en majorité féminin ». Gobineau mit les races noires au bas de l’échelle humaine1Ce n’est pas par hasard que les marchands d’esclaves de l’Amérique du Sud ont, les premiers, tiré des idées de Gobineau un profit politique. Ils ont traduit la seule partie de son œuvre traitant de l’inégalité inabolissable des races pour pouvoir ainsi motiver l’esclavage des nègres. (Note du traducteur.), ensuite les jaunes, et, tout en haut, les blanches. Il établit dix civilisations principales du passé, et essaya de prouver qu’elles étaient toutes «aryennes», excepté une, l’assyrienne, qui, prétendit-il, devait sa renaissance aux Perses aryens. Pourtant, dans sa liste, il oublia les civilisations judaïque et arabe Quand il en vint à décrire le peuple « aryen » germanique, son admiration n’eut plus de borne. Il alla même jusqu’à avancer que l’élément franc (germanique) qui existe dans le français du Nord l’a rendu supérieur aux autres dialectes français. Voici une citation typique :

   L’Aryen est donc supérieur aux autres hommes, principalement par le degré de son intelligence et de son énergie; et c’est à cause de ces deux facultés qu’après avoir dominé ses passions et ses besoins naturels, il a le privilège d’atteindre à une plus haute moralité… Ce même Aryen paraît devant nous dans la branche occidentale de sa famille (raciale), aussi vigoureusement doué, aussi beau à voir, et aussi guerrier d’esprit qu’il apparut à notre regard admirateur aux Indes, en Perse et en Grèce homérique… Juché ainsi sur une sorte de piédestal, se détachant nettement sur le fond, l’Aryen allemand est une créature de grande puissance.

   Le langage fleuri de Gobineau et ses doctrines complètement fausses eurent trop d’influence, surtout en Allemagne2Il nous faut considérer cette influence du point de vue politique et historique, comme déterminée par la Révolution française. Vers la fin du XIXe siècle, deux grands partis politiques se dessinent en Europe : l’un, ennemi de la Révolution, cherche à rétablir l’Ancien Régime là où il a été aboli et à le conserver là où il reste encore (il est conservateur, féodal, royaliste, légitimiste) ; l’autre, ami de la Révolution, veut réaliser politiquement et partout les idées de 1789 (il est libéral, démocrate, national). Comme Gobineau le dit lui-même, son livre, avec sa conception raciste-biologique de l’histoire, était conçu comme œuvre de lutte contre-révolutionnaire, contre 1789. Et, en Allemagne, au XIX° siècle, la bourgeoisie, qui était auparavant l’ennemie jurée des Junkers prussiens, s’est mêlée peu à peu dans ses couches aisées au type féodal de l’Est de l’Elbe, intérieurement et extérieurement, et veillait à maintenir et affermir ses prérogatives contre la montée du quatrième état (prolétariat). La séparation des classes était alors sacro-sainte et assise sur des lois « naturelles ». Elle cherchait instinctivement, comme le dit quelque part Nietzsche, des théories par lesquelles elle pourrait justifier le statu quo. La première de ces théories a été hégélianisme, la deuxième la théorie raciale de Gobineau. (Note du traducteur.). L’Essai fut réimprimé en 1884, Ses doctrines furent accueillies avec enthousiasme en beaucoup d’endroits. Elles sont, en partie, responsables de livres chauvins tels que Problème des XIX Jahrhunderts3Problèmes du dix-neuvième siècle., par Houston Stewart Chamberlain, un Anglais qui, devenu citoyen allemand, fut plus patriote, même plus fanatique que les Allemands d’origine4Il est curieux de noter que Chamberlain, dans son débordement d’enthousiasme à démontrer la situation privilégiée des Allemands, a si longtemps ergoté sur le problème de l’origine de Jésus qu’il en est arrivé à cette conclusion inattendue, que Jésus, modèle de perfection, n’était point Sémite, mais plutôt… Germanique. Ce procédé de Chamberlain est extrêmement caractéristique et rappelle celui dont parle Gogol dans le chapitre IX de son roman les Ames Mortes. La dame agréable sous tous les rapports et la dame agréable « tout uniment » s’entretiennent si ardemment du bruit que Tchitchikof veut enlever la fille du gouverneur que cela leur paraît être devenu un fait établi dont elles se figurent les détails…

