Langue et mentalité

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#16 – Le chauvinisme linguistique

Langue et mentalité

   Si la langue est souvent le dernier argument du préjugé de race, elle est plus souvent encore le principal argument d’un préjugé beaucoup plus insinuant, celui de la mentalité.

   Il suffit de voir avec quelle assurance tous les littérateurs, les écrivains, même les philosophes, jonglent avec l’esprit latin, l’esprit germanique, l’esprit slave, le génie grec et la mentalité anglo-saxonne. Cette notion de race et de mentalité n’a jamais été étudiée à notre connaissance d’un point de vue solidement matérialiste.

   Ce n’est pas le lieu de discuter sur la réalité de ces diverses mentalités grâce auxquelles il est si facile d’expliquer les guerres. Remarquons simplement que le fait de distinguer une certaine mentalité d’après la langue est complètement réprouvé par la science, même bourgeoise. Et pourtant, je me souviens des cours de morale de mon ancien directeur d’E.N., lorsqu’il parlait de la reprise de l’Alsace-Lorraine, ou de la colonisation, et qu’il montrait les avantages inappréciables de la langue française dans de pareils cas, car « une langue est une méthode de pensée ; en apprenant le français, on apprend les qualités de l’esprit français, la netteté, la clarté, la raison ». Il fallait l’entendre dire ça.

   Le malheur est que cette théorie est inexacte.

   « Il est toujours imprudent de vouloir juger de la mentalité d’un peuple par les catégories grammaticales que possède sa langue.

   « Il y a des langues qui maintiennent fort longtemps comme procédés grammaticaux des catégories qui n’ont plus de raison d’être. Nous en avons vu un exemple dans la catégorie du genre. Si l’on nous présentait une phrase du français où la table s’oppose au tabouret comme tirée d’une langue sauvage, nous croirions en effet avoir affaire à du bantou.

   « Il y a des langues qui ont perdu l’infinitif, le grec moderne, par exemple, ou le bulgare. Cela n’implique pas qu’un Grec ou qu’un Bulgare ait perdu la faculté de concevoir abstraitement une action verbale1VENDRYÈS, p. 128.. »

   « Dirons-nous du moins qu’à chaque langue correspond une certaine mentalité ? La psychologie des peuples parle d’une mentalité française et d’une mentalité allemande. ; la différence qui les sépare doit se traduire dans le langage, s’il est vrai que le langage n’est que l’expression de la mentalité. Ce raisonnement, inattaquable en principe, est malaisé à vérifier et se heurte dans la pratique à de nombreuses objections.

   « Il faut d’abord se garder de conclure d’une mentalité différente à un cerveau différent… Même en opposant un nègre à un blanc, nous n’avons aucune raison de croire qu’à la couleur de la peau ou à la forme des lèvres corresponde un cerveau particulier, qui produirait une pensée différente de la nôtre.

   « En tout cas, le même raisonnement ne pourrait s’appliquer à des individus de race blanche, qui n’ont entre eux aucune différence ethnique essentielle. On sait que la couleur des yeux ou des cheveux, le teint de la peau, la forme du crâne, ne fournissent pas de critérium pour distinguer, ethniquement parlant, un Allemand d’un Français, à plus forte raison linguistiquement. Et pourtant, il n’est pas douteux qu’il y a chez les deux peuples une mentalité différente [il faudrait examiner le contenu qu’on doit donner à ce mot], des goûts, des habitudes, des tempéraments nationaux. Mais ces tempéraments nationaux ont tout l’air, comme les langues elles-mêmes, d’être des effets et non des causes. Il est aussi arbitraire de faire sortir la langue de la mentalité que la mentalité de la langue. Toutes deux sont le produit des circonstances : ce sont des faits de civilisation2VENDRYÈS, p. 276-277.. »

   « On oppose volontiers, et avec raison, les langues qui pratiquent la composition à celles qui usent au contraire du procédé de la dérivation, le grec au latin, ou l’allemand au français. Ce sont encore en apparence deux types de mentalité différents, puisque dans un cas l’esprit, après avoir décomposé la représentation, en exprime par le menu les éléments qui résultent de l’analyse, tandis que dans l’autre, il n’indique qu’un des aspects de la représentation, laissant à l’auditeur le soin de suppléer les autres. Mais en fait les deux procédés résultent d’habitudes plus ou moins développées ; ils ne s’excluent d’ailleurs jamais l’un l’autre, et leur emploi dans chaque langue, n’est qu’une question de plus ou de moins, il suffit que dans une langue un certain type prédomine à un certain moment, pour que ce type soit répété dans un grand nombre d’exemplaires au cours des âges. C’est un effet direct de la concurrence des procédés morphologiques, qui ne dépend nullement de la différence des mentalités.

   « Car la mentalité, dans les deux cas, est la même. Ce n’est que l’expression qui diffère. Le fait qu’une langue dit liber Petri et l’autre le livre de Pierre, n’implique pas que les peuples qui parlent ces langues conçoivent différemment les rapports d’appartenance, mais seulement qu’ils les expriment différemment et il y a à cette différence des raisons historiques3VENDRYÈS. p. 279.. »

   « Le fait que deux langues de types différents aient pu suffire aux besoins variés de pensées également riches et exigeantes montre qu’on ne doit pas chercher un idéal de perfection dans un certain type de langue. Il serait plaisant de vouloir prouver que la langue dont se sont servis Homère, Platon, ou Archimède, est inférieure ou supérieure à celle de Shakespeare, de Newton ou de Darwin. Tous ont dit parfaitement ce qu’ils avaient à dire, quoique avec des moyens différents4Idem, p. 406.. »

   Ce sera notre conclusion. Elle aura d’autant plus de poids, venant d’un savant bourgeois peu suspect de sectarisme. Évidemment, cette conclusion vaut ce qu’elle vaut. Nous renvoyons à son livre : le Langage. Dans la collection « Bibliothèque de synthèse historique : Évolution de l’humanité, Renaissance du livre, Paris 1921 qui est l’encyclopédie des connaissances et des hypothèses historiques la plus récente et la plus poussée, du point de vue bourgeois. Les phrases ci-dessus citées y sont des conclusions et non pas des opinions.

  

Notes

Notes
1 VENDRYÈS, p. 128.
2 VENDRYÈS, p. 276-277.
3 VENDRYÈS. p. 279.
4 Idem, p. 406.