Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les social-démocrates
Lénine
III° partie
Il fut un temps où M. Mikhaïlovski non seulement savait lui-même en quoi consistait cette réponse, mais encore l’enseignait aux autres. M. Joukovski, écrivait‑il en 1877, pouvait à juste titre considérer comme problématique la construction de Marx à propos de l’avenir, mais il « n’avait moralement pas le droit » d’éluder le problème de la socialisation du travail, « auquel Marx attache une importance considérable ». Naturellement ! En 1877, Joukovski n’avait moralement pas le droit d’éluder la question, mais en 1894, M. Mikhaïlovski a ce droit ! Peut‑être quod licet Jovi, non licet bovi1) ?!
Je ne puis m’empêcher de rappeler ici un exemple curieux de la conception de cette socialisation, exprimée jadis par les Otétchestvennyé Zapiski2 Dans le n° 7 de 1883, était insérée une Lettre à la rédaction d’un certain M. Postoronny3, qui, tout comme M. Mikhaïlovski, considérait la « construction » de Marx sur l’avenir comme problématique. « Au fond, raisonne ce monsieur, la forme sociale du travail sous la domination du capital, se réduit à ceci : quelques centaines ou milliers d’ouvriers affilent, frappent, tournent, ajustent, chargent, tirent et accomplissent encore une quantité d’autres opérations dans un même local. Le caractère commun de ce régime est admirablement exprimé par le dicton : « Chacun pour soi et Dieu pour tous ». Que vient faire ici la forme sociale du travail ? »
On voit tout de suite que cet homme a compris de quoi il retourne ! « La forme sociale du travail » « se réduit » au « travail dans un même local » !! Et après des idées aussi saugrenues, énoncées avec cela dans l’une des meilleures revues russes, on veut nous assurer. que la partie théorique du Capital est chose universellement admise par la science. Oui, dans son incapacité de présenter une objection un peu sérieuse au Capital, la « science universellement admise » s’est mise à lui tirer des coups de chapeau; en même temps elle continuait à montrer la plus élémentaire ignorance et à répéter les vieilles fadaises de l’économie scolaire. Arrêtons‑nous un peu sur ce point pour montrer à M. Mikhaïlovski ce qui fait le fond du problème et qu’il a, selon son habitude, complètement laissé de côté.
La socialisation du travail par la production capitaliste, ce n’est pas du tout que des hommes travaillent dans un même local (ce n’est là qu’une parcelle du processus); mais que la concentration des capitaux est accompagnée d’une spécialisation du travail social, d’une réduction du nombre des capitalistes dans chaque industrie donnée et d’une augmentation du nombre d’industries distinctes; que de nombreux processus fragmentaires de fabrication se fondent en un seul processus social de production. Lorsque, par exemple, à l’époque du tissage artisanal, les petits producteurs filaient eux-mêmes leur fil et tissaient des étoffes, nous avions un petit nombre d’industries (le filage et le tissage étaient confondus). Mais quand la production est socialisée par le capitalisme, le nombre d’industries distinctes augmente : d’un côté la filature de coton, de l’autre le tissage; cette spécialisation et cette concentration de la fabrication appellent à leur tour de nouvelles industries : fabrication des machines, extraction de la houille, etc. Dans chaque industrie aujourd’hui plus spécialisée, le nombre des capitalistes diminue sans cesse. C’est dire que la liaison sociale entre les producteurs, se renforce de plus en plus, que les producteurs isolés effectuaient chacun plusieurs opérations ; pour cette raison ils étaient relativement indépendants les uns des autres : si, par exemple, l’artisan semait lui-même le lin, filait et tissait lui-même, il était presque indépendant des autres. C’est ce régime de petits producteurs de marchandises isolés (et lui seul) qui justifiait le « Chacun pour soi et Dieu pour tous », c’est‑à‑dire l’anarchie des fluctuations du marché. Il en va tout autrement avec la socialisation du travail obtenue du fait du capitalisme. Le fabricant qui produit des tissus, dépend du fabricant qui file le coton; ce dernier, du capitaliste planteur qui a semé le coton, du propriétaire de l’usine de constructions mécaniques, du propriétaire de la mine de houille, etc., etc. Finalement il en résulte qu’aucun liste ne peut se passer des autres. Il est clair que le dicton : « chacun pour soi » n’est plus applicable du tout à un pareil régime : ici chacun travaille pour tous et tous travaillent pour chacun (et il ne reste plus de place pour Dieu, ni comme fantaisie céleste, ni comme « veau d’or » terrestre). Le caractère du régime change complètement. Si du temps des petites entreprises morcelées, le travail s’arrêtait dans l’une d’elles, l’arrêt ne se répercutait que sur un petit nombre de membres de la société, ne provoquait pas de confusion générale et, pour cette raison, n’attirait pas l’attention générale, ne suscitait pas l’intervention de la société.