« Les deux dames furent parfaitement persuadées de ce que, dans le principe, elles n’avaient admis que comme simple conjecture; et, en cela, il n’y a rien que de fort ordinaire. Le monde « savant » agit-il autrement ?… et je n’en veux pour preuve que la manière dont il pond, couve, nourrit et lance à travers le monde ses dissertations les plus érudites et les plus absolues. Originairement, un tel avait eu l’idée de se faire à lui-même, non sans confusion, une question très modeste : « Ne serait-ce pas de là, de ce rocher, de « ce filet d’eau, de cet étroit passage, de ce débris de quelque vieille tour que le pays a pris son nom? » Ou bien : « Ce document était-il une instruction, ou un diplôme, ou une carte, et ne se rapporte-t-il pas à une époque bien plus ancienne que ne l’a supposé mon confrère, et le peuple qu’il nomme ici avec une orthographe tant soit peu arbitraire, ne serait-ce pas tel peuple? »

« Tels sont les doutes qu’il se pose, et, là-dessus, il se met à entasser citations sur citations, et s’il a le bonheur d’entrevoir une cohésion dans les idées qui lui viennent, il se les ajuste tant bien que mal aux épaules et aux talons. Et alors de prendre son élan, de s’animer, de se poser partout, de taquiner sans merci des écrivains morts depuis des siècles, leur adressant des objections, leur prêtant des répliques impossibles, et, dans son triomphe, oubliant la timide et oisive conjecture qui lui a servi de point de départ. Le fait, indéfiniment agrandi et arrondi en bulle de savon grosse au moins comme la planète Mercure, lui paraît à lui d’une clarté fulgurante; puis, il en prend à son aise et tranche sur un ton haut et affirmatif : « Voilà « le vrai nom, le vrai pays, le vrai peuple, la vraie date ; c’est ainsi, « et non autrement, qu’il faut envisager notre objet, que personne « avant nous n’avait seulement soupçonné. » Et tout cela tombe en avalanche des chaires du haut enseignement; la nouvelle vérité, la découverte du grand homme va de là faire le tour du monde, inspirant partout des milliers de sectateurs enthousiastes. »

Ainsi a écrit Gogol, en 1842, et Gobineau, Lapouge, Chambeilain, Guenther et tutti quanti le confirment. (Note du traducteur.)

. Son livre justifia les prétentions de l’Allemagne à un Empire mondial, sous le prétexte de « supériorité raciale ». Les doctrines de Gobineau ont aussi contribué indirectement à établir les prétentions fantastiques et incroyables, élevées par les écrivains nationaux-socialistes au sujet d’une « pureté aryenne » qui n’existe point.

   Un autre Français, Vacher de Lapouge, contribua au même résultat général par des énoncés extravagants tels que celui-ci :

   Par sa force de volonté inflexible, l’Aryen prouve qu’il est créé pour être maître… Cette qualité contraste fortement avec le caractère du paisible brachycéphale, le serviteur patient du blond dolichocéphale, cette race d’esclaves qui est constamment à la recherche de maîtres…5Il est amusant de noter en cette relation que, entre autres grands hommes, Pascal, Raphaël, Napoléon, Kant, Schopenhauer, Bismarck, Luther étaient de typiques brachycéphales. Aussi rappelons-nous le physique de Beethoven, Wagner, Nietzsche et… Goebbels pour indiquer l’écart entre la réalité et l’anthropologie fanatique d’un Lapouge. (Note du traducteur.) (De l’Aryen, son rôle social, 1899.)

   Comme Childe le remarque à propos d’une semblable insanité :

   L’apothéose des Nordiques a été liée à la politique d’impérialisme et de domination mondiale; le mot « Aryen » est devenu le mot d’ordre de factions dangereuses et particulièrement des formes les plus brutales et les plus bruyantes de l’antisémitisme. En effet, le discrédit dans lequel l’étude de la philosophie indo-européenne est tombée en Angleterre est, en très grande partie, dû à une réaction légitime contre les extravagances de Houston Stewart Chamberlain et de ses pareils6Il y a un mot anglais « racialism » qui dénote justement cette réaction et attitude critique envers la manière de Chamberlain d’envisager les races (c’est-à-dire que les caractéristiques physiques des Allemands — dolichocéphales, cheveux blonds, yeux bleus, taille grande — correspondraient aux plus hautes capacités créatrices culturelles). (Note du traducteur,), et l’objection la plus grave au mot « Aryen » est son association avec les pogroms. (The Aryans, 1926.)

