Conclusion

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#16 – Le chauvinisme linguistique

Conclusion

   La supériorité des Français est donc une opinion dans le genre de :

   Le plus beau pays du monde

   C’est celui où je suis né.

   Le Français n’admire pas la perfection de sa langue, il admire d’avoir une langue ; un peu comme le savant dont parle Rabaud, qui admire le lézard avec ses pattes, le seps, avec ses embryons de pattes, l’orvet sans pattes, et les démontre adaptés tous trois parfaitement à la reptation, admirant non pas les mécanismes, niais qu’il y ait un mécanisme. Il faudrait citer les leçons de littérature que nous avons tous entendues à l’E. P. S., au lycée, à l’E. N. Tout est prétexte à admiration ; Rabelais introduit dans sa langue un tas de mots latins, grecs, arabes, hébreux : c’est une langue luxuriante ; Montaigne écrit en patois, c’est enrichir le français de nuances indispensables ; Guez de Balzac s’empêtre dans des phrases d’une aune : c’est préparer la magnifique période oratoire de Bossuet qui, etc… Au contraire, Vaugelas et Ménage dessèchent la langue jusqu’à ne laisser qu’environ 7.000 mots au vocabulaire de Racine : c’est châtier la langue, refouler l’italianisme envahissant, forger l’instrument indispensable à la science de l’homme abstrait qui, etc… On pourrait multiplier.

   Passons dans la classe des langues étrangères. Shakespeare a écrit: the milk of the human kindnessle lait de la tendresse humaine ; c’est une de ces métaphores bizarres comme Shakespeare en laisse dans ses meilleurs textes. Le français dit mille et aiguille, passons ; mais l’anglais dit : thread (ea = è), heart (ea = a), to lead (ea = i) ; commentaire : vous savez, l’anglais est comme ça : « On écrit Londres, et on prononce Constantinople ; on écrit caoutchouc et on prononce élastique [mais écrivez en orthographe phonétique cette phrase : « Ils avaient eu souvent la sensation que nous étions des gens qui chômaient rarement » !]. En allemand, c’est mieux encore. On dit : Man sagte, dass der Graf gestorben ist (on disait que le comte mort est). Commentaire : vous savez, l’allemand est une de ces langues synthétiques (V. LAROUSSE, t. 1, p. 59, article « Allemagne »). Ce qui permet le lendemain si on doit traduire en allemand une phrase comme : « Dites- leur que nous leur sommes on ne peut plus reconnaissants des nouvelles marques d’intérêt qu’ils viennent de nous donner » de mettre la difficulté de la version sur le dos de cette maudite langue synthétique.

   On aurait tort même de négliger la contribution que les langues coloniales apportent à l’opinion que le Français se lait de la supériorité de sa langue    et de sa mentalité. Notre littérature et nos reportages journalistiques à sujets coloniaux sont bourrés de ce style petit-nègre type « moi y en a manger toi » si propre à prouver l’infériorité mentale de ces peuples colonisés, incapables de penser d’une manière européenne. Personne ne se soucie pourtant de remarquer d’abord que « leurs supérieurs n’ont jamais pris la peine ni eu l’envie de [leur] faire parler une langue correcte1Vendryès, p. 348.». « Les nègres de Libreville font des pétitions pour avoir des écoles2Challaye : Enquête sur le Congo, 1903.. » On ne remarque jamais non plus qu’une forme comme « moi pas peur de lui » note, non pas l’impossibilité de parler le français, mais simplement une traduction littérale du bantou, par exemple, en français, incorrecte mais aussi naturelle que celle du français qui traduit : c’est ce que je fais par : That is that which I do. Le petit Français se corrige parce qu’on le corrige ; et le nègre d’Amérique, celui qui va aussi à l’école, se corrige également.

   Le Français moyen étend cette méthode de se trouver supérieur, à toutes les langues, et jouit d’un rare plaisir à entendre ces pauvres Anglais parler de « la pardessus de moi » c’est ainsi que, bien que le français soit un Continuel idiotisme, cette impression a pris force de loi depuis que Rivarol l’a codifiée en disant : « Quand le français traduit, il explique véritablement un auteur » ; Cette méthode qui n’en est pas une, et qui donnerait le même résultat appliquée à toute langue, fût-ce le fuégien, voilà la base scientifique de la croyance en une supériorité de la langue française.

  

Notes

Notes
1 Vendryès, p. 348.
2 Challaye : Enquête sur le Congo, 1903.