Repenser le socialisme
Pao-Yu Ching & Deng-Yuan Hsu
II. L’EXPÉRIENCE CONCRÈTE DE LA CHINE PENDANT LA TRANSITION SOCIALISTE
3. CONCURRENCE ENTRE PROJETS SOCIALISTES ET CAPITALISTES
A. Concurrence dans le secteur collectif
Nous pouvons utiliser la compétition entre projets capitalistes et socialistes pour analyser la situation dans les campagnes après la révolution. La réforme agraire, comme nous l’expliquons plus tôt, était un projet capitaliste. Mais du point de vue de Mao et de ceux qui ont soutenu la transition vers le communisme, la réforme agraire faisait aussi partie de la stratégie socialiste globale. Cependant, pour Liu et Deng, la réforme agraire faisait partie de leur stratégie capitaliste globale. Cela explique pourquoi, dès le début, certains membres du Parti communiste chinois se sont fermement opposés à la collectivisation de l’agriculture, et leur opposition s’est poursuivie après la formation des communes populaires. Suivant cette ligne de raisonnement, il est facile d’expliquer pourquoi le régime actuel en Chine loue Mao comme un héros national pendant la guerre révolutionnaire et le décrit comme un paria après le lancement du Grand Bond en avant.
Bien que la réforme agraire soit un projet capitaliste, la façon dont la réforme agraire a été réalisée a influencé le développement qui a suivi. La réforme agraire en Chine n’était pas simplement une politique économique de redistribution des terres qui a pris les terres des propriétaires terriens et les a distribuées aux paysans. Il s’agissait plutôt d’un mouvement de masse dirigé par le Parti communiste chinois pour des changements économiques, politiques et idéologiques. Le PCC a mobilisé les paysans pauvres et moyens-inférieurs et les a organisés pour saisir la terre des propriétaires fonciers et exposer leurs crimes. L’enthousiasme des paysans a balayé la campagne – ils étaient les principaux acteurs de la réforme agraire. La réforme agraire a fait des paysans passifs des participants actifs, puis leur action est allée au-delà de la réforme agraire dans le mouvement coopératif qui a suivi. Dans le mouvement de masse de réforme agraire, comme dans tout autre mouvement de masse, les masses avaient besoin de savoir quelle direction était contraire à celle qu’ils prenaient. Ce contraire, dans le mouvement de réforme agraire mis en place par le Parti communiste chinois, était la voie des propriétaires fonciers et de quelques paysans riches. Tout au long de la réforme agraire, les paysans se sont appropriés une nouvelle idéologie. Même si les paysans ont toujours été victimes d’exploitation et de souffrances, l’idéologie du féodalisme – comme l’idéologie de toute société exploitante – justifiait une telle exploitation. Le mouvement de masse a bouleversé la vieille idéologie et, en même temps, articulé et propagé une nouvelle idéologie. La nouvelle idéologie professait qu’il était incorrect que les propriétaires terriens et les paysans riches prennent les produits du travail des paysans pauvres et moyensinférieurs, et que c’était injuste qu’un groupe privilégié détienne le pouvoir pour abuser et asservir la majorité défavorisée. C’est la tendance et l’atmosphère créées par la réforme agraire qui a encouragé les paysans pauvres et moyens à s’exprimer pour la première fois de leur vie. Lorsque ces paysans ont enfin osé dire ce qu’ils pensaient, des crimes graves commis par certains propriétaires ont été révélés. L’appropriation des terres a modifié la relation économique de domination entre le propriétaire et les paysans, et la nouvelle idéologie a renversé la relation maître-serf entre le propriétaire et les paysans. La participation de masse à la réforme agraire a donné aux paysans sans terre la détermination de corriger les torts passés, a suscité leur enthousiasme et leur a permis de mener à bien la réforme agraire et au-delà. Pour cette raison, nous concluons que même si la réforme agraire de la Chine (1949-52) était un projet capitaliste, la position de classe du Parti communiste chinois était très claire, tout comme la direction de la transition à ce point historique.
La collectivisation de l’agriculture – des coopératives simples aux communes populaires – a permis aux travailleurs de former et de consolider leur alliance avec les paysans sur une base nouvelle. Comme la majorité des travailleurs chinois étaient des paysans, l’alliance entre les ouvriers et les paysans fut le facteur décisif pour gagner la lutte contre la bourgeoisie. Après la réforme agraire, il y avait des paysans riches, moyens-supérieurs, moyens, moyens-inférieurs et pauvres. Sans le mouvement de collectivisation, avec qui le prolétariat pouvait-il former une alliance ? La polarisation de la paysannerie après la réforme agraire, si elle s’était poursuivie, aurait donné à la bourgeoisie une excellente occasion de former sa propre alliance avec les paysans riches qui avaient des surplus de céréales et d’autres produits à vendre. Lorsque l’État a pris le contrôle absolu de l’achat et de la vente de céréales et d’autres matières premières en mettant en place le système d’achat unifié en 1953, il a pris une mesure importante pour couper les liens entre les marchands de céréales des villes et les paysans riches. Après 1953, les paysans riches de la campagne n’avaient d’autre choix que de vendre leurs surplus de céréales et d’autres matières premières à l’Etat à des prix fixés par celui-ci. Cette politique a empêché les marchands et les paysans riches d’utiliser le commerce des céréales et la spéculation pour s’enrichir.
La réforme agraire était une révolution de grande ampleur, impliquant des centaines de millions de personnes. Comme la réforme agraire a modifié l’ordre social qui existait depuis plus de 3 000 ans, elle a rencontré une forte résistance de la part de ceux qui perdaient leurs avantages économiques et politiques.1
- Voir William Hinton, Fanshen : La Révolution communiste dans un village chinois, éditions Plon, 1971.[↩]