   Même des auteurs bien informés, dont le travail est autrement équilibré, se sont rendus coupables de fautes lourdes à la manière de Gobineau et de Lapouge. Hermann Hirt, dont nous avons indiqué l’excellent travail, cite Chamberlain avec approbation (Die Indogermanen, vol. I, p. 27), bien qu’ailleurs, il soit soucieux d’indiquer combien a peu de fondement ce bavardage décousu sur les races « douées » et « non douées » (vol. I, p. 208). Gustav Neckel écrit, dans son livre Germanen und Kelten7Germains et Celtes. :

   La supériorité physique de la race nordique et de sa force de volonté furent la vraie cause durable de l’indogermanisation du Sud et de l’Orient (p. 75).

   Kossina, cité déjà plusieurs fois, est coupable de bêtises telles que celles-ci :

   Selon une loi de psychologie raciale, les dolichocéphales sont toujours la partie originale, aventureuse, vagabonde et conquérante d’une race, et, en même temps, la partie créatrice progressive et aristocratiquement idéaliste de la communauté. Les brachycéphales, d’autre part, sont l’élément obstinément conservateur, hostile à l’entreprise, au progrès et aux expéditions guerrières; politiquement, ils sont la section démocratique de la population, attachés uniquement à leur propre avantage. (Die Indo-Germanen, 1921, p. 27.)

   Il va sans dire que c’est une profonde erreur que de parler d’une « loi de psychologie raciale » telle que celle-ci. De telles lois n’existent pas8L’auteur remarque très justement que l’on ne peut pas parler de « lois de psychologie raciale ». Voyons un peu ce qui serait nécessaire pour constituer de telles lois. Premièrement, il faudrait que des qualités raciales soient données du commencement et inaltérables. Deuxièmement, il faudrait qu’elles ne se trouvassent que dans une seule race et chez aucune autre et chez tous les individus de la même race pareillement. Alors seulement, et si, troisièmement, toutes les autres explications pour la compréhension de ces qualités ne suffisaient pas et que nous soyions obligés de revenir à la race comme le dernier facteur explicatif, on pourrait établir des lois de psychologie raciale, c’est-à-dire des lois sur l’existence ou l’absence de qualités raciales. Pour le moment, on ne peut parler, hélas, que de réactions psychologiques provoquées par la haine des races. Ainsi, Dostoïevsky, qui a reconnu l’absurdité des accusations portées contre les Juifs, a compris d’une manière pénétrante la tragique influence de l’antisémitisme sur la psychologie juive telle la description caractéristique du témoin du suicide de Svidrigailof dans Crime et Châtiments : « Son visage portait l’empreinte de cette tristesse séculaire qui donne tant d’amertume aux visages des êtres appartenant à la race juive ». (Note du traducteur.). Aucun essai d’associer la forme crânienne aux prétendues caractéristiques intellectuelles n’a de base quelconque dans la recherche scientifique. C’est un non-sens aussi grand que de parler de démocratie politique au septième millénaire avant J.-C., comme le fait Kossina. Quant à s’en servir pour l’âge de la pierre, cette phrase n’a absolument aucun sens. Il est également peu scientifique de parler de la civilisation de l’antiquité dans la langue d’aujourd’hui, qui a créé autour de nous un milieu entièrement différent. Kossina s’en rend coupable quand il termine son livre Die Germanen par la phrase chauvine suivante de von Hindenburg (qui lui, certainement, ne pouvait pas prétendre être une autorité en préhistoire) :

   En voyant le niveau élevé de l’ancienne culture germanique, nous devons nous rendre compte, de nouveau, que nous ne pouvons rester Allemands qu’en tenant notre épée aiguisée et notre jeunesse toujours prête à la défense.

   Ces citations si peu scientifiques furent toutes écrites avant 1933. Depuis ce temps, les fausses doctrines sur la race, la pureté raciale et la supériorité raciale ont servi d’excuses aux plus grandes cruautés. Ce que les chefs et les maîtres du national-socialisme écrivent et disent aujourd’hui concernant Aryens et non-Aryens n’est pas seulement antiscientifique, mais aussi complètement insensé. Il n’y a même aucun mérite à réfuter de tels énoncés dans une discussion sérieuse, mais quelques exemples suffiront à faire ressortir leur insanité.