Mais si un arrêt de ce genre se produit dans une grande entreprise consacrée à une industrie très fortement spécialisée et travaillant par conséquent pour toute la société ou à peu près, et dépendant à son tour de la société entière (j’envisage, pour simplifier, le cas où la socialisation a atteint son point culminant), alors, le travail doit s’arrêter dans toutes les autres entreprises de la société puisqu’elles ne peuvent recevoir les produits nécessaires, puisqu’elles ne peuvent réaliser toutes leurs marchandises que si elles disposent des marchandises de cette entreprise‑là. Ainsi, toutes les fabrications se fondent en un seul processus social de production, cependant que chacune d’elles est dirigée par un capitaliste, dépend de son bon vouloir et lui livre le produit social à titre de propriété privée. N’est‑il pas évident que la forme de la production entre en contradiction insoluble avec la forme de, l’appropriation ? N’est‑il pas, évident que cette dernière doit forcément s’adapter à la première, devenir également sociale, c’est‑à‑dire socialiste ? Et le spirituel philistin des Otétchestvennyé Zapiski réduit tout au travail dans un même local. En vérité, c’est bien ce qui s’appelle se mettre le doigt dans l’œil ! (Je n’ai décrit que le seul processus matériel, le seul changement des rapports de production, sans toucher au côté social du processus, à la réunion, au groupement et à l’organisation des ouvriers, car c’est là un phénomène dérivé, secondaire.)
S’il faut expliquer aux « démocrates » russes des choses aussi élémentaires, la cause en est qu’ils sont embourbés jusqu’aux oreilles dans les idées petites‑bourgeoises, au point qu’ils ne sont absolument pas en état de ce représenter un régime autre que le régime petit‑bourgeois.
Revenons pourtant à M. Mikhaïlovski. Qu’a‑t‑il objecté aux faits et arguments sur lesquels Marx fondait sa conclusion sur l’inéluctabilité du régime socialiste, en vertu des lois mêmes du développement du capitalisme ? A‑t‑il montré qu’en réalité, avec l’organisation marchande de l’économie sociale, il n’y avait pas d’accroissement de la spécialisation du processus social du travail, pas de concentration des capitaux et des entreprises, pas de socialisation de tout le processus du travail ? Non, il n’a rien apporté pour réfuter ces faits. A‑t‑il ébranlé la thèse que l’anarchie est inhérente à la société capitaliste, que cette anarchie est incompatible avec la socialisation du travail ? Il n’a rien dit de tout cela. A‑t‑il essayé de démontrer que la réunion du processus de travail de tous les capitalistes en un seul processus de travail social pouvait s’accommoder de la propriété privée ? Qu’il est à cette contradiction une issue possible et imaginable, autre que celle indiquée par Marx ? Non, il n’a pas dit un mot de tout cela.
Sur quoi donc repose sa critique ? Sur des subterfuges, des altérations et un torrent de phrases, qui ne sont que de vains hochets.
En effet. Peut‑on appeler autrement les procédés d’un critique qui, après avoir accumulé au préalable quantité de sottises sur les enjambées triplement conséquentes de l’histoire, pose à Marx d’un air sérieux cette question : « Et après ? » C’est‑à‑dire : comment évoluera l’histoire au delà du stade final du processus qu’il a esquissé ? Voyez donc : Marx, dès le début de son activité littéraire et révolutionnaire, a exposé avec une parfaite netteté ce qu’il exige de la théorie sociologique : elle doit représenter exactement le processus réel, et rien de plus (voir par exemple le Manifeste communiste sur le critérium de la théorie des communistes((Allusion au passage suivant du
- Ce qui est permis à Jupiter n’est pas permis au bœuf. (N. du Trad.[↩]
- Otétchestvennyé Zapiski [les annales de la patrie] : revue démocrate-révolutionnaire qui parut à Pétersbourge de 1818 à 1884, date où elle fut interdite par le Tsar.[↩]
- Postoronny : étranger en russe. Pseudonyme de M. Mikhaïlovski[↩]