Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien
#15 – Marx et l’économie classique
VI. Les crises
L’économie classique nie la possibilité des crises générales. Ricardo écrit :
Les produits sont toujours achetés au moyen de produits ou de services ; l’argent ne sert que d’instrument au moyen duquel se réalise cet échange. Une certaine marchandise peut être produite en quantité superflue et le marché en être tellement sursaturé que ne sera même pas recouvré le capital dépensé pour cette marchandise. Mais cela ne peut se produire simultanément avec toutes les marchandises.
Les classiques nient les crises générales de surproduction. Pour excuser Ricardo, on peut avancer que c’est la crise de 1825 qui ouvrit le cycle des crises industrielles périodiques, c’est-à-dire que les crises, en tant que phénomène se répétant périodiquement, débutent après la mort de Ricardo, survenue en 1823. Les premières crises, celles de 1815 et 1818-1819, pouvaient encore s’expliquer par des circonstances fortuites.
En niant la possibilité de crises générales, en affirmant que la production ne peut pas dépasser les besoins, car les besoins sont illimités, Ricardo prouve seulement qu’il n’a pas saisi les rapports les plus simples de la société capitaliste. Selon lui, dans la production capitaliste des marchandises, tout comme dans la simple production, les produits sont achetés au moyen de produits et l’argent n’est qu’un instrument de circulation. Admettre que chaque vente suit immédiatement l’achat correspondant suppose que la production capitaliste n’est pas une production de la valeur et de la plus-value, mais n’est qu’une production de valeurs de consommation dont l’échange est facilité au moyen d’argent.
Ricardo ne voit qu’un côté de la production capitaliste, le côté qui consiste dans sa tendance au développement des forces productives. Il ne voit pas l’autre côté qui s’oppose au premier, à savoir que la tendance indiquée entre constamment en conflit avec les conditions spécifiques de la production capitaliste.
Ricardo admet qu’il peut arriver que la production de certains produits dépasse la production d’autres produits : on a alors une crise partielle. C’est la pensée que l’économiste vulgaire Jean Baptiste Say a exprimé lapidairement par cette formule : « Certains produits sont en trop parce que d’autres sont en moins ». Mais une surproduction générale est impossible. Cela est considéré à peu près comme un axiome par toute l’économie classique. De cet axiome on déduisait que la production devait être encouragée de toutes les manières et comme l’encouragement à la production est un profit élevé, il n’est pas étonnant que Ricardo se soit inquiété de la baisse du taux du profit.
Tant que le profit du capital reste élevé, il y a en effet impulsion pour l’accumulation.
Ricardo comprend que le profit dans la production capitaliste apparaît « simultanément comme condition et comme impulsion pour l’accumulation » et il considère d’autre part la production capitaliste comme une production pour la satisfaction des besoins. C’est là une véritable contradiction, qui constitue le point vulnérable du système de Ricardo. Mais elle lui donne en même temps son homogénéité, sa force et son accent original. Si Ricardo défend sans hésitation aucune et avec une conviction profonde le profit et l’accumulation, c’est que, selon lui, la société entière y est intéressée. Ricardo va jusqu’à révéler les contradictions d’intérêts entre les classes de la société capitaliste, il défend le développement illimité de la production capitaliste, il exige la suppression de tout ce qui pourrait entraver ce développement. Mais, en même temps, Ricardo, voyant dans la production capitaliste une production pour la satisfaction des besoins, se trouve impuissant à découvrir les contradictions réelles du capitalisme dans toute leur acuité.
La négation des crises par les classiques a été le point de départ de la crise de l’économie politique classique elle-même.
Si, avec Ricardo, l’économie politique tire sans crainte ses dernières conséquences et s’achève ainsi, Sismondi parachève cet achèvement en ce qu’il représente les doutes qu’elle a d’elle-même1).
Sismondi dirige ses attaques contre la théorie de la réalisation de J.-B. Say-Ricardo, qui nie les crises en général.