   Hermann Gauch, dans Neue Grundlagen der Rassenfors- chung9 Nouvelles bases pour les recherches sur les races., pose la question suivante :

   Si les non Nordiques sont plus étroitement apparentés aux singes qu’aux Nordiques, pourquoi leur est-il possible de s’accoupler avec les Nordiques et non pas avec les singes? La réponse est celle-ci : Il n’a pas été prouvé que les non Nordiques ne peuvent pas s’accoupler avec les singes.

   D’après ce même apôtre des « nouvelles » théories sur la race :

   …Seule la race nordique peut émettre des sons de pureté absolue, tandis que chez les hommes et les races non nordiques, la prononciation est impure, les sons particuliers sont plus confus et semblables aux bruits faits par les animaux, tels que aboiement, ronflement, reniflement, cris. (Traduit par John Gunther, dans The Nation, CXL, 1935, 149 f.)

   De telles aberrations seraient risibles si elles n’étaient fertiles en conséquences tragiques.

   Le jour où les causes de la haine des races auront été écartées, les pogroms et les persécutions de l’histoire contemporaine apparaîtront comme un cauchemar. Quand des hommes n’auront plus le pouvoir d’exploiter leurs semblables, quand quelques-uns ne pourront plus profiter de la faim et de la misère du plus grand nombre, alors la haine des races disparaîtra, parce qu’elle n’aura plus de quoi s’alimenter. Dans cet âge heureux, toutes les races du genre humain se développeront au maximum. Il n’y aura plus de races opprimées. Personne ne payera les fautes commises par les autres. À ce moment seulement, tous contribueront par leurs divers talents et capacités à l’enrichissement général et aux joies de l’humanité. Aujourd’hui, alors que nous sommes encore loin de cet état idéal, il est néanmoins nécessaire d’y penser constamment comme au but vers lequel nous devons nous diriger. Et l’une des tâches immédiates les plus importantes est de combattre la haine et le mensonge en établissant la vérité scientifique au sujet des fausses prétentions de n’importe quelle « race », aryenne ou autre, de dominer ses semblables, ou de les persécuter, sous le prétexte d’une fausse supériorité.

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Notes   [ + ]

1. Ce n’est pas par hasard que les marchands d’esclaves de l’Amérique du Sud ont, les premiers, tiré des idées de Gobineau un profit politique. Ils ont traduit la seule partie de son œuvre traitant de l’inégalité inabolissable des races pour pouvoir ainsi motiver l’esclavage des nègres. (Note du traducteur.
2. Il nous faut considérer cette influence du point de vue politique et historique, comme déterminée par la Révolution française. Vers la fin du XIXe siècle, deux grands partis politiques se dessinent en Europe : l’un, ennemi de la Révolution, cherche à rétablir l’Ancien Régime là où il a été aboli et à le conserver là où il reste encore (il est conservateur, féodal, royaliste, légitimiste) ; l’autre, ami de la Révolution, veut réaliser politiquement et partout les idées de 1789 (il est libéral, démocrate, national). Comme Gobineau le dit lui-même, son livre, avec sa conception raciste-biologique de l’histoire, était conçu comme œuvre de lutte contre-révolutionnaire, contre 1789. Et, en Allemagne, au XIX° siècle, la bourgeoisie, qui était auparavant l’ennemie jurée des Junkers prussiens, s’est mêlée peu à peu dans ses couches aisées au type féodal de l’Est de l’Elbe, intérieurement et extérieurement, et veillait à maintenir et affermir ses prérogatives contre la montée du quatrième état (prolétariat). La séparation des classes était alors sacro-sainte et assise sur des lois « naturelles ». Elle cherchait instinctivement, comme le dit quelque part Nietzsche, des théories par lesquelles elle pourrait justifier le statu quo. La première de ces théories a été hégélianisme, la deuxième la théorie raciale de Gobineau. (Note du traducteur.
3. Problèmes du dix-neuvième siècle.
4. Il est curieux de noter que Chamberlain, dans son débordement d’enthousiasme à démontrer la situation privilégiée des Allemands, a si longtemps ergoté sur le problème de l’origine de Jésus qu’il en est arrivé à cette conclusion inattendue, que Jésus, modèle de perfection, n’était point Sémite, mais plutôt… Germanique. Ce procédé de Chamberlain est extrêmement caractéristique et rappelle celui dont parle Gogol dans le chapitre IX de son roman les Ames Mortes. La dame agréable sous tous les rapports et la dame agréable « tout uniment » s’entretiennent si ardemment du bruit que Tchitchikof veut enlever la fille du gouverneur que cela leur paraît être devenu un fait établi dont elles se figurent les détails…