Sismondi défend une thèse inverse. La séparation de la propriété et du travail a pour conséquence que les revenus des possédants augmentent seuls, ceux des ouvriers demeurant toujours au strict minimum.
Les petits marchands, les petits manufacturiers disparaissent et un grand entrepreneur en remplace des centaines qui, tous ensemble peut-être, n’étaient pas si riches que lui. Tous ensemble, néanmoins, étaient de meilleurs consommateurs que lui. Son luxe dispendieux donne un bien moindre encouragement à l’industrie que l’honnête aisance de cent ménages qu’il a remplacés2.
Les ouvriers astreints à la misère sont obligés de réduire leur consommation qui reste en arrière de la production.
La consommation d’un chef d’atelier millionnaire qui fait travailler sous ses ordres mille ouvriers réduits à l’étroit nécessaire, ne vaut pas, pour la nation, celle de cent fabricants bien moins riches qui ne font travailler chacun que dix ouvriers bien moins pauvres3.
L’accumulation d’une part, la sous-consommation permanente de l’autre entraînent nécessairement des crises.
Par la concentration des fortunes entre un petit nombre de propriétaires, le marché intérieur se resserre toujours plus, et l’industrie est toujours plus réduite à chercher ses débouchés dans les marchés étrangers4.
En proclamant l’inéluctabilité des crises dans la société qui lui était contemporaine, Sismondi a sapé les fondements de l’économie classique. Mais sa critique du capitalisme et de l’économie classique demeure une critique petite-bourgeoise. Ricardo et Sismondi n’ont aperçu que certains aspects des phénomènes qu’ils avaient sous les yeux. Ricardo, dans le développement des forces productives, ne s’arrête qu’aux côtés positifs, les côtés négatifs lui apparaissent comme des maux passagers ou des tributs à payer par la société au progrès et à la marche en avant. Sismondi, lui, s’élève contre le théorème affirmé par les physiocrates et qu’Adam Smith s’était efforcé de démontrer à son tour : la coïncidence naturelle de l’intérêt particulier avec l’intérêt général ; il n’aperçoit que les côtés négatifs du développement des forces productives, la ruine des petits producteurs dans l’agriculture, l’industrie et le commerce, l’évincement des ouvriers par la machine, la baisse des revenus et de la consommation. Mais ni Ricardo ni Sismondi n’ont compris la loi du développement de la société capitaliste, son caractère transitoire ni sa « mission historique ». Voilà pourquoi aucun d’eux n’a saisi exactement ni les côtés positifs, ni les côtés négatifs du développement des forces productives.
Marx seul devait le faire. L’idée dirigeante de Ricardo était celle du développement illimité des forces de production. L’idée dirigeante de Sismondi était celle de l’individu, de ses besoins et de leur satisfaction.
L’économie politique, écrit-il, devient en grand la théorie de la bienfaisance et tout ce qui ne se rapporte pas en dernier résultat au bonheur des hommes, n’appartient point à cette science5.
Marx rejette aussi bien la conception bourgeoise des forces productives de Ricardo et la conception petite-bourgeoise de l’individu et de la primauté de la consommation sur la production chère à Sismondi.
De tous les instruments de production, dit Marx, le plus grand pouvoir productif c’est la classe révolutionnaire elle-même. L’organisation des éléments révolutionnaires comme classe suppose l’existence de toutes les forces productives qui pouvaient s’engendrer dans le sein de la société ancienne((MARX,
- MARX, Contribution à la critique de l’économie politique, édit. Giard et Brière, p. 75 (Edit. Schleicher, p. 61.[↩]
- SISMONDI, Nouveaux principes d’économie politique, tome II, p. 327.[↩]
- Ibidem, t. I, p. 358.[↩]
- Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, tome I, p. 361.[↩]
- Ibidem, tome II, p. 250.[↩]