« Les deux dames furent parfaitement persuadées de ce que, dans le principe, elles n’avaient admis que comme simple conjecture; et, en cela, il n’y a rien que de fort ordinaire. Le monde « savant » agit-il autrement ?… et je n’en veux pour preuve que la manière dont il pond, couve, nourrit et lance à travers le monde ses dissertations les plus érudites et les plus absolues. Originairement, un tel avait eu l’idée de se faire à lui-même, non sans confusion, une question très modeste : « Ne serait-ce pas de là, de ce rocher, de « ce filet d’eau, de cet étroit passage, de ce débris de quelque vieille tour que le pays a pris son nom? » Ou bien : « Ce document était-il une instruction, ou un diplôme, ou une carte, et ne se rapporte-t-il pas à une époque bien plus ancienne que ne l’a supposé mon confrère, et le peuple qu’il nomme ici avec une orthographe tant soit peu arbitraire, ne serait-ce pas tel peuple? »

« Tels sont les doutes qu’il se pose, et, là-dessus, il se met à entasser citations sur citations, et s’il a le bonheur d’entrevoir une cohésion dans les idées qui lui viennent, il se les ajuste tant bien que mal aux épaules et aux talons. Et alors de prendre son élan, de s’animer, de se poser partout, de taquiner sans merci des écrivains morts depuis des siècles, leur adressant des objections, leur prêtant des répliques impossibles, et, dans son triomphe, oubliant la timide et oisive conjecture qui lui a servi de point de départ. Le fait, indéfiniment agrandi et arrondi en bulle de savon grosse au moins comme la planète Mercure, lui paraît à lui d’une clarté fulgurante; puis, il en prend à son aise et tranche sur un ton haut et affirmatif : « Voilà « le vrai nom, le vrai pays, le vrai peuple, la vraie date ; c’est ainsi, « et non autrement, qu’il faut envisager notre objet, que personne « avant nous n’avait seulement soupçonné. » Et tout cela tombe en avalanche des chaires du haut enseignement; la nouvelle vérité, la découverte du grand homme va de là faire le tour du monde, inspirant partout des milliers de sectateurs enthousiastes. »

Ainsi a écrit Gogol, en 1842, et Gobineau, Lapouge, Chambeilain, Guenther et tutti quanti le confirment. (Note du traducteur.

5. Il est amusant de noter en cette relation que, entre autres grands hommes, Pascal, Raphaël, Napoléon, Kant, Schopenhauer, Bismarck, Luther étaient de typiques brachycéphales. Aussi rappelons-nous le physique de Beethoven, Wagner, Nietzsche et… Goebbels pour indiquer l’écart entre la réalité et l’anthropologie fanatique d’un Lapouge. (Note du traducteur.
6. Il y a un mot anglais « racialism » qui dénote justement cette réaction et attitude critique envers la manière de Chamberlain d’envisager les races (c’est-à-dire que les caractéristiques physiques des Allemands — dolichocéphales, cheveux blonds, yeux bleus, taille grande — correspondraient aux plus hautes capacités créatrices culturelles). (Note du traducteur,
7. Germains et Celtes.
8. L’auteur remarque très justement que l’on ne peut pas parler de « lois de psychologie raciale ». Voyons un peu ce qui serait nécessaire pour constituer de telles lois. Premièrement, il faudrait que des qualités raciales soient données du commencement et inaltérables. Deuxièmement, il faudrait qu’elles ne se trouvassent que dans une seule race et chez aucune autre et chez tous les individus de la même race pareillement. Alors seulement, et si, troisièmement, toutes les autres explications pour la compréhension de ces qualités ne suffisaient pas et que nous soyions obligés de revenir à la race comme le dernier facteur explicatif, on pourrait établir des lois de psychologie raciale, c’est-à-dire des lois sur l’existence ou l’absence de qualités raciales. Pour le moment, on ne peut parler, hélas, que de réactions psychologiques provoquées par la haine des races. Ainsi, Dostoïevsky, qui a reconnu l’absurdité des accusations portées contre les Juifs, a compris d’une manière pénétrante la tragique influence de l’antisémitisme sur la psychologie juive telle la description caractéristique du témoin du suicide de Svidrigailof dans Crime et Châtiments : « Son visage portait l’empreinte de cette tristesse séculaire qui donne tant d’amertume aux visages des êtres appartenant à la race juive ». (Note du traducteur.
9. Nouvelles bases pour les recherches sur les races.